{"id":206453,"date":"2026-02-28T06:02:05","date_gmt":"2026-02-28T05:02:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206453"},"modified":"2026-02-28T06:07:00","modified_gmt":"2026-02-28T05:07:00","slug":"construire-07-stroborama","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-07-stroborama\/","title":{"rendered":"#construire #07 | stroborama"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019un tourne au coin de la rue, sa chaussure gauche est la derni\u00e8re chose qu\u2019on voit de lui avant de dispara\u00eetre derri\u00e8re le mur cr\u00e9pi jaune. Une mouette pleure. Pause.<br>Le tourniquet de l\u2019entr\u00e9e de la biblioth\u00e8que <em>Takeda<\/em> s\u2019appr\u00eate \u00e0 subir une double pouss\u00e9e convergente. La premi\u00e8re va \u00eatre produite par une femme grande, robe rouge, collier de perles noires, rose \u00e0 l\u00e8vres, montre \u00e0 \u00e9cran digital au poignet gauche, main droite lev\u00e9e pr\u00eate \u00e0 pousser la plaque en laiton dispos\u00e9e sur une fa\u00e7ade du tourniquet. Elle est sur le point d\u2019entrer dans le hall de la biblioth\u00e8que qu\u2019elle traversera d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9 pour se diriger dans le couloir du fond bord\u00e9 par plusieurs salles de r\u00e9unions qui m\u00e8ne \u00e0 la grande salle de lecture. La seconde pouss\u00e9e va \u00eatre faite par un adolescent, casque d\u2019\u00e9coute sur les oreilles, chemise ray\u00e9e \u00e0 manches courtes dont les pans flottent sur le jean, deux \u00e9pais manchons en cuir marron lui enserrent les avant-bras, lourdes chaussures de cuir noir. Il va sortir de la biblioth\u00e8que <em>Takeda<\/em> apr\u00e8s avoir pass\u00e9 une heure et quinze minutes dans le rayon mangas de la grande salle \u00e0 lire les tomes&nbsp;VI, VII et VIII de <em>Death Revolution in Tokyo<\/em>. Il lui reste quatre minutes avant le passage du tramway #29 en direction de la <em>Porte des violettes<\/em>. Entre ses oreilles, le riff du guitariste de <em>Pulp Metal<\/em> enflamme ses neurones. Pause.<br>Un avion passe dans le ciel dans un vrombissement qui laisse indiff\u00e9rent l\u2019ensemble du tableau, sauf un enfant, seul dans le bac \u00e0 sable du petit parc de jeux qui se trouve derri\u00e8re la fontaine qui bascule la t\u00eate en arri\u00e8re en posant sa main sur son front pour faire une visi\u00e8re et \u00e9viter d\u2019\u00eatre aveugl\u00e9 par le soleil. L\u2019enfant l\u00e8vera dans un instant son bras pour pointer avec son index l\u2019avion dans le ciel bleu et babillera quelque chose comme \u00ab\u2009le navion\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009broumbroum\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009maman\u2009\u00bb. Difficile de rapporter ses propos exacts en lisant sur ses l\u00e8vres. Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre passe en v\u00e9lo en grillant le feu rouge, ce qui ne g\u00eane personne puisqu\u2019aucun pi\u00e9ton ne s\u2019appr\u00eate \u00e0 traverser la rue et qu\u2019aucun v\u00e9hicule ne se dirige vers elle. Sur sa monture, la jeune fille aux cheveux courts parle toute seule. Pause.<br>Le couloir de la biblioth\u00e8que <em>Takeda<\/em> est pris d\u2019une vive agitation. Le courant principal des personnes en mouvement est dirig\u00e9 vers la sortie, ce qui laisse supposer qu\u2019une conf\u00e9rence dans le grand amphith\u00e9\u00e2tre vient de s\u2019achever, \u00e0 moins qu\u2019une ou plusieurs r\u00e9unions ne viennent de se conclure comme en t\u00e9moigne le ballet des portes donnant dans ce couloir qui s\u2019ouvrent et se referment, lib\u00e9rant les participants vers l\u2019ext\u00e9rieur. \u00c9l\u00e9ment important&nbsp;: l\u2019horloge du hall indique 12&nbsp;h&nbsp;5, c\u2019est le d\u00e9but de la pause-d\u00e9jeuner. Dans le flux sortant, il y a un homme sans \u00e2ge avec un manteau gris, une femme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es avec un cartable bleu, une jeune fille avec une casquette sur la t\u00eate et un cahier dans la main, un vieil homme avec une \u00e9charpe rouge, une femme dans un fauteuil roulant, un homme, un enfant, un autre homme, deux femmes se tenant par la main, une femme seule. Tous se dirigent vers le tourniquet pour sortir dans la rue. Dans le flux entrant, beaucoup plus mince, il y a une quadrag\u00e9naire avec des lunettes de vue sur le front et un sandwich dans une main, un homme blond en costume trois-pi\u00e8ces, une jeune femme portant un chapeau \u00e0 fleurs, deux enfants en train de discuter, un homme \u00e2g\u00e9 en bleu de travail. Pause.&nbsp;<br>Un sifflement commence \u00e0 se faire entendre. Cela pourrait \u00eatre l\u2019alarme d\u2019une voiture lointaine en train de se faire d\u00e9rober ou qu\u2019un coup de vent a fait bouger, ce qui a d\u00e9clench\u00e9 l\u2019alarme. Ce pourrait \u00eatre une machine qui grince, les freins d\u2019un autobus, le lourd battant d\u2019un portail qu\u2019on ouvre ou qu\u2019on ferme, une cocotte-minute en action. Difficile de distinguer d\u2019o\u00f9 vient ce bruit. Pause.<br>Une ombre traverse la place. Une, puis deux, trois t\u00eates basculent et autant de regards cherchent dans le ciel avec les yeux fronc\u00e9s et des plis sur le front et sur le visage. Un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es fait une grimace en serrant ses l\u00e8vres et en affichant un rictus forc\u00e9. Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la grande salle de lecture de la biblioth\u00e8que <em>Takeda <\/em>r\u00e8gne un grand silence que seuls viennent perturber une gorge racl\u00e9e, une chaise qui glisse sur le parquet en bois, un chuchotement, un souffle, un livre qu\u2019on referme. Peu de mouvements. Des yeux de toutes les couleurs et de toutes les textures fixent les pages des livres et un mouvement tout juste perceptible des pupilles qui suivent les lignes imprim\u00e9es \u00e9gr\u00e8ne les fragments de temps. Les esprits volent, celui-ci dans un monde mythologique, celui-l\u00e0 dans les rangs de troupes militaires, lui en haut d\u2019une montagne hallucin\u00e9e, elle \u00e0 la poursuite d\u2019un mirage, d\u2019une \u00eele au tr\u00e9sor, d\u2019un amour, d\u2019un cauchemar. Un d\u00e9tective priv\u00e9 avec un chapeau mou, une servante \u00e9carlate, un \u00e9tranger, un bourgeois gentilhomme. Un soulier de satin, un petit v\u00e9lo \u00e0 guidon chrom\u00e9 au fond de la cour, une maison des feuilles, une ville de papier. Autant d\u2019histoires qui flottent dans le silence de la grande salle de lecture de la biblioth\u00e8que <em>Takeda<\/em>. Autant de grains de poussi\u00e8re qui dansent dans le rayon de soleil qui la traverse. Pause.<br>Il y a d\u00fb y avoir un d\u00e9clic, mais personne n\u2019a pu l\u2019entendre. Quelques signes \u00e9pars dans les derni\u00e8res images pourraient annoncer la suite, un homme sur la place qui regarde en l\u2019air avec les yeux \u00e9carquill\u00e9s et porte ses deux mains sur la bouche, une jeune fille qui laisse tomber son v\u00e9lo et qui se met \u00e0 courir, un enfant dans le petit parc derri\u00e8re la fontaine qui saisit le sable par poign\u00e9es avant de le jeter en l\u2019air. Quelques sons aussi, un chien qui aboie, un cri, un sifflement de plus en plus aigu. Une stridence. Puis le noir.<br>Les archives conserv\u00e9es dans les fonds du M\u00e9morial des Guerres r\u00e9v\u00e8lent l\u2019instant d\u2019avant. Sur le disque m\u00e8re XIVV, ce milieu de journ\u00e9e du 13\u00a0ao\u00fbt 2042 est r\u00e9f\u00e9renc\u00e9 comme le dernier enregistrement. Les images saccad\u00e9es des films captur\u00e9s par les cam\u00e9ras de surveillance <em>U303<\/em> \u00e0 l\u2019angle de la rue Babillot et de Stringfield Avenue, <em>P899<\/em> dans le hall de la biblioth\u00e8que <em>Takeda<\/em> et <em>Z984<\/em> dans l\u2019entr\u00e9e de la grande salle de lecture ont \u00e9t\u00e9 diss\u00e9qu\u00e9es et \u00e9tudi\u00e9es par les historiens durant plusieurs mill\u00e9naires. Rien n\u2019explique comment Charlize Yokeyosheda a pu survivre au bombardement.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/sam-goodgame-h3Mf5drymD0-unsplash-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-206454\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/sam-goodgame-h3Mf5drymD0-unsplash-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/sam-goodgame-h3Mf5drymD0-unsplash-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/sam-goodgame-h3Mf5drymD0-unsplash-768x513.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/sam-goodgame-h3Mf5drymD0-unsplash-1536x1025.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/sam-goodgame-h3Mf5drymD0-unsplash-2048x1367.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@sgoodgame?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Sam Goodgame<\/a> sur <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/des-trainees-detoiles-au-dessus-dune-vallee-nuageuse-la-nuit-h3Mf5drymD0?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019un tourne au coin de la rue, sa chaussure gauche est la derni\u00e8re chose qu\u2019on voit de lui avant de dispara\u00eetre derri\u00e8re le mur cr\u00e9pi jaune. 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