{"id":207580,"date":"2026-03-27T16:55:20","date_gmt":"2026-03-27T15:55:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=207580"},"modified":"2026-03-31T08:39:02","modified_gmt":"2026-03-31T06:39:02","slug":"construire-10-breves-de-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-10-breves-de-vie\/","title":{"rendered":"#construire #10 | Br\u00e8ves de vie"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Derri\u00e8re la porte. <\/strong>Il attend. Ceci est sa fonction d\u00e9sormais. Attendre. Il a r\u00e9organis\u00e9 sa vie enti\u00e8re autour de cette activit\u00e9. Il guette les sons sur le palier. L\u2019oreille fait le travail que l\u2019\u0153il ne peut pas faire. La porte est ferm\u00e9e. L\u2019oreille, elle, ne se ferme pas. L\u2019ascenseur s\u2019arr\u00eate \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Il se dresse. Il guette, le corps tendu vers ce que l\u2019oreille promet. Le bruit de la cl\u00e9. D\u00e9j\u00e0, il sait. La cl\u00e9 p\u00e9n\u00e8tre la serrure. La cl\u00e9 p\u00e9n\u00e8tre la serrure de l\u2019appartement d\u2019en face. Son corps s\u2019emplit de mollesse. Il s\u2019abandonne avec tristesse. Le regard est triste. Le regard est triste, car l\u2019espoir recommence chaque fois. L\u2019espoir ne tire pas de le\u00e7on. L\u2019espoir se remet debout \u00e0 chaque bruit sur le palier. Le chien attend.<br><strong>Passion. <\/strong>Elle est partie un mardi, t\u00f4t, tr\u00e8s t\u00f4t, mais le jour importe peu. Elle avait fait sa valise. Une seule valise. Les enfants dormaient encore. Le mari aussi. Elle avait regard\u00e9 la valise. Elle avait regard\u00e9 la porte. Elle avait choisi la porte. Elle n\u2019a pas laiss\u00e9 de mot. Elle avait pens\u00e9 en laisser un. Elle avait pris un stylo. Elle avait pos\u00e9 le stylo. Un mot aurait suppos\u00e9 une explication. Il n\u2019y avait pas d\u2019explication. Il y avait seulement la passion. La passion n\u2019explique rien. Elle remplace tout. Depuis ce mardi matin, elle ne se retourne plus.<br><strong>Schizophr\u00e9nie. <\/strong>Il va mourir dans les secondes qui suivent. Il le sait. Il l\u2019a su hier. Il le saura demain. Les secondes qui suivent durent depuis vingt-quatre heures. Les secondes qui suivent dureront encore. Agitation. Le corps qui essaie de fuir ce que la t\u00eate a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9. Infinie tristesse. Le mot <em>infinie<\/em> est ici pr\u00e9cis. Pas exag\u00e9r\u00e9. Pr\u00e9cis. L\u2019infini n\u2019est pas une m\u00e9taphore pour lui. L\u2019infini est la structure exacte de sa souffrance. Il va mourir dans les secondes qui suivent. Il le sait. Il l\u2019a su hier. Il le saura. Les secondes ne sont plus. Il va mourir. Il le sait.<br><strong>Angle mort. <\/strong>Il roulait trop vite. Ceci est \u00e9tabli. Il n\u2019avait pas vu le v\u00e9lo. Ceci est \u00e9galement \u00e9tabli. L\u2019angle mort est ainsi nomm\u00e9 parce qu\u2019il tue ce qu\u2019il contient. Il contenait un v\u00e9lo. Il a tourn\u00e9 sans tourner la t\u00eate, sans jeter un \u0153il dans le r\u00e9troviseur ext\u00e9rieur. Il \u00e9tait peut-\u00eatre un peu agac\u00e9, un peu press\u00e9. Il y a eu un bruit. Le bruit est difficile \u00e0 d\u00e9crire. Il ne ressemblait \u00e0 aucun autre bruit. Il ne ressemblait pas \u00e0 ce qu\u2019on imagine que ce bruit devrait ressembler. Il n\u2019a pas regard\u00e9 dans le r\u00e9troviseur. Il n\u2019a pas regard\u00e9 dans le r\u00e9troviseur. Il a rentr\u00e9 la t\u00eate entre les \u00e9paules. Il ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9. Il roule encore dans sa t\u00eate. Il tourne encore sans pouvoir regarder. Il y a encore ce bruit en \u00e9cho. \u00c9tait-ce un homme\u2009? Une femme\u2009? La personne sur le v\u00e9lo est peut-\u00eatre vivante. La personne sur le v\u00e9lo est peut-\u00eatre morte. Depuis, ces deux possibilit\u00e9s coexistent toutes les nuits, et le bruit tourne en boucle lorsqu\u2019il ferme les yeux. Il ne dort plus. Ceci est \u00e9tabli.<br><strong>Ind\u00e9cision. <\/strong>Elle avait 17\u00a0ans. On lui avait pris l\u2019enfant d\u00e8s le premier cri. Elle \u00e9tait mineure. On lui avait pris l\u2019enfant. Elle n\u2019avait pas eu voix au chapitre. Le chapitre s\u2019\u00e9tait referm\u00e9. Elle avait pass\u00e9 60\u00a0ans \u00e0 ne pas y penser, 60\u00a0ans \u00e0 tenter d\u2019oublier. Parfois, elle y parvenait, mais cela ne durait pas. Ceci est une fa\u00e7on de dire qu\u2019elle y avait pens\u00e9 chaque jour. Ne pas penser \u00e0 quelque chose est une pens\u00e9e continue. Un jour, le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9. Une voix a parl\u00e9. La voix a dit\u00a0: <em>le fils dont vous avez accouch\u00e9 sous X le 29\u00a0ao\u00fbt 1968 vous cherche. Il souhaiterait conna\u00eetre votre identit\u00e9. Pouvons-nous lui donner votre nom\u2009? <\/em>Elle a 75\u00a0ans. Elle a peur. Elle tient le t\u00e9l\u00e9phone. Elle n\u2019a pas encore r\u00e9pondu. Le silence sur la ligne dure. Elle cherche comment l\u2019interrompre. Elle cherche si elle doit l\u2019interrompre. Elle ne sait pas quoi r\u00e9pondre.<br><strong>Diog\u00e8ne. <\/strong>Il remplit les placards. Il remplit les tiroirs. Il accumule dans le couloir. L\u2019espace entre les meubles n\u2019existe plus. Il n\u2019y a plus de place. Il a connu le manque. A-t-il pens\u00e9 conna\u00eetre le manque\u00a0\u2009? A-t-il pens\u00e9 qu\u2019il allait conna\u00eetre le manque\u2009\u00a0? Ces trois propositions conduisent au m\u00eame appartement. Il ne jette rien. Pas m\u00eame les ordures. Les ordures aussi ont leur place. La place des ordures est dans l\u2019appartement. L\u2019appartement va du sol au plafond. Il est plein. Il est complet. Il est rassurant et chaud. Dehors, rien n\u2019est certain, dehors, il y a p\u00e9nurie. Dehors, il y a le vide. Dehors, il y a le manque. Dedans, il y a tout. Dedans, il remplit, dedans, il atteint la sati\u00e9t\u00e9. L\u2019homme est plein de crainte. L\u2019homme est fragile.<br><strong>Biblioth\u00e8que. <\/strong>Elle y va chaque jour. Elle prend le m\u00eame chemin. Elle s\u2019assoit \u00e0 la m\u00eame table. La troisi\u00e8me en partant de la premi\u00e8re fen\u00eatre. Pas la deuxi\u00e8me. La deuxi\u00e8me est trop pr\u00e8s de la lumi\u00e8re. Pas la quatri\u00e8me. La quatri\u00e8me est trop pr\u00e8s du bruit, trop pr\u00e8s du bureau des biblioth\u00e9caires. Elle ouvre un livre. Parfois, elle lit. Parfois, elle ne lit pas. Les deux sont acceptables. La biblioth\u00e8que accepte les deux. Ce qu\u2019elle est venue chercher n\u2019est pas dans les livres. Ou peut-\u00eatre que si. La question reste ouverte. Elle ne se la pose plus. Chez elle, il y a quelque chose qui manque. Le nom de ce quelque chose est difficile \u00e0 \u00e9tablir. Ce n\u2019est pas la solitude. La solitude, elle la conna\u00eet, elle s\u2019en accommode. Elle l\u2019aime sa rassurante solitude. C\u2019est autre chose. C\u2019est le silence de chez elle, ce silence ferm\u00e9, qui hurle dans ses oreilles des acouph\u00e8nes stridents. Ici, le silence est ouvert. Il contient les autres. Les autres qui lisent. Les autres qui ne lisent pas. Les autres qui font semblant de lire, qui respirent, soufflent, soupirent, chuchotent\u2026 Elle referme le livre. Elle reprendra demain. Elle reviendra demain.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re la porte. Il attend. Ceci est sa fonction d\u00e9sormais. Attendre. Il a r\u00e9organis\u00e9 sa vie enti\u00e8re autour de cette activit\u00e9. Il guette les sons sur le palier. L\u2019oreille fait le travail que l\u2019\u0153il ne peut pas faire. La porte est ferm\u00e9e. L\u2019oreille, elle, ne se ferme pas. L\u2019ascenseur s\u2019arr\u00eate \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Il se dresse. 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