{"id":206249,"date":"2026-02-22T21:10:44","date_gmt":"2026-02-22T20:10:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206249"},"modified":"2026-03-16T20:01:23","modified_gmt":"2026-03-16T19:01:23","slug":"construire-06-ephemere-et-ineluctable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-06-ephemere-et-ineluctable\/","title":{"rendered":"#Construire #06 | \u00c9ph\u00e9m\u00e8re et In\u00e9luctable"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/white-flour-falls-black-glass-cover-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-206348\" style=\"aspect-ratio:1.5001986491855384;width:538px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/white-flour-falls-black-glass-cover-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/white-flour-falls-black-glass-cover-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/white-flour-falls-black-glass-cover-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/white-flour-falls-black-glass-cover-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/white-flour-falls-black-glass-cover-2048x1365.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ici la poussi\u00e8re est l\u00e9g\u00e8re, badine, coquette, press\u00e9e par une envie irr\u00e9sistible de s\u2019envoler, partir toute seule, sans une main pour signifier son d\u00e9part, un chiffon agit\u00e9 sur le pas d\u2019une porte, un accompagnement comme un adieu, ici, dans ces lieux, ces chambres, ces moquettes, tapis, carrelages, ces halls, ces communs, ces cuisines, ces balcons avec vue sur l\u2019oc\u00e9an au bord, tout au bord de la vague qui \u00e9clabousse le hublot d\u2019une lumi\u00e8re opaque, la poussi\u00e8re se loge se couche \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, rampe de l\u2019ext\u00e9rieur elle est en r\u00e9sidence surveill\u00e9e, elle le sait, s\u2019en moque, elle s\u2019\u00e9vadera ; on a coch\u00e9 l\u2019adjectif&nbsp;<em>\u00c9ph\u00e9m\u00e8re<\/em>&nbsp;pour la singulariser, la diff\u00e9rencier, elle est sous la responsabilit\u00e9 d\u2019une cohorte d\u2019experts \u00e8s propret\u00e9 hygi\u00e8ne, qui frottent, nettoient, jettent les cendriers pleins, les poubelles, couches hygi\u00e9niques, p\u00e9riodiques, celles antifuites, les pr\u00e9servatifs rabougris, les cotons \u00e0 d\u00e9maquiller, les bouteilles d\u2019alcool vides renvers\u00e9es sur les moquettes de couleur pastel, les livres, journaux, magazines, r\u00e9sidus de tout ce que l\u2019humain peut laisser dans une chambre, une salle de bains, dans, sous le lit, en \u00e9quilibre sur les tables de nuit, les lits aux draps sales, d\u00e9faits, d\u00e9chir\u00e9s, souill\u00e9s, jet\u00e9s en boule ou jonchant le sol, les v\u00eatements oubli\u00e9s, aucun objet ne prend le temps d\u2019\u00eatre recouvert par cette poussi\u00e8re volatile, les rampes de cuivre brillent en attente d\u2019une main caressante, de leurs reflets dans les regards anonymes ; ici r\u00e8gne la poussi\u00e8re de l\u2019absence, impudique, impersonnelle, venue des m\u00e9gapoles surchauff\u00e9es, elle ne s\u2019attarde pas, elle part aussi vite qu\u2019elle est arriv\u00e9e, ne cherche pas \u00e0 savoir ou \u00e0 raconter ; son histoire se r\u00e9sume \u00e0 un quart d\u2019heure de nettoyage, aspirateur puissant, javel, spray aux odeurs chimiques charg\u00e9es de camphre, changer les vases, retirer les fleurs aux odeurs d\u2019eau saum\u00e2tre, l\u2019\u00e9t\u00e9 les fane en une journ\u00e9e ; \u00e9conomie des gestes, a\u00e9rer, provoquer des courants d\u2019air, laver, racler les baignoires, les bidets, les cuvettes avec un gel d\u00e9sinfectant pour leur redonner leur blancheur initiale, laver les sols, les frotter, nettoyer les vitres avec du vinaigre blanc m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 de l\u2019eau, utiliser une raclette, faire luire les miroirs en un seul geste, ne pas oublier de d\u00e9sinfecter la porte d\u2019entr\u00e9e, les poign\u00e9es, les murs, les lits, les tables de nuit, les descentes de lit, les changer s\u2019il le faut, sous l\u2019\u0153il omniscient des contr\u00f4leurs, ceux form\u00e9s \u00e0 traquer ce qui pourrait rester de ses poussi\u00e8res, tout le monde s\u2019accorde pour dire qu\u2019elles ne restent jamais, elles s\u2019\u00e9vanouissent dans l\u2019espace,&nbsp;<em>Eph\u00e9m\u00e8re<\/em>&nbsp;n\u2019a rien \u00e0 dire de particulier,<\/p>\n\n\n\n<p>ici la poussi\u00e8re est d\u00e9p\u00f4t, un d\u00e9p\u00f4t sophistiqu\u00e9, aristocratique, elle s\u2019\u00e9vade pour revenir insidieuse dans le pavillon d\u2019amis ferm\u00e9 depuis les derni\u00e8res vacances ou avant, depuis un certain temps, quand\u2026 J\u2019ai trouv\u00e9 la cl\u00e9 dans le tableau \u00e0 cl\u00e9s derri\u00e8re la porte d\u2019entr\u00e9e de la grande maison, il m\u2019a fallu la reconna\u00eetre dans cet enchev\u00eatrement de m\u00e9tal dont la vocation est d\u2019ouvrir et de fermer, sans leur pr\u00e9sence il ne resterait que la brutalit\u00e9 d\u2019un corps d\u2019un geste d\u2019une posture, arracher la porte pour laisser place \u00e0 un passage comme une b\u00e9ance, la serrure n\u2019offre aucune r\u00e9sistance. J\u2019ouvre, la pi\u00e8ce principale est identique \u00e0 mes souvenirs, les meubles sont recouverts de draps blancs rigides de poussi\u00e8re, de sable et d\u2019oubli, par endroit le pl\u00e2tre des murs s\u2019effrite de tristesse, la chouette, sphinx \u00e9nigmatique me regarde fixement ; ouvrir en grand toutes les fen\u00eatres pour renouveler l\u2019air et humidifier l\u00e9g\u00e8rement la poussi\u00e8re, laisser place \u00e0 la chaleur du soleil, je dessine un c\u0153ur comme avant sur une vitre sale, les volets bleus d\u00e9lav\u00e9s sont us\u00e9s, \u00e9rod\u00e9s par les changements soudains des couleurs du temps, le soleil soul\u00e8ve la poussi\u00e8re dansante des protections enlev\u00e9es les unes apr\u00e8s les autres, d\u2019abord celle du canap\u00e9 puis la table du s\u00e9jour, les chaises, la table basse, le fauteuil anglais en cuir bordeaux matelass\u00e9 avant de m\u2019attaquer aux rideaux, tapis l\u00e9gers, couvre-lit, draps, couvertures charg\u00e9s d\u2019humidit\u00e9, j\u2019\u00e9volue dans un nuage de poussi\u00e8re \u00e2cre, elle est chez elle, elle fait partie int\u00e9grante du lieu, chass\u00e9e, poursuivie, elle s\u2019\u00e9tale ind\u00e9finiment s\u2019approprie chaque meuble, s\u2019immisce dans chaque interstice ; mon regard se pose sur le passe-plat donnant sur la petite cuisine fonctionnelle en ch\u00eane aux odeurs de mousse d\u2019arbres gonfl\u00e9s d\u2019humidit\u00e9, rien n\u2019a chang\u00e9, tout est \u00e0 sa place, dans les tiroirs les couverts sont envelopp\u00e9s dans de petites housses ferm\u00e9es par un cordon incolore, \u00e0 travers la trame \u00e9lim\u00e9e du tissu de coton je les vois clo\u00eetr\u00e9s \u00e0 la merci de poussi\u00e8res anciennes, les liser\u00e9s argent\u00e9s du service en porcelaine ont disparu, les verres \u00e0 pied t\u00eate en bas ont une formidable capacit\u00e9 d\u2019attente, il y a un gobelet d\u2019enfant en argent et ses couverts assortis gris de gris presque noirs rong\u00e9s par l\u2019absence, j\u2019h\u00e9site entre commencer le nettoyage ou respirer encore un peu ces odeurs de l\u2019\u00e9ternelle p\u00e9nombre, ces froissements de senteurs d\u00e9licates infimes, de voiles de mousseline ancienne, flottement immat\u00e9riel des odeurs dans l\u2019\u00e2pret\u00e9 ent\u00eatante des poussi\u00e8res&nbsp;; devant la porte d\u2019entr\u00e9e du pavillon deux grands cartons de produits m\u00e9nagers et autres n\u00e9cessit\u00e9s m\u2019invitent \u00e0 commencer derechef mon nettoyage, je trouve une liste de taches \u00e0 suivre selon un ordre pr\u00e9cis en post-scriptum quelques conseils, je les sors un \u00e0 un, parcours les \u00e9tiquettes, les d\u00e9pose sur la table rectangulaire je lis tout haut, \u2013 pour le bois savon noir dilu\u00e9, puis lait nourrissant si le bois est sec, \u2013 carrelage eau chaude plus savon noir ou produit multi-usages, \u2013 inox, cuivre, m\u00e9tal, vinaigre blanc dilu\u00e9 pour raviver et d\u00e9sinfecter, \u2013 vitres et miroirs, vinaigre blanc et eau, raclette pour \u00e9viter les traces, \u2013 tissus (canap\u00e9s, fauteuils) utiliser l\u2019aspirateur et un spray antibact\u00e9rien, \u2013 salles de bains et cuisine sont des zones critiques, elles ont le plus souffert des abandons successifs, utiliser en abondance, gel d\u00e9sinfectant pour cuvettes, baignoires, bidets \u2013 javel dilu\u00e9e pour joints, siphons, zones noircies, \u2013 d\u00e9graissant puissant pour cuisine, plaques, cr\u00e9dence, d\u00e9boucheur si les canalisations sentent le renferm\u00e9 surtout BIEN RINCER \u00e9crit en grosses lettres, pour \u00e9viter les m\u00e9langes de produits, \u2013 pour d\u00e9poussi\u00e9rer, commencer du haut en bas, la poussi\u00e8re est volatile, collante, la d\u00e9crocher en respectant un ordre pr\u00e9cis plafonds, luminaires, dessus des armoires, \u00e9tag\u00e8res hautes cadres, miroirs, rebords de fen\u00eatres, meubles, tables, chaises plinthes, radiateurs \u2013 sols en dernier, utiliser un aspirateur puissant pour les zones tr\u00e8s charg\u00e9es, puis des microfibres l\u00e9g\u00e8rement humides pour capturer ce qui reste\u2026 la liste ne s\u2019arr\u00eate pas, je replie la feuille, laisse de c\u00f4t\u00e9 le nettoyage pr\u00e9vu pour ouvrir une autre porte en r\u00eavant,<\/p>\n\n\n\n<p>Ici la poussi\u00e8re est captive, c\u2019est son d\u00e9sir, dans ce couloir o\u00f9 le lit de camp \u00e0 la toile verd\u00e2tre pos\u00e9e contre le mur a disparu, les trois portes sont toujours l\u00e0, la premi\u00e8re s\u2019ouvre avec un grincement d\u00e9chirant, j\u2019entends la sid\u00e9ration de mon silence face aux cartons scotch\u00e9s ou ficel\u00e9s empil\u00e9s les uns sur les autres, les meubles ont \u00e9t\u00e9 vendus il reste deux chaises en bois d\u2019acacia \u00e0 peine visible, l\u2019une d\u2019elles supporte une pile de journaux poussi\u00e9reux dans une rectitude parfaite, impressionnante, d\u2019un mouvement furtif j\u2019\u00e9poussette la chaise inoccup\u00e9e, les poussi\u00e8res s\u2019accrochent, m\u2019asseoir, installer des journaux sur mes genoux, il y a cette odeur douce\u00e2tre, singuli\u00e8re compos\u00e9e de papier jauni, \u00e9corn\u00e9 froiss\u00e9 par endroits, de caract\u00e8res typographiques d\u00e9lav\u00e9s, de poussi\u00e8re acre, de moisissures, de tabac froid m\u00e9lange de Gitane et de Benson and Hedges ; je feuillette un hors-s\u00e9rie du magazine Philosophie, \u2013\u00a0<em>Foucault, Le courage d\u2019\u00eatre soi-,<\/em>\u00a0il appara\u00eet en premi\u00e8re de couverture offre son chaleureux sourire en partie cach\u00e9 par les couleurs tamis\u00e9es des poussi\u00e8res aux ombres d\u00e9faites, sa main droite soutient son cr\u00e2ne chauve, un sp\u00e9cial S\u00e9rie noire du Magazine Litt\u00e9raire \u2013\u00a0<em>James Ellroy \u2013 il me faut un<\/em> <em>meurtre pour organiser le show\u00a0<\/em>\u2013 les mains remplies d\u2019une poussi\u00e8re vert amande couleur de l&rsquo;\u00e9tang presque ass\u00e9ch\u00e9 aux abords mousseux je continue d\u2019ouvrir les cartons porteurs de livres, journaux, magazines, d\u2019une \u00e9poque r\u00e9volue, certains d\u2019entre eux sont admirablement conserv\u00e9s comme si la poussi\u00e8re en couches protectrices pr\u00e9servait le contenu des livres, l\u2019\u00e9criture, ce tiers qui donne naissance \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, comme si les poussi\u00e8res dominatrices, puissantes, insistantes dans leur immobilit\u00e9 factice les recouvraient pour les tenir \u00e9loign\u00e9s de l\u2019obscurantisme et de ses vagues successives. Enlever les cartons un \u00e0 un, les sortir au grand jour, les ouvrir trier leurs contenus, les jeter, les donner, les compiler, les classer, les vider, les garder, pour nettoyer m\u00e9ticuleusement cette pi\u00e8ce de toute la poussi\u00e8re accumul\u00e9e,<\/p>\n\n\n\n<p><em>In\u00e9luctable<\/em>&nbsp;est son nom,<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ici la poussi\u00e8re est l\u00e9g\u00e8re, badine, coquette, press\u00e9e par une envie irr\u00e9sistible de s\u2019envoler, partir toute seule, sans une main pour signifier son d\u00e9part, un chiffon agit\u00e9 sur le pas d\u2019une porte, un accompagnement comme un adieu, ici, dans ces lieux, ces chambres, ces moquettes, tapis, carrelages, ces halls, ces communs, ces cuisines, ces balcons avec vue sur l\u2019oc\u00e9an au <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-06-ephemere-et-ineluctable\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#Construire #06 | \u00c9ph\u00e9m\u00e8re et In\u00e9luctable<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":700,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7934,7978],"tags":[],"class_list":["post-206249","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construire-nouveau-cycle-2026","category-construire-06-alphant-poussieres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/206249","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/700"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=206249"}],"version-history":[{"count":25,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/206249\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":207315,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/206249\/revisions\/207315"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=206249"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=206249"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=206249"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}