{"id":207646,"date":"2026-03-28T20:23:27","date_gmt":"2026-03-28T19:23:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=207646"},"modified":"2026-03-31T08:38:41","modified_gmt":"2026-03-31T06:38:41","slug":"construction-10-notice-necrologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construction-10-notice-necrologique\/","title":{"rendered":"#construction #10 | Notice n\u00e9crologique"},"content":{"rendered":"\n<p>Instants d\u00e9coup\u00e9s entre l\u2019eau et la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet humain statufi\u00e9, gardien des lieux, l\u00e0 sous le pont St Etienne, derri\u00e8re sa cahute construite de toutes pi\u00e8ces. Sous son casque, n\u2019entend que le lointain rythm\u00e9 des pulsations de la cath\u00e9drale. Jette ses \u00e9pluchures de mandarine pile \u00e0 port\u00e9e de mains dans un petit sac plastique accroch\u00e9 sous un barda indescriptible. Suspendues sur une planche au-dessus des \u00e9pluchures, deux ou trois cannes \u00e0 p\u00eaches &#8211; oubli\u00e9es sur le quai des p\u00eacheurs ? Gestes m\u00e9tronomiques de ses baguettes. Il bat la mesure pour se jouer du n\u00e9ant, emporter la poussi\u00e8re du temps, composer et interpr\u00e9ter incognito une musique aux plis minimalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019\u00e9tait souvent \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019elle f\u00fbt barbue et moustachue, qu\u2019elle circul\u00e2t chaque jour \u00e0 v\u00e9lo, v\u00eatue d\u2019un manteau en loque couvrant de pied en cap son gros et grand corps \u2013 S\u2019\u00e9tait-elle r\u00e9solue cette fois \u00e0 l\u00e2cher le guidon&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>     Freins grin\u00e7ants sur nappes blanches de l\u2019asphalte du quai St Etienne. Une femme d\u2019\u00e2ge moyen, jupe courte sur collant en laine, natte d\u00e9bordant d\u2019une toque \u00e0 fourrure. Le bulbe octogonal de l\u2019imposante toiture du lyc\u00e9e Pontonniers \u00e9rige sa fl\u00e8che \u00e0 girouette. En contre bas, une fr\u00eale chaleur s\u2019infiltre entre les branchages d\u2019un platane centenaire. Le visage emmitoufl\u00e9 sous un cache-nez \u00e0 grosses mailles, savoure les murmures lointains des marchands de ce premier matin de d\u00e9cembre et les remous glac\u00e9s du flux des deux bras de l\u2019Ill.<\/p>\n\n\n\n<p>Il l\u2019avait imagin\u00e9e haute comme trois pommes hurler jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement en attendant au kindergarten le retour de sa m\u00e8re partie tirer la charrue sur l\u2019exploitation familiale, sans un mot supporter les petites allemandes l\u2019insulter entre deux gloussements sous l\u2019\u0153il complice de pu\u00e9ricultrices : \u00ab&nbsp;<em>t\u00eates de fran\u00e7aises&nbsp;!<\/em> \u00bb \u00ab&nbsp;franz\u00f6sischer Kopf&nbsp;! \u00bb. Il savait lui aussi les grondements des visages suspicieux de soldats post\u00e9s aux barrages plant\u00e9s partout dans la ville qui exigeaient les passeports \u00ab Ihre P\u00e4sse ! \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>     Bref coup de vent \u2013 juste le temps de voir un vieux manteau s\u2019\u00e9crouler lourdement sur le quai. La natte s\u2019extraie aussit\u00f4t de sa selle et se penche au-dessus du pont : une vieille chouette d\u00e9penaill\u00e9e \u00e0 grosses lunettes vient de tomber de v\u00e9lo. Un homme \u00e0 casque joue \u00e0 p\u00eacher.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>cette poubelle au coin de la rue \u00e0 atteindre. Et, \u2026 une chaussure aux semelles en caoutchouc made in un peu partout \u2013 l\u2019eau s\u2019immisce l\u2019air de rien jusque dans la chaussette, et, d\u2019un coup bute la semelle, cogne \u2013 faux pas sur flocons soudains \u2013 d\u00e9rapage sur froid insidieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur son buffet de salon, on retrouva cette seule photo de communiante, avec au dos la trace illisible d\u2019un pr\u00e9nom. A ses c\u00f4t\u00e9s, une figure de m\u00e8re raide et convenue au visage fatigu\u00e9, regard absent. De son p\u00e8re, les voisins savaient qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 un agriculteur besogneux et droit, avait \u00e9t\u00e9 pris en tenaille entre son appartenance fran\u00e7aise de jadis et la d\u00e9claration de guerre. Mobilis\u00e9 d\u00e8s 1915 \u2013 uniforme allemand sur les champs de bataille de Lettonie, trouv\u00e9 mort. Elle avait souvent racont\u00e9 : <em>\u00ab&nbsp;Ils nous d\u00e9testaient<\/em>. <em>Mon mari<\/em>, <em>il ne voulait pas qu\u2019ils l\u2019obligent \u00e0 se battre. Il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 mourir. C\u2019est ainsi <\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>ma t\u00eate chercheuse \u2013 ongles noirs dans sacs d\u00e9laiss\u00e9s \u2013 fouiner \u2013 renifler aux aurores ce fouillis de sacs humides avant d\u00e9chetterie \u2013 cette putr\u00e9faction bient\u00f4t sous contr\u00f4le. Un faux pas donc, d\u2019o\u00f9 la chute a d\u00e9boul\u00e9. Et se relever \u2013 se tenir &#8211; debout. Encore. Et, le d\u00e9go\u00fbt de soi l\u00e0-dessous. Des regards qui basculent vers moi. D\u00e9faillir de faim, de froid \u2013 puer sous son anorak, le duvet effiloch\u00e9 \u00e0 force. Vriller sur place jusqu\u2019\u00e0 s\u2019essorer \u2013 s\u2019ass\u00e9cher \u2013 s\u2019oublier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>     En ce petit matin d\u2019un premier d\u00e9cembre &#8211; neuf heures \u00e0 la cath\u00e9drale &#8211; la natte s\u2019approche plus pr\u00e8s du vieux manteau, remarque qu\u2019un bouton manque. Entend un murmure roque, plonge de plus belle malgr\u00e9 la sale odeur d\u00e9gag\u00e9e par la vieille. Ses traits de visage secs et grossiers, ses sourcils fournis et poils de barbe drus et gris, le pourtour de ses yeux en creux, ses oreilles dissym\u00e9triques. La natte ramasse la paire de lunettes (mon dieu que les verres sont sales&nbsp;!).<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait devenue professeur de latin et de grec en plus du fran\u00e7ais et sur Strasbourg une sp\u00e9cialiste renomm\u00e9e des diff\u00e9rents codes orthographiques en usage, non originellement codifi\u00e9s. Elle avait \u00e9pous\u00e9 un professeur de math\u00e9matiques, engag\u00e9 comme elle dans la paroisse franciscaine. Incorpor\u00e9 de force dans la Wehrmacht en 1943, il avait \u00e9t\u00e9 fait prisonnier sous l\u2019uniforme allemand par l\u2019arm\u00e9e rouge, et n\u2019\u00e9tait jamais revenu, comme de nombreux \u00ab&nbsp;malgr\u00e9 nous&nbsp;\u00bb alsaciens-lorrains. Elle avait longtemps attendu avec un fragile espoir son retour. \u00c9tait\u2013il mort rapidement, ou avait-il disparu abandonn\u00e9 apr\u00e8s des ann\u00e9es de travail dans une mine de sel ou de cuivre, quelque part dans cette vaste contr\u00e9e de L\u2019Union sovi\u00e9tique ? Elle \u00e9tait rest\u00e9e veuve toute sa vie, n\u2019avait jamais eu d\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>La cath\u00e9drale sonne dix coups. J\u2019entonne mon concerto pour cloches alors qu\u2019un quidam sur le quai arrive en criant vers moi et, vers les deux cyclistes allong\u00e9es au sol \u2013 quidam au genre insupportablement poupin qui veut tout prendre en mains mais panique \u00e0 tout va. Du fond de sa pelisse, la vieille \u00e9ructe : \u00ab\u00a0<em>Qu\u2019on me foute la paix, <\/em>S<em>heize\u00a0! \u00bb<\/em>. De l\u2019allemand, elle avait gard\u00e9 la gymnastique d\u2019une langue \u00e0 d\u00e9clinaisons. Elle n\u2019avait d\u2019ailleurs jamais perdu son accent alsacien et n\u2019avait cess\u00e9 de pr\u00f4ner la richesse dialectale. S\u2019\u00e9clipse le passant, sans demander son reste. Sur le quai, la natte aux collants en laine et jupe courte, la vieille sans lunettes \u00e0 l\u2019article de la mort, et moi-m\u00eame, rions de concert.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tends mon bras sous sa t\u00eate \u2013 m\u2019enveloppe dans sa puanteur et dans la chaleur de sa pelisse moutonn\u00e9e. Je l\u2019avais aim\u00e9e, je l\u2019aimais encore. Au lyc\u00e9e autrefois, de derri\u00e8re ses lunettes \u00e0 triple foyer, avec ses poils aux jambes sous un collant aux train\u00e9es de pluie, en de\u00e7\u00e0 de son silence au bic rouge, son amour de la litt\u00e9rature m\u2019avait t\u00e9tanis\u00e9e et galvanis\u00e9e tout \u00e0 la fois. L\u00e9ger mouvement d\u2019\u00eatre au travers de la ti\u00e9deur impudique de nos deux corps pour la premi\u00e8re fois reli\u00e9s charnellement. Ma toque en fourrure tout contre ses gros yeux clos, je pleure dedans le soleil montant des branches du platane. Comme une exigence encore possible, la voix me chuchote&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Faites de ce moment une ode, voulez-vous&nbsp;!<\/em> \u00bb (Elle avait toujours vouvoy\u00e9 ses \u00e9l\u00e8ves).<\/p>\n\n\n\n<p>Et\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Le bouton du manteau&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Instants d\u00e9coup\u00e9s entre l\u2019eau et la ville. 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