{"id":206475,"date":"2026-02-28T19:45:32","date_gmt":"2026-02-28T18:45:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206475"},"modified":"2026-02-28T19:46:16","modified_gmt":"2026-02-28T18:46:16","slug":"construire-07-sans-titre-instantanes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-07-sans-titre-instantanes\/","title":{"rendered":"#construire #07 | sans titre (instantan\u00e9s)"},"content":{"rendered":"\n<p>Des bateaux de p\u00eache, de grosses barques aux coques peintes en bleu, vert ou blanc, amarr\u00e9s le long du quai. \u00c7a sent le goudron, l\u2019huile de vidange, l\u2019iode et le poisson. L\u2019eau, en contrebas du quai, a des reflets iris\u00e9s, viol\u00e2tres et verts. Les oiseaux marins, des go\u00e9lands pour la plupart, criaillent et rasent l\u2019eau et le sol. Certains se posent \u00e0 peine, le temps de rafler une aubaine, un bout d\u2019entrailles de poisson oubli\u00e9 dans une flaque.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois enfants arrivent en courant sur les pav\u00e9s noirs lav\u00e9s d\u2019eau de mer. Ils ont six ou sept ans, des cheveux noirs lisses et courts, des shorts et des polos rouges \u00e0 bandes blanches, taill\u00e9s dans un tissu synth\u00e9tique brillant. Le deuxi\u00e8me est une fille, puisqu\u2019elle a une barrette rose magenta dans les cheveux. Le premier tient au-dessus de sa t\u00eate un cerf-volant rouge vif. Bouche grande ouverte, il crie, ou rit&nbsp;; peut-\u00eatre les deux. Il a perdu ses dents de devant et plisse les yeux, ce qui lui donne l\u2019air d\u2019un petit vieux. Ils descendent la rampe qui m\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 la gr\u00e8ve que le reflux de la mar\u00e9e d\u00e9couvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, jean d\u00e9lav\u00e9 et \u00e9raill\u00e9, soul\u00e8ve d\u2019une main la masse noire d\u2019un filet de p\u00eache, faisant appara\u00eetre un large trou. De l\u2019autre main, il ravaude le filet \u00e0 l\u2019aide d\u2019une navette garnie de gros fil vert qu\u2019il passe entre les mailles. Son poignet d\u00e9crit des cercles gracieux.<\/p>\n\n\n\n<p>En face, pr\u00e8s d\u2019une petite charrette \u00e0 bras, un attroupement autour d\u2019une b\u00e2che \u00e9tendue sur le sol. On vient de finir de d\u00e9charger. Les clients se pressent. Impossible de voir ce qui se trouve l\u00e0. Un \u00e0 un, ils se d\u00e9gagent de la masse et repartent avec, coinc\u00e9e sous leur bras, une \u00e9trange courge vert sombre \u00e0 l&rsquo;\u00e9corce grumeleuse de la taille d\u2019un ballon de rugby, qui r\u00e9pand une odeur f\u00e9tide.<\/p>\n\n\n\n<p>Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Une vieille femme, fichu blanc enroul\u00e9 autour de sa t\u00eate, visage brun rid\u00e9 comme une vieille pomme, &nbsp;est courb\u00e9e devant une planche pos\u00e9e \u00e0 m\u00eame le sol&nbsp;; elle pioche une petite boule de p\u00e2te&nbsp;dans une pile pos\u00e9e \u00e0 sa gauche et l\u2019\u00e9tale \u00e0 l\u2019aide d\u2019une tr\u00e8s fine baguette de bois en un disque si mince qu\u2019\u00e0 la fin il reste enroul\u00e9 autour de la baguette, et qu\u2019elle d\u00e9pose ensuite sur un large disque de fonte noire l\u00e9g\u00e8rement bomb\u00e9 et huil\u00e9, pos\u00e9 sur un r\u00e9chaud \u00e0 gaz&nbsp;; d\u2019un geste vif, \u00e0 l\u2019aide d\u2019une raclette de bois, elle retourne la galette&nbsp;; quand elle est cuite, elle la garnit d\u2019un m\u00e9lange de fromage blanc et d\u2019herbes vertes qu\u2019elle puise dans un saladier pos\u00e9 entre ses pieds. Elle en replie les bords encore et encore et la garde au chaud dans un garde-manger qui ressemble \u00e0 une grosse lanterne aux parois de verre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s du talus, un groupe de petits gar\u00e7ons accroupis autour d\u2019un espace de terre nue et lisse. Ils jouent aux billes&nbsp;; l\u2019un d\u2019eux gagne et l\u00e8ve les bras en criant&nbsp;: il a tout rafl\u00e9. Puis il rend \u00e0 son copain une poign\u00e9e des billes qu\u2019il vient de gagner. Il faut bien pouvoir continuer \u00e0 jouer.<\/p>\n\n\n\n<p>Debout, le marchand tient d\u2019une main une balance \u00e0 un seul plateau et de l\u2019autre fait courir les poids sur la tige de m\u00e9tal pour estimer le poids des tubercules qui sont dans le plateau. Quand c\u2019est pes\u00e9, il attrape le plateau et fait rouler les l\u00e9gumes dans le panier tress\u00e9 qui lui tend la cliente.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord du quai devant un bateau, un homme. \u00c0 ses pieds, une pile de casiers de bois \u00e0 claire-voie. Il se baisse, en prend trois et les tend \u00e0 un marin, peut-\u00eatre le patron, rest\u00e9 sur le bateau&nbsp;; il doit se pencher tr\u00e8s bas, \u00e0 la limite de l\u2019\u00e9quilibre, pour les passer \u00e0 l\u2019autre qui lui, doit tendre tr\u00e8s haut les bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme l\u00e8ve un couperet brillant au-dessus d\u2019une table o\u00f9 il a \u00e9tal\u00e9 de petits poulpes&nbsp;; il leur tranche les tentacules, les aplatit d\u2019un coup sec du plat de son outil et les jette sur le gril juste \u00e0 sa droite. Lorsqu\u2019il a rempli la grille, il retourne les premiers. De temps \u00e0 autre, il \u00e9vente le feu. Tout en s\u2019activant, il appelle le chaland. On ne comprend pas tr\u00e8s bien ce qu\u2019il dit, mais \u00e7a cr\u00e9pite et \u00e7a r\u00e9pand une odeur app\u00e9tissante. Une file se forme devant l\u2019\u00e9tal. Il enveloppe les grillades dans des cornets papier journal en \u00e9change de pi\u00e8ces qui tintent lorsqu\u2019il les jette dans la boite de conserve qui lui tient lieu de caisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Un couple fait cuire les poissons qu\u2019ils viennent d\u2019acheter sur un petit brasero de fonte noire. Ils activent les braises avec un \u00e9ventail de paille qui chasse la fum\u00e9e. Ils ont d\u00fb rouler les poissons dans du gros sel, car de temps \u00e0 autre une flamme verte s\u2019\u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<p>Poissons tout frais, ventre de nacre et dos d\u2019argent, rang\u00e9s, pr\u00e9sent\u00e9s comme des bijoux dans les casiers inclin\u00e9s \u00e0 la vue du client. La patronne\u00a0 \u2013 elle porte de lourdes boucles d\u2019or aux oreilles \u2013 r\u00e9pond d\u2019un air goguenard aux plaisanteries. Elle attrape le poisson, lui plante dans la gueule le crochet qui se trouve d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la balance, fait courir les pesons, annonce \u00e0 voix haute le poids, ou bien le prix, d\u00e9croche le poisson et le jette sur l\u2019\u00e9tal, le gratte, l\u2019\u00e9ventre, le vide, l\u2019enveloppe dans un carr\u00e9 de papier. Dans la file, quelqu&rsquo;un, un homme a maugr\u00e9\u00e9 entre ses dents. Une remarque sur le prix ou peut-\u00eatre sur la fra\u00eecheur de la marchandise. Elle se retourne, les deux poings sur les hanches, tend ses deux seins comme des obus en direction du malotru, un petit gris sec \u00e0 la figure longue et jaune, au cheveu rare. Il n\u2019a pas la carrure. Elle a le verbe haut, l\u2019abreuve de railleries au sujet du minuscule goujon qu\u2019il conserve encore entre ses jambes. Toute l\u2019assistance \u00e9clate de rire. Sa comm\u00e8re qui vend des coquillages \u00e0 l\u2019\u00e9tal voisin s\u2019y met aussi. Les deux fortes en gueule se r\u00e9pondent en des sortes de couplets chantants. L\u2019assistance se gondole. Le petit gris bat en retraite et se d\u00e9p\u00eache de filer sans r\u00e9pondre, le regard riv\u00e9 au sol poursuivi par les \u00e9clats de rire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un parfum d\u00e9licieux se superpose \u00e0 l\u2019odeur de poisson et la supplante, une odeur chaude, \u00e9pic\u00e9e et sucr\u00e9e qui arrive par bouff\u00e9es avec le vent de terre qui se l\u00e8ve. Elle \u00e9mane de deux sacs de toile pos\u00e9s sur le sol, un peu en retrait, l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve un talus sablonneux. Des deux sacs sortent de fins copeaux&nbsp; fris\u00e9s de tabac blond.<\/p>\n\n\n\n<p>Caf\u00e9 en plein air au coin de la rue, des tables pos\u00e9es sur les pav\u00e9s, certaine un peu de guingois.<br>Un homme est assis devant le mur du bistrot, l\u00e9g\u00e8rement renvers\u00e9 sur sa chaise, les jambes allong\u00e9es et les mains dans les poches. \u00c0 cause de l\u2019ombre, on ne voit pas bien son visage. Il est coiff\u00e9 d\u2019une casquette de couleur sombre et porte des lunettes noires. Pench\u00e9 pr\u00e8s de lui, le gar\u00e7on dispose sur la table deux verres sur des soucoupes de m\u00e9tal argent\u00e9, un plateau d\u2019argent garni de coupelles de friandises et une th\u00e9i\u00e8re. L\u2019homme sort n\u00e9gligemment de sa poche un billet qu\u2019il tend au gar\u00e7on, puis fait signe \u00e0 un gars qui attendait debout de s\u2019approcher et de s\u2019asseoir devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Non loin de l\u00e0, autour d\u2019une table quatre hommes jouent avec des pi\u00e8ces d\u2019ivoire. Quand il les posent au centre de la table, on entend un claquement suivi d\u2019exclamations et de jurons. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, au sol, des canettes de m\u00e9tal orange ou noir. L\u2019un des joueurs pioche dans un cornet de papier des graines qu\u2019il m\u00e2chouille nerveusement et dont il recrache les \u00e9corces. Les oiseaux viennent picorer les miettes jusque dessous les tables.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des bateaux de p\u00eache, de grosses barques aux coques peintes en bleu, vert ou blanc, amarr\u00e9s le long du quai. \u00c7a sent le goudron, l\u2019huile de vidange, l\u2019iode et le poisson. L\u2019eau, en contrebas du quai, a des reflets iris\u00e9s, viol\u00e2tres et verts. Les oiseaux marins, des go\u00e9lands pour la plupart, criaillent et rasent l\u2019eau et le sol. 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