{"id":207188,"date":"2026-03-13T15:51:48","date_gmt":"2026-03-13T14:51:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=207188"},"modified":"2026-03-13T16:08:39","modified_gmt":"2026-03-13T15:08:39","slug":"construire-08-vers-le-pont","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-08-vers-le-pont\/","title":{"rendered":"#construire #08 | vers le pont"},"content":{"rendered":"\n<p>Est-ce seulement un pont? Sans doute. L\u2019eau coule dessous. Et pr\u00e9sence d\u2019un parapet en pierres. C\u2019est une destination de promenade, on s\u2019y arr\u00eate. Un arr\u00eat quasi invisible. Ni panneau, ni banc. Il faut quitter la route principale, celle qui m\u00e8ne au hameau suivant, prendre sur la gauche. Une route qui ne m\u00e8ne nulle part. Une ferme peut-\u00eatre. Des pr\u00e9s certainement. On s\u2019arr\u00eate au pont. On s\u2019y s\u00e9pare. L\u2019homme part \u00e0 l\u2019aventure, en cuissardes et panier autour de la taille, la canne \u00e0 p\u00eache \u00e0 la main, il attaque le gouffre. On le voit enjamber le parapet, longer les arbres, pi\u00e9tiner les foug\u00e8res, se laisser ensevelir par elles, partout elles sont, hautes, et lui qui dispara\u00eet l\u00e0 o\u00f9 le torrent gronde. Entendrait-on le sifflet dans ce vacarme? En haut, c\u2019est le monde civilis\u00e9, la route, la margelle, les pr\u00e9s verdoyants, l\u2019herbe rase, tondue&nbsp; par le troupeau de moutons, c\u2019est l\u2019ouvrage en fil sorti du papier de soie, c\u2019est Henriette pos\u00e9e calmement sur le parapet, c\u2019est le temps qui s\u2019\u00e9tire, c\u2019est le monde devenu sensation, la nature devenue excursion. Arracher une feuille \u00e0 un arbre, un brin d\u2019herbe, les lancer au dessus du parapet de gauche et se pr\u00e9cipiter \u00e0 quatre m\u00e8tres de l\u00e0 pour les voir arriver. C\u2019est le suspens, c\u2019est les al\u00e9as du voyage qui se vivent ici, et ce miracle sans cesse renouvel\u00e9 de l\u2019apparition de la feuille ou de la brindille lanc\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route, qu\u2019on a perdue de vue durant quelques secondes, qui a affront\u00e9 mille obstacles et qui surgit sans qu\u2019on ne sache jamais \u00e0 quel moment exactement et \u00e0 quel endroit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Autre temps, autre d\u00e9partement. Pas de torrent mais un canal d\u2019arrosage. Le pont est pourtant l\u00e0, qui se superpose \u00e0 tout pont \u00e0 hauteur d\u2019enfant, pont qui permet en s\u2019agenouillant, ou s\u2019allongeant sur la chauss\u00e9e, de d\u00e9poser une feuille ou une fleur dans l\u2019eau et de conna\u00eetre ce frisson de l\u2019attente, l\u2019\u00e9merveillement de l\u2019apparition. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes revenus en adultes et en voiture, le temps de photographier la maison, maison dans laquelle nous ne sommes plus autoris\u00e9s \u00e0 entrer. C\u2019est l\u2019automne, ou peut-\u00eatre l\u2019hiver, le temps est gris, gris le ciel, grise la fa\u00e7ade, grises les plaques d\u2019ardoises, grise la rampe de l\u2019escalier, et ce gris avale le bleu du portillon en bois, le bleu d\u00e9lav\u00e9, le bleu pass\u00e9, des volets.&nbsp; Sur la photo, dans son cadre de bois, sur la photo grand format, une maison triste, aux volets ferm\u00e9s, aux branches nues du prunier,&nbsp; qu\u2019on a eu la bonne id\u00e9e de prendre en contre-plong\u00e9e, ce qui n\u2019 emp\u00eache pas cet air de d\u00e9solation, de stupeur devant ce tableau (le cadre en bois annonce le tableau) (on l\u2019a accroch\u00e9 au mur) (on l\u2019a offert, c\u2019\u00e9tait m\u00eame le cadeau surprise, le gros lot, l\u2019acm\u00e9 de la f\u00eate), cette maison petite, sombre, sans charme aucun. Ce jour-l\u00e0 nous ne sommes pas all\u00e9s jusqu\u2019au pont. Cela aurait pourtant \u00e9t\u00e9 facile, en voiture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut un temps (combien? Cinq ans? Dix ans?) o\u00f9 pour m\u2019endormir je prenais le chemin qui conduisait au pont. Enfin, pas tous les soirs. Parfois je prenais l\u2019autre direction. Celle qui va vers la ferme de Couffins. Mais, certains soirs, je suivais le chemin qui descend, celui qui passe devant le lavoir, derri\u00e8re l\u2019ancienne \u00e9cole, l\u00e0 o\u00f9 le chemin devient sombre, les foug\u00e8res nombreuses, qui, si on le quitte et prend vers la gauche \u00e0 l\u2019embranchement, conduit au pont. Je ne suis jamais all\u00e9 au &#8211; del\u00e0. Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 que j\u2019aurais d\u00fb m\u2019aventurer, vers ces lieux inimaginables pour n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 vus. C\u2019est ce qu\u2019aurait fait Fun\u00e8s, le personnage ecmn\u00e9sique invent\u00e9 par Borg\u00e8s. C\u2019est ainsi que cela se passe dans les Fictions. Dans la r\u00e9alit\u00e9, on cherche plut\u00f4t \u00e0 se souvenir. Je m\u2019arr\u00eatais au pont, attendant le sommeil qui ne venait pas. Puis j\u2019ai cess\u00e9 le soir de me promener dans mon lit.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019irai pas devant la maison, je d\u00e9marrerai \u00e0 la hauteur de l\u2019\u00e9cole. Une premi\u00e8re image : le mur de pierre, le mur de sout\u00e8nement. Il n\u2019est pas besoin d\u2019agrandir l\u2019image, pas besoin d\u2019appuyer sur la fl\u00e8che pour le situer, pas besoin de chercher l\u2019escalier volant pour savoir qu\u2019il est l\u00e0, \u00e0 gauche, bien que hors champ. Il fait beau, on doit \u00eatre au printemps (confirmation est donn\u00e9e par la date&nbsp; sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur, 25 avril 2025). Il manque l\u2019ombre dans le tournant, les arbres ont d\u00fb \u00eatre abattus, on aper\u00e7oit la barri\u00e8re en bois, mais le voyage s\u2019arr\u00eate l\u00e0. D169 est trac\u00e9 \u00e0 la peinture sur la chauss\u00e9e. Une voiture est gar\u00e9e. Au loin on aper\u00e7oit une maison. Et plus loin encore une autre, vaste, constitu\u00e9e des trois b\u00e2timents, une ferme ou un hameau. Il n\u2019y avait rien. Le pont est entre les deux. Je peux le situer. La voiture surmont\u00e9e d\u2019une cam\u00e9ra n\u2019a pas jug\u00e9 bon d\u2019aller plus loin. Nulle photo sur Google map. H\u00e9siter entre se r\u00e9jouir que des lieux \u00e9chappent \u00e0 leur cartographie sur internet et le regret de ne pas le revoir, le pont. Essayer de d\u00e9placer le bonhomme rouge sur la carte. Y parvenir. Comprendre qu\u2019il est possible de le voir le pont, d\u2019y aller, l\u00e0, dans l\u2019instant. Appuyer sur la fl\u00e8che. Un chemin \u00e9troit, des murets en pierres, des arbres, un ciel bleu encore, m\u00eame jour, m\u00eame date, et s\u2019arr\u00eater. Brusquement. Je n\u2019irai pas plus loin. Je le sais.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Est-ce seulement un pont? Sans doute. L\u2019eau coule dessous. Et pr\u00e9sence d\u2019un parapet en pierres. C\u2019est une destination de promenade, on s\u2019y arr\u00eate. Un arr\u00eat quasi invisible. Ni panneau, ni banc. Il faut quitter la route principale, celle qui m\u00e8ne au hameau suivant, prendre sur la gauche. Une route qui ne m\u00e8ne nulle part. Une ferme peut-\u00eatre. 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