{"id":207687,"date":"2026-03-30T00:34:37","date_gmt":"2026-03-29T22:34:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=207687"},"modified":"2026-03-31T08:37:32","modified_gmt":"2026-03-31T06:37:32","slug":"construire-10-j-roubaud-intemporel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-10-j-roubaud-intemporel\/","title":{"rendered":"#construire #10 | J. Roubaud, intemporel"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Frajda<\/strong><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/strong>Frajda, elle dit gruy\u00e8re pour emmental et personne ne la reprend \u2013 \u00e0 quoi bon, elle y croit avec une certitude farfelue. Accent accroch\u00e9 aux mots comme une valise trop pleine. Elle lit le journal en sautant des morceaux, recolle \u00e0 sa mani\u00e8re \u2013 devine, invente, rafistole. Appris le fran\u00e7ais comme on traverse un pays sans carte : fragments, vitrines, phrases vol\u00e9es au march\u00e9. Frajda sans date pr\u00e9cise, arriv\u00e9e on ne sait plus quand, repartira peut-\u00eatre sans pr\u00e9venir \u2013 elle ram\u00e8ne toujours quelque chose : un souvenir d\u2019enfance, un mot de travers, une v\u00e9rit\u00e9 qui n\u2019existe pas et tient debout.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La dame du Moulin<\/strong><br>Elle boit l\u2019eau soufr\u00e9e tous les matins, celle de &nbsp;Saint-Martin-les-Eaux&nbsp;; sa pri\u00e8re. Dit que \u00e7a soigne tout : les articulations et les peines, m\u00eame combat. L\u2019Afrique longtemps, des pompes plant\u00e9es dans la poussi\u00e8re, de l\u2019eau tir\u00e9e comme une promesse. Elle croit \u2013 Dieu, la source, m\u00eame intensit\u00e9. Les gens passent, boivent, \u00e9coutent, la lumi\u00e8re change un peu autour d\u2019elle, c\u2019est peut-\u00eatre rien, ou bien si. Visage rid\u00e9, calme ancien. La dame du Moulin, sans \u00e2ge qu\u2019on puisse dire, garde quelque chose : un secret ou simplement l\u2019habitude d\u2019y croire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019homme \u00e0 la voilette<\/strong><br>Toujours la voilette, une pudeur. Les abeilles lui parlent, il r\u00e9pond doucement, comme \u00e0 des coll\u00e8gues de longue date. Le miel pas seulement pour manger : rem\u00e8de, peau, \u00e2me&#8230; Il sent les maladies venir, dit-il, \u00e0 l\u2019odeur de la ruche, au bruit \u2013 \u00e9coute le monde en bourdonnement. Carnet dans la poche, croquis minuscules, signes qu\u2019il traduit en gestes. Lui, des saisons enti\u00e8res coll\u00e9es \u00e0 ses mains \u2013 il accompagne la vie pour demain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La couturi\u00e8re des brumes<\/strong><br>Le matin elle accroche des voiles aux arbres, couture discr\u00e8te, presque rien \u2013 et la brume vient s\u2019y prendre comme un animal docile. Les col\u00e8res restent l\u00e0, les chagrins aussi, suspendus. Le parc respire mieux. Elle rit peu, mais quand \u00e7a arrive c\u2019est un courant d\u2019air dans les feuilles. Elle \u00e9crit sur ses tissus, des phrases invisibles \u2013 les chiens les lisent, para\u00eet-il. La couturi\u00e8re sans histoire connue, travaille \u00e0 l\u2019effacement : prendre le trop-plein du monde et le laisser flotter.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019allumeur des lanternes<\/strong><br>A la nuit tombante l\u2019allumeur de lanternes anime vingt lumi\u00e8res, pas une de plus \u2013 chemin du cimeti\u00e8re balis\u00e9 comme une fronti\u00e8re. Il dit guider les esprits, mais lesquels \u2013 question laiss\u00e9e en suspens. Les vivants d\u00e9posent du pain, du sucre, au cas o\u00f9. Lui allume, puis dispara\u00eet \u2013 ne reste qu\u2019une ligne dans la nuit. On ne l\u2019a vraiment jamais vu arriver, jamais vu partir. L\u2019allumeur, fonction sans \u00e9tat civil, pr\u00e9sence utile ou superstition organis\u00e9e par les vivants et les morts.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019horlogeur<\/strong><br>Des pendules arr\u00eat\u00e9es partout, heures fig\u00e9es tels des insectes dans l\u2019ambre. Il choisit ce qu\u2019il garde, ce qu\u2019il oublie \u2013 \u00e9tiquettes jaunes, phrases br\u00e8ves : un sourire, un cri, quelque chose qui ne reviendra pas. Les gens ne demandent pas l\u2019heure \u2013 inutile ici. Le temps se plie \u00e0 ses collections. L\u2019horlogeur travaille l\u2019oubli du temps, classe l\u2019intime, archive les instants qui piquent ceux qui consolent. Lui sait o\u00f9 \u00e7a fait mal, et o\u00f9 \u00e7a tient encore.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le p\u00eacheur de souvenirs<\/strong><br>Du canal, il remonte quelque chose \u2013 jamais vu clairement. Il rejette \u00e0 l\u2019eau ensuite, pour que \u00e7a circule. Les souvenirs comme des poissons, \u00e7a change de propri\u00e9taire. Dans ses yeux parfois quelqu\u2019un reconna\u00eet un morceau d\u2019enfance \u2013 trouble, puis plus rien. Les passants restent, \u00e9coutent ses histoires \u2013 leurs voix dedans, ou celles qu\u2019ils ont perdues dans ce filet.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La jardini\u00e8re des pierres<\/strong><br>Elle plante l\u00e0 o\u00f9 personne ne passe \u2013 interstices, bords oubli\u00e9s. Les pierres, dit-elle, aiment la couleur. \u00c7a fleurit, parfois \u2013 et les gens doutent : hasard ou geste r\u00e9p\u00e9t\u00e9. M\u00e9moire ou retour chaque ann\u00e9e au m\u00eame endroit.&nbsp;&nbsp;Fid\u00e9lit\u00e9 silencieuse. La jardini\u00e8re travaille avec le temps long, celui qui ne se voit pas tout de suite.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le chroniqueur des \u00e9chos<\/strong><br>Il \u00e9crit ce qu\u2019il entend \u2013 des vall\u00e9es, des ruelles, des portes qui claquent. Parfois l\u2019\u00e9cho parle avant lui, double la phrase, dialogues sans interlocuteurs fixes. Il marche, capte. Les chats la nuit, le vent dans la faille, tout devient parole, mais seulement pour ceux qui savent \u00e9couter deux fois. Le chroniqueur ne v\u00e9rifie pas \u2013 il accueille.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le peintre et ses compagnons<\/strong><br>De Cachard impose \u2013 gestes larges, monde d\u00e9plac\u00e9 sur la toile. Elle, la dame du Moulin, approche avec sa fiole : \u00e7a soigne ? question pos\u00e9e sans ironie. Lui l\u00e8ve les yeux, laisse faire quand m\u00eame. L\u2019homme \u00e0 la voilette s\u2019accroupit, ils parlent pigments et lumi\u00e8re, abeilles en p\u00e9riph\u00e9rie. \u00c7a m\u00e9lange : soufre, miel, couleurs trop vives, inqui\u00e9tude douce. Personne ne dirige vraiment. Atelier provisoire, \u00e9quilibre fragile \u2013 quelque chose se tente, sans garantie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vie de Solange, dite \u201cde Chaud Abri\u201d<\/strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Solange, on la dit venue de Bresse, avec dans les mains l\u2019habitude des terres grasses et, dans les yeux, quelque chose de cass\u00e9. Elle a choisi l\u2019Ard\u00e8che, un retrait : pour le silence, pour la pente, pour l\u2019\u00e9loignement. Elle a nomm\u00e9 son domaine\u00a0<em>Chaud Abri<\/em>, sans ironie.<\/p>\n\n\n\n<p>Solange \u00e9l\u00e8ve des ch\u00e8vres. Elle en connait le nom de chacune, leur parle avec douceur un langage plein d&rsquo;humour. Le fromage vient lentement, comme une r\u00e9ponse. Ceux qui passent \u2014 fatigu\u00e9s, perdus, ou simplement curieux \u2014 trouvent chez elle un banc, une t\u00e2che, parfois un conseil bref. Elle appelle \u00e7a \u201crendre service au vivant\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Solange n\u2019aime pas qu\u2019on s\u2019attarde aux causes.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sert un caf\u00e9 tr\u00e8s clair, qu\u2019elle nomme elle-m\u00eame \u201clavasse\u201d, et qu\u2019on boit pourtant jusqu\u2019au bout. Le potager g\u00e9n\u00e9reux sans ornement sauf un mur de pierres s\u00e8ches est tenu en respect.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la pierre d\u2019\u00e9vier, une pompe d\u2019eau froide grince : elle dit que l\u2019eau se m\u00e9rite.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa vision de la vie, nette, pudique va \u00e0 l\u2019essentiel, elle n\u2019en fait pas une morale.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est morte jeune, un matin, retrouv\u00e9e dans l\u2019\u00e9table, entre deux gestes de traite. Les ch\u00e8vres ont continu\u00e9 de m\u00e2cher, le domaine a gard\u00e9 son nom.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00a0Mr. Rambaud presque Rimbaud<\/strong>\u2026                                                                               Mr Rambaud presque Rimbaud. N\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 des terres anciennes de\u00a0<strong>Auvergne-Rh\u00f4ne-Alpes<\/strong>, dans une famille qui conserve volontiers ses principes et ses titres, Mr Rambaud re\u00e7oit une \u00e9ducation chr\u00e9tienne s\u00e9v\u00e8re, sans fissure. Il croit en l\u2019ordre, en la rectitude, en la parole tenue \u2014 et dans les \u00c9critures, qu\u2019il lit comme on suit une ligne droite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a en lui deux hommes : celui qui prie, et celui qui br\u00fble.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019amour survient tard, ou trop t\u00f4t \u2014 on ne sait pas. Ni conforme ni attendu. &nbsp;Elle ne discutait pas sa foi, mais son usage. Ce qui le trouble plus que tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Choisir sans y parvenir, raide dans ses convictions, aime avec obstination, sans trancher jamais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Frajda\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Frajda, elle dit gruy\u00e8re pour emmental et personne ne la reprend \u2013 \u00e0 quoi bon, elle y croit avec une certitude farfelue. Accent accroch\u00e9 aux mots comme une valise trop pleine. Elle lit le journal en sautant des morceaux, recolle \u00e0 sa mani\u00e8re \u2013 devine, invente, rafistole. Appris le fran\u00e7ais comme on traverse un pays sans carte : fragments, vitrines, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-10-j-roubaud-intemporel\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#construire #10 | J. 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