{"id":206813,"date":"2026-03-07T14:07:03","date_gmt":"2026-03-07T13:07:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206813"},"modified":"2026-03-07T18:49:20","modified_gmt":"2026-03-07T17:49:20","slug":"construire-08-dun-passage-lautre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-08-dun-passage-lautre\/","title":{"rendered":"#construire #08 | Que passer"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"682\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Susan-Philips-the-lower-morld-1024x682.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-206814\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Susan-Philips-the-lower-morld-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Susan-Philips-the-lower-morld-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Susan-Philips-the-lower-morld-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Susan-Philips-the-lower-morld-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Susan-Philips-the-lower-morld.jpg 2000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Susan Philips \/ The Lower World<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>le\u00a0passage n\u2019est que la rue lascive du commerce, propre seulement \u00e0 \u00e9veiller les d\u00e9sirs.<br>Walter Benjamin,\u00a0<em>Paris, capitale du\u00a0XIX<sup><small><em>e<\/em><\/small><\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Le livre des passages<\/em>, Paris, \u00c9d.\u00a0du Cerf, 1989, p.\u00a073.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>On peut toujours laisser quelque chose \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un passage. Quelque chose \ncomme une pens\u00e9e, une certitude, une mauvaise journ\u00e9e, un meuble inutile, la mue \nd\u2019une vie presque termin\u00e9e et qui n\u2019attend plus que le l\u00e9ger choc du pas sur le \nseuil pour se d\u00e9tacher compl\u00e8tement et tomber \u00e0 terre, dans la poussi\u00e8re de la \nrue. Demain \u00e0 l\u2019aube, un balayeur des services de la ville se chargera de faire \nglisser \u00e7a dans le caniveau avec les autres d\u00e9tritus sans m\u00eame le savoir, \u00e0 \nmoins qu\u2019il ne soit griot, mais c\u2019est alors une tout autre histoire qui lui \nappartiendra et dont on sera pareillement sera quitte. Cette m\u00e9thode est \ninfaillible. Il est toujours possible de l\u2019entraver en taxant de croyance ce qui \nest, en v\u00e9rit\u00e9, un dispositif. Le rituel n\u2019a pas besoin de la croyance, mais de \nla confiance. Ma confiance dans les passages a \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diate et durable. J\u2019\u00e9tais \njeune et j\u2019arrivais de la province, doublement ignorante de ce que la ville \npouvait, \u00e0 l\u2019instar de la campagne de l\u2019enfance, receler en mati\u00e8re initiatique. \nJe ne parle pas des premi\u00e8res fois qui s\u2019y empilent et qui peu ou prou sont \naffaire de marchandage. Toutes ces choses de touristes vendus comme autant \nd\u2019exp\u00e9rience alors qu\u2019elles ne sont qu\u2019un filet garni, du type de ceux qu\u2019on est \nheureux de gagner \u00e0 une tombola o\u00f9 les billets achet\u00e9s valent quatre fois le \nprix du lot. J\u2019insiste, oui, car il faut bient\u00f4t comprendre que la vieille et \namicale publicit\u00e9 Cadum peinte sur un haut mur lointain qu\u2019on voit tr\u00e8s bien \u00e0 \nla sortie du passage Gr\u00e9vin, n\u2019appartient pas au m\u00eame monde que les hamburgers \ng\u00e9ants qui \u00e9touffent la vue des wagons bourr\u00e9s du m\u00e9tro parisien. Le b\u00e9b\u00e9 blond \nest un totem, Cadum, un mot de passe. Il ne se pr\u00e9sentera pas \u00e0 tous les coins \nde rue. La premi\u00e8re travers\u00e9e du 9<sup>e<\/sup> arrondissement par les passages \n\u00e9tait un hasard hom\u00e9rique. J\u2019\u00e9tais seule. Je ne savais pas o\u00f9 ni quand me menait \nce d\u00e9dale insoup\u00e7onn\u00e9 d\u2019abord. \u00c9merveillement \u00e9gal \u00e0 la lumi\u00e8re en d\u00e9bouchant \nsur la rue de la Grange au sortir du passage Verdeau, de d\u00e9couvrir de l\u2019entr\u00e9e \nd\u2019un autre lui faisant face. Petit pas, regards \u00e0 toutes les vitrines, au \nplafond, aux grains de soleil dans les rais de lumi\u00e8re de la verri\u00e8re. Il n\u2019y a \nque dans les contes que les chances vont par trois. Combien de temps ai-je pris \npour remonter le passage Jouffroy&nbsp;? Au tournant mettant la sortie \u00e0 vue, un \nh\u00f4tel offrait la possibilit\u00e9 de rester\u2026 La demoiselle des Postes dans \nl\u2019<em>Ivresse des Profondeurs <\/em>devait dormir pour toujours dans une de leurs \nchambres de luxe. J\u2019ai poursuivi. Un caf\u00e9, le Z\u00e9phyr offrait la possibilit\u00e9 par \nune porte de c\u00f4t\u00e9 donnant sur le passage d\u2019\u00e9viter le seuil du boulevard, de le \nretarder des apr\u00e8s-midi enti\u00e8res moyennant une tasse de th\u00e9. Mais il n\u2019y avait \nqu\u2019\u00e0 traverser le boulevard pour qu\u2019un autre se montre. Celui-l\u00e0 se ramifie en \ntrois sorties\u2026 Mon ami V., qui est mort, me fit pr\u00e9sent, peu de temps apr\u00e8s \ncette d\u00e9couverte, un exemplaire du <em>Paysan de Paris<\/em>, en m\u2019appelant \nHeidi. Il ne portait d\u00e9j\u00e0 plus trace, lui de notre campagne natale. De deux ans \nmon a\u00een\u00e9, il avait su se fondre dans le vernis pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 Louis Legrand. Il avait \nfini par habiter \u00e0 un jet de pierre du passage des Panoramas. Bien des ann\u00e9es \napr\u00e8s, j\u2019ai laiss\u00e9 la stupeur de la r\u00e9v\u00e9lation de sa maladie \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du \nPassage du Caire, \u00e0 deux pas de chez lui. Le chagrin de sa mort est rest\u00e9 quatre \nmois plus tard \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du passage Verdeau. J\u2019ai tra\u00een\u00e9 les \u00e9tals des \nbouquinistes et rachet\u00e9 un exemplaire \u00e0 raturer des <em>M\u00e9moires d\u2019Hadrien<\/em>. \nJe voulais retrouver quelques lignes sur l\u2019eau qu\u2019il m\u2019avait lues vingt ans plus \nt\u00f4t, pendant un voyage scolaire en Italie. J\u2019\u00e9tais folle de lui \u00e0 l\u2019\u00e9poque et de \nce sentiment, il ne restait plus rien, tandis que la solide amiti\u00e9 et le \nsouvenir de Marc Aur\u00e8le tenaient. <em>L\u2019eau bue dans la paume ou \u00e0 m\u00eame la \nsource fait couler en nous le sel le plus secret de la terre et la pluie du \nciel. Mais l\u2019eau elle-m\u00eame est un d\u00e9lice dont le malade que je suis doit \u00e0 \npr\u00e9sent n\u2019user qu\u2019avec sobri\u00e9t\u00e9. N\u2019importe&nbsp;: m\u00eame \u00e0 l\u2019agonie, et m\u00eal\u00e9e \u00e0 \nl\u2019amertume des derni\u00e8res potions, je m\u2019efforcerai de go\u00fbter sa fra\u00eeche \ninsipidit\u00e9 sur mes l\u00e8vres. <\/em>Il avait trouv\u00e9 le moyen de se marier avant de \ntirer sa r\u00e9v\u00e9rence, et d\u2019improviser le repas de noces au Bougainville, un caf\u00e9 \nau coin de la galerie Vivienne. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne faisons que passer. La bouche du passage et son appel d\u2019air <br>convoquent une certaine l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et une forme d\u2019anonymat. De celles qui <br>permettent \u00e0 un livre comme le <em>Paysan de Paris<\/em> d\u2019\u00eatre \u00e9crit puis lu et <br>lu encore une fois. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de laisser \u00e0 l\u2019entr\u00e9e <em>quelque chose<\/em>. <br>Illusions perdues, haines obsol\u00e8tes, mythologie familiale par trop rafistol\u00e9e <br>pour tenir ensemble des parents n\u2019ayant plus rien \u00e0 se dire, craintes <br>superficielles cachant comme un papier peint qui se d\u00e9colle la terreur sans nom, <br>imagier bien ordonn\u00e9 d\u2019une enfance qui n\u2019a jamais exist\u00e9, air blas\u00e9 h\u00e9rit\u00e9 d\u2019un <br>proche ou d\u2019un personnage de cin\u00e9ma, air ravi copi\u00e9 dans la cr\u00e8che, culpabilit\u00e9 <br>dont le bruit de ventilateur masque mal la vanit\u00e9\u2026 Il convient de se d\u00e9lester <br>avant d\u2019entrer. De laisser toute esp\u00e9rance pour qu\u2019enfin quelque chose d\u2019autre <br>advienne que les petits arrangements de l\u2019avenir, maquignonn\u00e9s sur un parking <br>imaginaire o\u00f9 se tient une brocante o\u00f9 il aurait \u00e9t\u00e9 possible de faire de vraies <br>affaires, de rouler la mort, de l\u2019assigner \u00e0 date fix\u00e9e, de lui damer le pion. <br>Les ann\u00e9es passant, l\u2019exercice du rituel se pr\u00e9cise, toujours plus radical. On <br>entre nu, apr\u00e8s des ablutions fulgurantes qui z\u00e8bre la conscience d\u2019une lumi\u00e8re <br>impitoyable. Quelque chose se produit \u00e0 la mesure de ce qui a \u00e9t\u00e9 quitt\u00e9. S\u2019il <br>faut \u00e0 Paris l\u2019imagination d\u2019Aragon ou de Barthes pour sentir devant la fa\u00e7ade <br>d\u00e9sormais coquette du passage du Bourg l\u2019Abb\u00e9 le souffle de la Sphinge, un <br>rappel \u00e0 la loi des dieux pa\u00efens, l\u2019immensit\u00e9 de ce qui nous pr\u00e9c\u00e9dant, nous <br>soutient, en d\u00e9pit du vertige o\u00f9 elle nous aspire, on peut, \u00e0 Lyon, s\u2019en faire <br>une id\u00e9e claire en passant sous la Croix Rousse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On peut toujours laisser quelque chose \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un passage. 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