{"id":206816,"date":"2026-03-05T18:02:08","date_gmt":"2026-03-05T17:02:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=206816"},"modified":"2026-03-06T09:20:57","modified_gmt":"2026-03-06T08:20:57","slug":"construire-08-nous-irons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-08-nous-irons\/","title":{"rendered":"#construire #08 | Nous irons&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a join et pont dans le nom de la ville, et de fait le pont joint le haut de la ville, \u00e0 l\u2019ouest, au bas de la ville, \u00e0 l\u2019est, c\u2019est un grand pont qui enjambe une \u00eele et mord copieusement les deux rives de la Marne. Il suffisait autrefois de nommer cette ville pour aussit\u00f4t subir des ricanements et entendre entonner le refrain de la chanson de Bourvil. Un escalier desservait cette \u00eele, un autre la rive oppos\u00e9e, c\u2019est celui que nous avons pris, la premi\u00e8re fois que j\u2019ai travers\u00e9 ce pont, ou plut\u00f4t les deux premiers tiers du pont avec ma m\u00e8re et ma s\u0153ur. Nous nous rendions \u00e0 un premier cours de danse, l\u2019envol froufroutant de petites filles en tutu rose et pointes aux pieds nous avait fascin\u00e9es, nous les avions envi\u00e9es, mais le professeur, une vieille dame ( pour mes 5 ans) peu accorte s\u2019\u00e9tait obstin\u00e9 \u00e0 appuyer f\u00e9rocement sur mes\u00a0\u00a0\u00e9paules et sur mes cuisses pour\u00a0\u00a0imposer \u00e0 mon corps un grand \u00e9cart dont il ne voulait pas, ce fut douloureux et humiliant, je m\u2019en suis\u00a0\u00a0plainte, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que la danse c\u2019\u00e9tait termin\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait pas ce que je d\u00e9sirais, mais j\u2019\u00e9tais accoutum\u00e9e \u00e0 la surdit\u00e9 des adultes.\u00a0Je n&rsquo;ai plus jamais repris cet escalier-l\u00e0 jusqu&rsquo;\u00e0 il y a peu.Nous habitions un immeuble en brique tout pr\u00e8s de la gare qui avait eu, les premi\u00e8res ann\u00e9es, vue sur le pont qu\u2019il surplombait. Ce pont, on le traversait parfois en totalit\u00e9, pour nous rendre \u00e0 l\u2019autre march\u00e9, celui du bas de la ville qui longeait l\u2019avenue le prolongeant, ou au Prisunic, l\u2019enseigne pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de ma m\u00e8re, o\u00f9 j\u2019ai pris mes habitudes de chapardage quelques ann\u00e9es plus tard, j\u2019y ai malhonn\u00eatement acquis mon premier mascara et un tee-shirt en coton trop tentant, mes longues mains \u00e9taient agiles et mon c\u0153ur triste.\u00a0Nous le traversions en voiture pour rejoindre la N4 le week-end et nous rendre \u00e0 la campagne du c\u00f4t\u00e9 de Provins. Toujours derri\u00e8re la place du mort o\u00f9 si\u00e9geait ma froussarde de m\u00e8re, je contemplais \u00e0 la faveur des embouteillages et en contrebas les vastes hangars des studios de cin\u00e9ma que le pont longeait, souvent des com\u00e9diens costum\u00e9s y prenaient l\u2019air, j\u2019y ai vu des marquises XVIIIe y fumer leur clope en robe \u00e0 paniers en compagnie de bergers montagnards.\u00a0Au milieu du pont des gerbes bleu blanc rouge fleurissent chaque mois de mai une plaque comm\u00e9morative de la Lib\u00e9ration. Mon p\u00e8re, qui faisait partie d\u2019une association d\u2019anciens combattants, ne manquait jamais la c\u00e9r\u00e9monie o\u00f9 je l\u2019ai parfois suivi, impressionn\u00e9e par sa rectitude et sa mine de circonstance tandis qu&rsquo;un ennui profond agitait mes jambes.\u00a0Les jours sombres de ma vie lyc\u00e9enne, je devrais dire ma vie de lyc\u00e9e buissonnier je venais errer l\u00e0 et descendais sur l\u2019\u00eele dont les maisons individuelles aux styles h\u00e9t\u00e9roclites me faisaient r\u00eaver, toutes avaient leur bout de rive avec un mini embarcad\u00e8re o\u00f9 trempotait une barque. en d\u00e9pit de mon d\u00e9sir, je n\u2019ai jamais os\u00e9 en emprunter une, je craignais de ne pas savoir m&rsquo;en servir.\u00a0Au bout du pont un immeuble peu riant me faisait songer \u00e0 une amie, \u00e9l\u00e8ve de premi\u00e8re, tr\u00e8s tr\u00e8s grande fille (en taille) au visage de poup\u00e9e, bien sous tous rapports, sympathique, enjou\u00e9e, fabriqu\u00e9e pour le bonheur et une vie sans histoires, tout ce que je n\u2019\u00e9tais pas. Elle s\u2019est tout de m\u00eame retrouv\u00e9e enceinte \u00e0 16 ans, ce qu\u2019elle nous annon\u00e7a en larmes, honteuse et paniqu\u00e9e, avant de dispara\u00eetre \u00e0 jamais de notre lyc\u00e9e, madame le censeur lui en ayant refus\u00e9 l\u2019acc\u00e8s\u00a0\u00a0d\u00e8s que \u00ab\u00a0\u00e7a s\u2019est vu\u00a0\u00bb, ses parents impitoyables ayant exig\u00e9 un mariage. C\u2019est dans cet immeuble minable que la belle a \u00e9chou\u00e9 avec son b\u00e9b\u00e9 et un homme qu\u2019elle connaissait \u00e0 peine. Chaque fois que je traversais le pont, je regardais les fen\u00eatres, esp\u00e9rant la voir appara\u00eetre derri\u00e8re l\u2019une d\u2019elles, aujourd\u2019hui encore, je les regarderais si l\u2019immeuble comme les grands studios qui le jouxtaient n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 ras\u00e9s.\u00a0L\u2019\u00eele avait une pointe o\u00f9 se dressait un immense saule dont les branches t\u00e2taient l\u2019eau du fleuve comme une m\u00e8re l\u2019eau du bain de son enfant et le tronc indiquait le niveau des crues. Ce saule je l\u2019ai tant contempl\u00e9, \u00e0 force, il a d\u00fb pourrir, lui aussi a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9\u2026 l\u2019\u00eele moins sauvage offre un parc am\u00e9nag\u00e9 pour les enfants, un ascenseur la dessert depuis le pont\u2026Bien plus tard ma petite famille et moi nous sommes install\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du pont au bout de la grande avenue qui le prolonge jusque dans la commune voisine, dans un immeuble sans charme, ni gai, ni triste, o\u00f9 mes enfants ont commenc\u00e9 \u00e0 grandir, \u00e0 bien peu de mes propres parents, habitant \u00e0 l&rsquo;autre bout du pont, ce qui ne nous a pas vraiment r\u00e9unis. Pr\u00e8s du pont (donc le bout du pont autrefois) un man\u00e8ge a fait la joie de mon a\u00een\u00e9, le march\u00e9 du bas la mienne, je ne fr\u00e9quentais plus les bords de Marne, n\u2019ayant plus de cours \u00e0 s\u00e9cher, et je ne volais plus au Prisunic. Pour aller travailler, je traversais le pont en bus qui rejoignait la vilaine gare de RER qui avait autrefois remplac\u00e9 sous mes yeux le traditionnel chalet suisse de la gare de chemin de fer Paris Bastille dont je ne me rappelle pas avoir jamais pris le train, mais les avoir vu passer quotidiennement de ma fen\u00eatre de chambre, lib\u00e9rant un ancestral panache de fum\u00e9e et un boucan du diable\u2026\u00a0Je suis retourn\u00e9e une derni\u00e8re fois sur l&rsquo;\u00eele, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, pour disperser les cendres de mon p\u00e8re dans la Marne, pariant qu&rsquo;il remonterait jusqu&rsquo;au Havre, puis du Havre \u00e0 New York, seule ville habitable selon lui avec Rome et Paris. Je passe par l\u00e0 de temps en temps et j\u2019observe la gentrification avanc\u00e9e de ce que fut ma ville, banlieue moyenne pour employ\u00e9s moyens o\u00f9 les d\u00e9sirs m\u00eames \u00e9taient moyens, c\u2019est ce que j\u2019avais entendu dire par l\u2019une de nos voisines \u00e0 qui sa petite fille posait la question\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Et nous, on est pauvre ou riche\u00a0?\u00a0\u00bb Moyen, avait-t-elle r\u00e9pondu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a join et pont dans le nom de la ville, et de fait le pont joint le haut de la ville, \u00e0 l\u2019ouest, au bas de la ville, \u00e0 l\u2019est, c\u2019est un grand pont qui enjambe une \u00eele et mord copieusement les deux rives de la Marne. 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