{"id":207389,"date":"2026-03-25T08:19:47","date_gmt":"2026-03-25T07:19:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=207389"},"modified":"2026-03-25T08:19:47","modified_gmt":"2026-03-25T07:19:47","slug":"construire-08-les-ponts-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-08-les-ponts-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"#construire #08 | Les ponts de l&rsquo;histoire."},"content":{"rendered":"\n<p>Il faudra un jour, il faudra parler de pont \u00e0 quelqu\u2019un qui n\u2019\u00e9coute pas, et cela s\u2019appelle \u00e9crire. J\u2019\u00e9crirai \u00e0 propos des ponts de mon histoire, comme pour prolonger le roman pr\u00e9c\u00e9dent qui les \u00e9voquait, mais c\u2019\u00e9tait surtout pour parler de leur destruction pendant la guerre, \u00e0 partir de phrases laconiques \u2014 les ponts avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits, on les avait fait sauter, pour ralentir l\u2019arriv\u00e9e des Allemands.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pont de Fragn\u00e9e dont ma m\u00e8re parlait, esp\u00e9rant me transmettre sa capacit\u00e9 \u00e0 circuler en voiture dans la ville, ce qui ne m\u2019arriverait jamais, pour situer un magasin en ville, proche ou pas du pont de Fragn\u00e9e, et pour parler aussi des embouteillages. Comment les \u00e9viter, elle savait, d\u2019avoir arpent\u00e9 la ville \u00e0 pieds depuis sa prime jeunesse. Elle croyait pouvoir me transmettre la g\u00e9ographie d\u2019un lieu par sa seule parole. Et bien s\u00fbr il me resterait \u00e9tranger. Dans ma m\u00e9moire, il y aurait bien un pont recouvert de dorures, d\u2019arabesques, de statues peut-\u00eatre m\u00eame, et gu\u00e8re plus. Avec peut-\u00eatre une \u00e9glise \u00e0 une de ses extr\u00e9mit\u00e9s, avec des toits en d\u00f4me, d\u2019une architecture \u00e9trange. St Vincent, son nom&nbsp;? La messe \u00e0 St Vincent, disait un de leurs amis. Il disait qu\u2019il allait \u00e0 la messe \u00e0 St Vincent, et c\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de parler pour dire qu\u2019il n\u2019allait jamais \u00e0 la messe. On avait d\u00fb me l\u2019expliquer. Je creuse dans ma m\u00e9moire pour trouver des \u00e9l\u00e9ments qui ont trait \u00e0 ce pont et c\u2019est justement l\u2019inverse de dresser un pont, de relier. La Meuse en dessous. Le parapet. Porte-t-il aussi aujourd\u2019hui une multitude de cadenas accroch\u00e9s par les touristes amoureux ? A-t-on r\u00e9ellement fait sauter ce pont en mai 1940 ? Ce que j\u2019en garderais ne serait que la reconstruction d\u2019un pont apr\u00e8s la guerre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Moins prestigieux, plus proche de l\u2019usine de Cockerill, le pont de Seraing, celui qui me s\u00e9parait des miens, qui enjambait la Meuse qui charriait des p\u00e9niches merveilleuses dont les petits hublots agitaient des rideaux transparents garnis de volants comme on fait coucou de la main. Le ventre lourd sur toute la longueur, de minerais, de charbon, de d\u00e9chets, on ne savait pas. Le myst\u00e8re de leur flottaison pour l\u2019enfant que tu \u00e9tais. La voiture parfois sur le pont, comment elle \u00e9tait arriv\u00e9e l\u00e0, un myst\u00e8re de plus. Tu les regardais passer.<\/p>\n\n\n\n<p>Un enchev\u00eatrement de routes \u00e0 plusieurs niveaux quand tout en bas c\u2019est la gare des bus pour les changements. Les bus qui relient \u00e0 la famille passent sur le pont puis remontent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vall\u00e9e. Ceux qui sont directs, et les autres. Il faudra changer. La moue. Selon l\u2019heure, on n\u2019a pas le choix. Ce que cela modifie du trajet, quand il est coup\u00e9 par trente minutes d\u2019attente, debout, dans le froid, dans le soir d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9 souvent. L\u2019intranquillit\u00e9, \u00eatre \u00e0 l\u2019heure, ne pas rater son bus, la tension que \u00e7a induit dans le corps d\u00e9borde dans les paroles, d\u00e9p\u00eache-toi, je vais rater mon bus. En voiture, lire les plaques il faut. Ne pas se tromper de bande, sinon on est partis pour la ville et plus moyen de faire demi-tour. Une autre tension dans le corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Partie trop t\u00f4t, jamais vraiment \u00eatre de quelque part. Ce flottement que le corps en garde. Une instabilit\u00e9. Quand nager est plus naturel que marcher.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le pont, regarder l\u2019eau en bas qui ne nous attend pas, qui file, qui charrie aussi. D\u00e9fil\u00e9 d\u2019objets arrach\u00e9s comme prises de guerre, violemment en temps de crue, \u00e0 l\u2019usure le reste du temps, l\u00e9chant les berges ind\u00e9finiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pont que tu aurais voulu \u00eatre pour eux, tes parents, entre eux, quand tu n\u2019avais \u00e9t\u00e9 qu\u2019un cadenas, pos\u00e9 l\u00e0. M\u00eame si parfois c\u2019est sur ton dos qu\u2019ils avaient dans\u00e9. Trouvant un terrain d\u2019entente pour dire tout le mal qu\u2019ils pensaient de toi, s\u00fbrs que l\u2019autre en face serait d\u2019accord, embo\u00eeterait le pas, abonderait, une complicit\u00e9 improbable surgie du d\u00e9nigrement. Mais la plupart du temps, tes parents t\u2019adoraient. Ta m\u00e8re le disait. Ton p\u00e8re n\u2019avait pas la pratique du langage des sentiments. Ta surprise en lisant la phrase po\u00e9tique et enflamm\u00e9e qu\u2019il \u00e9crivait chaque ann\u00e9e dans l\u2019agenda de son \u00e9pouse. Casser du sucre sur ton dos, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t en temps de crise, comme survient une inondation, sans signe avant-coureur. Le fleuve d\u00e9borde, comme on sort de ses gonds, saccageant tout avant de rentrer dans son lit. Sagement, calmement. On raclait en poussant la salet\u00e9 au-dehors, on nettoyait, on aspergeait et tout \u00e9tait presque comme avant, juste le temps que cela s\u00e8che. Quelques traces sur les murs comme un enfant dessinerait une vague, la tra\u00een\u00e9e blanche comme une ondulation avec le stylo. On en parlerait, on dirait l\u2019eau est mont\u00e9e jusque l\u00e0, une pointe de fiert\u00e9 malgr\u00e9 tout, il s\u2019agit d\u2019impressionner, montrer la hauteur, la trace humide parfois. Vivre au bord d\u2019une rivi\u00e8re qui peut d\u00e9border, ce que le corps en garde. En garde sans repos jamais. \u00c9crire, comme lui qui avait eu sa maison inond\u00e9e, montrait du doigt la trace sur le mur.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"645\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/image-9-1024x645.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-207390\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/image-9-1024x645.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/image-9-420x264.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/image-9-768x484.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/image-9.png 1372w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faudra un jour, il faudra parler de pont \u00e0 quelqu\u2019un qui n\u2019\u00e9coute pas, et cela s\u2019appelle \u00e9crire. 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