{"id":206443,"date":"2026-02-27T13:31:44","date_gmt":"2026-02-27T12:31:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206443"},"modified":"2026-02-27T13:31:45","modified_gmt":"2026-02-27T12:31:45","slug":"construire-07-p-handke-larc-en-ciel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-07-p-handke-larc-en-ciel\/","title":{"rendered":"#construire # 07 |P.\u00a0Handke, l\u2019arc-en-ciel"},"content":{"rendered":"\n<p>La place de l\u2019\u00e9glise, lumi\u00e8re insolente&#8230;<br>La pierre claire renvoie le soleil. L\u2019ombre courte du clocher coupe le parvis en deux.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, un homme traverse, sans regarder ni l\u2019\u00e9glise ni les terrasses. Il marche vite, est-il d\u00e9j\u00e0 en retard ailleurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Un arc-en-ciel s\u2019est plant\u00e9 au milieu de la place. Il ne flotte pas ; il se tient fich\u00e9 entre deux dalles. Ses couleurs ne jaillissent pas : elles demeurent, retenues, presque s\u00e9rieuses. On dirait qu\u2019il p\u00e8se sur le centre exact, l\u00e0 o\u00f9 d\u2019autres avant, se sont arr\u00eat\u00e9s pour v\u00e9rifier la disposition des choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Un enfant surgit derri\u00e8re un banc, ballon rouge au pied. Il dribble trop fort ; le ballon s\u2019\u00e9chappe, roule vers le centre, d\u00e9crit une courbe et traverse un pan de lumi\u00e8re. L\u2019enfant court, bras ouverts, rattrape le ballon avant qu\u2019il ne touche la marche du parvis, puis repart, frappant cette fois avec pr\u00e9caution, le sol aurait soudainement chang\u00e9 de consistance. Silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Du portail de l\u2019\u00e9glise sort un couple. Ils s\u2019arr\u00eatent juste sous le tympan, encore dans l\u2019ombre. Elle ajuste une veste claire sur ses \u00e9paules. Lui plisse les yeux dans la lumi\u00e8re, et dans la couleur pos\u00e9e l\u00e0, au milieu. Ils \u00e9changent quelques mots. Elle descend les marches la premi\u00e8re ; il la suit, une main suspendue un instant dans son dos sans la toucher. Arriv\u00e9s sur la place, ils h\u00e9sitent : \u00e0 droite vers les platanes, \u00e0 gauche vers la fontaine. Ils choisissent la gauche et contournent l\u2019arc-en-ciel avec application, s\u2019\u00e9loignent, leurs pas peu \u00e0 peu d\u00e9saccord\u00e9s. Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Un groupe de m\u00e8res traverse la place. Les landaus avancent en ligne souple, roues luisantes, capotes tir\u00e9es. Les b\u00e9b\u00e9s respirent sous le tissu, tente l\u00e9g\u00e8re. Les femmes parlent \u00e0 voix basse, sans chercher \u00e0 conclure. L\u2019une d\u2019elles pose la main sur son ventre d\u00e9j\u00e0 recommenc\u00e9 ; elle \u00e9coute plus qu\u2019elle ne parle. Les autres se penchent vers elle, v\u00e9rifient sa pr\u00e9sence d\u2019un regard, reprennent le fil interrompu. Elles passent \u00e0 travers la lumi\u00e8re color\u00e9e sans lever la t\u00eate, l\u2019arc-en-ciel, une partie de l&rsquo;extraordinaire. Un accord\u00e9oniste entre par le c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9. Il joue en marchant, tenant l\u2019instrument contre lui, une valise pleine d\u2019air. La m\u00e9lodie n\u2019a ni d\u00e9but ni fin ; elle s\u2019ouvre \u00e0 l\u2019endroit pr\u00e9cis o\u00f9 l\u2019on se tient. En croisant les landaus, il incline \u00e0 peine la t\u00eate. La musique fait place aux roues, aux voix, au claquement  des souliers.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019en face para\u00eet une Sybille. Elle d\u00e9clame des proph\u00e9ties d\u2019une voix claire, presque administrative. Catastrophes, renaissances, pluies de cendres et printemps inattendus : tout se succ\u00e8de avec la m\u00eame exactitude. Elle traverse la place, suit une ligne invisible trac\u00e9e d\u2019une couleur \u00e0 l\u2019autre. L\u2019accord\u00e9on ne s\u2019interrompt pas ; les m\u00e8res ne s\u2019\u00e9cartent pas. Les paroles tombent sur les pav\u00e9s sans les alt\u00e9rer. Un badaud entre, chapeau de paille, journal pli\u00e9 sous le bras. Il s\u2019arr\u00eate au milieu exact de la place \u2014 \u00e0 quelques pas de l\u2019arc-en-ciel \u2014 pivote lentement sur lui-m\u00eame comme pour v\u00e9rifier que tout est \u00e0 sa place : clocher, fontaine, caf\u00e9, ciel, proph\u00e9ties. Il d\u00e9plie le journal, ne lit pas. Le replie. Le glisse sous son bras. Repart plus lentement qu\u2019il n\u2019\u00e9tait venu.<\/p>\n\n\n\n<p>La place ne se vide pas, elle s\u2019\u00e9largit dans la lumi\u00e8re. Un froissement d\u2019ailes \u2014 deux tourterelles changent d\u2019endroit.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, en diagonale, un jeune en trottinette. Sac \u00e0 dos noir, une bretelle tombant sur le coude. T\u00e9l\u00e9phone plaqu\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille. Il ne regarde pas devant lui ; son corps conna\u00eet le chemin. Il \u00e9vite l\u2019enfant au ballon d\u2019un l\u00e9ger d\u00e9hanchement, p\u00e9n\u00e8tre une fraction oubli\u00e9e de l\u2019arc-en-ciel, ou peut-\u00eatre seulement un reflet. Un rire bref traverse son visage, destin\u00e9 \u00e0 la voix dans l\u2019appareil. Il ralentit sans s\u2019arr\u00eater, \u00e9coute, repart plus vite, dispara\u00eet derri\u00e8re l\u2019angle de la mairie. Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant a cess\u00e9 de jouer. Il tient le ballon contre sa hanche et observe la porte de l\u2019\u00e9glise. Personne ne sort. Le visage en point d\u2019interrogation, il pose le ballon \u00e0 terre, monte deux marches, redescend aussit\u00f4t, une injonction invisible le retient.<\/p>\n\n\n\n<p>Traversant la place, une femme avec un cabas. Elle coupe droit, fr\u00f4le le centre, \u00e9vite d\u2019un pas le ballon immobile, jette un regard bref \u00e0 l\u2019enfant \u2014 ni sourire ni reproche \u2014 et continue vers la rue \u00e9troite o\u00f9 l\u2019ombre est plus dense. Silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le couple repara\u00eet au fond, ont-ils oubli\u00e9 quelque chose. Ils ne montent pas les marches cette fois. Ils restent \u00e0 distance de la fa\u00e7ade. Lui consulte sa montre. Elle regarde le sol l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on ne voit plus que la racine lumineuse de l\u2019arc. Apr\u00e8s un temps, ils se s\u00e9parent : elle retourne vers les platanes ; lui traverse la place d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9 et dispara\u00eet par la rue d\u2019o\u00f9 \u00e9tait venu le premier homme. La place, \u00e9cras\u00e9e de lumi\u00e8re attend.<\/p>\n\n\n\n<p>Un instant, personne au centre.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis le ballon roule seul, \u00e9pouse la pente. Il traverse une bande de couleur affaiblie. L\u2019enfant accourt hors champ pour le saisir avant qu\u2019il n\u2019atteigne la chauss\u00e9e. Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>De la ruelle \u00e9troite, celle qui garde encore un filet d\u2019ombre froide, appara\u00eet un cur\u00e9. Chapeau noir, robe longue qui fr\u00f4le les dalles. Il ne regarde ni \u00e0 droite ni \u00e0 gauche. Mains crois\u00e9es sur la poitrine.  Sa marche est r\u00e9guli\u00e8re, presque gliss\u00e9e. Au centre de la place, un vent soul\u00e8ve \u00e0 peine l\u2019\u00e9toffe ; il la retient d\u2019une main distraite. Arriv\u00e9 aux marches, il s\u2019arr\u00eate, l\u00e8ve les yeux vers la fa\u00e7ade en mesure la hauteur \u2014 ou la couleur suspendue devant elle \u2014 puis gravit les degr\u00e9s sans h\u00e2te et dispara\u00eet par la porte rest\u00e9e entrouverte. Silence bref.<\/p>\n\n\n\n<p>En diagonale surgit un gar\u00e7on de caf\u00e9. Tablier nou\u00e9 trop vite, pas press\u00e9, plateau tenu haut. Dessus : deux tasses, trois verres, une bouteille qui tinte contre le m\u00e9tal. Le liquide tremble mais ne se renverse pas. Il traverse la place sans voir le ballon, sans voir l\u2019enfant, sans voir l\u2019\u00e9glise, sans voir la proph\u00e9tesse qui continue \u00e0 mi-voix. \u00c0 mi-chemin, il ralentit, h\u00e9site \u2014 droite ? gauche ? \u2014 rectifie sa trajectoire d\u2019un coup sec et poursuit vers une destination hors champ, aval\u00e9 par la terrasse invisible. Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des platanes avance un vieux monsieur. Le corps entra\u00een\u00e9 par sa canne. Chaque pas est n\u00e9goci\u00e9. Il s\u2019arr\u00eate au milieu exact o\u00f9 d\u2019autres se sont arr\u00eat\u00e9s avant lui. Il l\u00e8ve la t\u00eate. Longtemps. Ses l\u00e8vres bougent imperceptiblement. Il compte peut-\u00eatre les nuages, ou les trou\u00e9es de bleu entre eux, ou les couleurs superpos\u00e9es qui s\u2019attardent. La main crisp\u00e9e sur le pommeau, il dessine des petits cercles dans l\u2019air, il additionne. Un enfant passe en courant derri\u00e8re lui ; il ne se retourne pas. Un verre tinte au loin ; il ne bronche pas.<\/p>\n\n\n\n<p>La place tient dans cette suspension\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Alors une ombre glisse, large, silencieuse. Un parapentiste descend du ciel avec une lenteur appliqu\u00e9e, comme s\u2019il cherchait une place libre. Il survole la fa\u00e7ade, percute l\u2019arc-en-ciel, et vient s\u2019abattre \u2014 toile, cordes, souffle court \u2014 sur une table du bistrot. Les verres sautent, une chaise bascule. L\u2019homme reste un instant assis dans ce fracas, surpris d\u2019\u00eatre arriv\u00e9. Il se d\u00e9patouille avec m\u00e9thode. Tire ici. Rel\u00e2che l\u00e0. Les suspentes s\u2019enroulent autour des pieds de table, des accoudoirs, des jambes de clients. Un attroupement se forme, non par curiosit\u00e9 mais par n\u00e9cessit\u00e9 : il faut tenir une corde, emp\u00eacher la toile de retomber, lib\u00e9rer un bras. M\u00eame la Sybille interrompt sa phrase, proph\u00e9tie suspendue entre deux syllabes. L\u2019accord\u00e9oniste, arr\u00eat\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, laisse \u00e9chapper un son sans note.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux monsieur baisse enfin la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>La place, ouverte dans la lumi\u00e8re, se resserre autour des cordes emm\u00eal\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Un roulement de toile.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La place de l\u2019\u00e9glise, lumi\u00e8re insolente&#8230;La pierre claire renvoie le soleil. L\u2019ombre courte du clocher coupe le parvis en deux. L\u00e0, un homme traverse, sans regarder ni l\u2019\u00e9glise ni les terrasses. Il marche vite, est-il d\u00e9j\u00e0 en retard ailleurs&nbsp;? Rien. 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