{"id":208104,"date":"2026-04-13T20:54:08","date_gmt":"2026-04-13T18:54:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=208104"},"modified":"2026-04-14T17:39:59","modified_gmt":"2026-04-14T15:39:59","slug":"ca","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ca\/","title":{"rendered":"#construire #11 | \u00c7\u00e0\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019ai 35 ans. Je suis morte il y a trois jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nuit-l\u00e0, les \u00e9clairages de phares de voitures de la place, n\u2019ont plus travers\u00e9 les persiennes de notre petite maison de banlieue. Leurs contours bris\u00e9s ne se sont pas faufil\u00e9s par les lattes de nos volets, n\u2019ont plus fr\u00f4l\u00e9 les murs de la tapisserie ternie du rez-de-chauss\u00e9e, n\u2019ont pas disparu en bout de course dans le cadran sombre de la t\u00e9l\u00e9vision \u00e9teinte du salon.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est que huit heures. Il fait d\u00e9j\u00e0 chaud. Les yeux rougissent, les miens auraient voulu ne pas rester secs. Tous entourent ma d\u00e9pouille impatients de sortir de la chambre fun\u00e9raire. Derniers tapotements des doigts de mon fils en guise d\u2019adieu sur le drap mortuaire. Concilier une vie de famille et ce m\u00e9tier&nbsp;de routi\u00e8re ? Ce m\u00e9tier, et l\u2019\u00e9criture&nbsp;? Je me suis partag\u00e9e. &nbsp;Pierre son p\u00e8re, mon garagiste, a toujours \u00e9t\u00e9 dans mes pointill\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9fil\u00e9 silencieux de tous vers la lumi\u00e8re. Un peu plus tard, coude \u00e0 coude, la membrane humaine de mes endeuill\u00e9s se d\u00e9plie sur le cailloutis de l\u2019all\u00e9e B25 du cimeti\u00e8re. Je ne vois plus, mais devine en contre-plong\u00e9e au-dessus de mon trou&nbsp;excav\u00e9, les ombres de visages connus et \u00e9plor\u00e9s, leurs silhouettes noircies par quelques rayons de soleil. J\u2019aurais bien emport\u00e9 avec moi la photo de cette brochette d\u2019humains vivants. Pas si simple de rester muette face \u00e0 eux, m\u00eame couch\u00e9e, m\u00eame morte, mais aucun regret pour la photo. Elle aurait \u00e9t\u00e9 en contre-jour. Tout \u00e7a, une sc\u00e8ne r\u00e9elle ou irr\u00e9elle&nbsp;? Quand j\u2019\u00e9crivais, je ne savais jamais vraiment faire la diff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019heure. Au fond de mon cercueil de 170 centim\u00e8tres de long &#8211; c\u2019est ma taille &#8211; dans la clart\u00e9 innocente du jour, je ne regrette pas de ne plus pouvoir me retourner. En cet instant la nostalgie aurait pu m\u2019assaillir, mais je ne sens rien. Ne plus vivre, c\u2019est vrai, je trouve \u00e7a curieux. Et, je commence \u00e0 r\u00e9aliser que, \u00e7a, ne voyagera sans doute pas avec moi&nbsp;dans l\u2019au-del\u00e0. Un peu comme une panne qui ne trouvera jamais plus \u00e0 se r\u00e9parer. On s\u2019est avanc\u00e9 un \u00e0 un vers mon corps spectral, on m\u2019a lanc\u00e9 des roses. Mes yeux ferm\u00e9s, ne voient plus &#8211; je trouve d\u2019ailleurs \u00e7a curieux \u2013 chacun, \u00e0 son tour, \u00e0 sa mani\u00e8re, dessine ce dernier geste.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix de mon fils traverse les bruissements de sandales h\u00e9sitantes &#8211; une voix si pr\u00e9sente. Il me lit \u00e0 haute voix. Il ne r\u00e9cite pas mon texte &#8211; il le dit. Comme lui, mais dans mon camion, je lisais souvent \u00e0 haute voix pour sentir si mon texte tenait la route. Chaque soir, je me calais sur la banquette de mon poids lourd \u00e0 3 essieux, un 27 tonnes 300 qui faisait toute ma fiert\u00e9, et derri\u00e8re mon rideau tricot\u00e9-mains, j\u2019\u00e9crivais et me lisais.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire, comme me d\u00e9shabiller. Exister nue.<\/em> <em>Seule au fond de la cabine-couchette de mon camion, j\u2019ose. Jamais compris ce que je cherche l\u00e0, quoi et pourquoi j\u2019\u00e9cris. Mais, je cherche \u00e7a toute la journ\u00e9e. Est-ce que j\u2019\u00e9cris pour penser, pour rester libre&nbsp;? J\u2019aime et j\u2019ai besoin de cette solitude. Ecrire sur mon t\u00e9l\u00e9phone, sur un bout de papier \u2013 des instantan\u00e9s, des petits riens cueillis au coin d\u2019un parking, d\u2019une rue, ou dans l\u2019all\u00e9e d\u2019un supermarch\u00e9. Le regard us\u00e9 d\u2019une dame \u00e0 grosses lunettes et celui penaud de Chausson son chien \u00e0 chaque instant houspill\u00e9 ; le sac boursoufl\u00e9 contre un ventre enceint \u2013 que contient-il ; les rouleaux de fum\u00e9e sortis de la bouche d\u2019un jeune homme assis sur une balustrade, et vers lui, cet \u0153il en coin r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019all\u00e9chante cigarette. Oui, mais, je veux que mes histoires soient plus que \u00e7a, plus tordues aussi, et n\u00e9anmoins qu\u2019elles tiennent debout. Je veux justement \u00e9crire cet \u00e9quilibre pr\u00e9caire. Ce que j\u2019en ferai&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mes parents n\u2019ont pas compris. Va pour une fille camionneuse, mais en m\u00eame temps une \u00ab&nbsp;intello&nbsp;\u00bb&nbsp;? Pierre m\u2019a initi\u00e9e \u00e0 la m\u00e9canique. J\u2019ai appris \u00e0 r\u00e9parer mon v\u00e9lo, puis ma mobylette, j\u2019ai gagn\u00e9 mon premier argent de poche. Un jour, seule, j\u2019ai entrepris un voyage par l&rsquo;inter rail au travers de toute l&rsquo;Europe. En rentrant, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de conduire plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre conduite. J\u2019ai eu un enfant et aussi sec, j\u2019ai pris la route au volant d&rsquo;un camion longue distance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les mots souvent \u2013 se murmurent dans le flou du matin. Si je ne saute pas de mon lit, si je ne les attrape pas imm\u00e9diatement, ils m\u2019\u00e9chappent. Un petit bout de dire, \u00e7a dispara\u00eet en quelques secondes. C\u2019est comme une ligne blanche qu\u2019on d\u00e9passe, le temps d\u2019une absence \u00e0 soi-m\u00eame. C\u00e0 vous prend de vitesse &#8211; l\u2019autre v\u00e9hicule, un 30 tonnes aussi, vous double \u2013 et, cette seconde-l\u00e0 aura suffi &#8211; soi dessous, bris\u00e9 votre tronc c\u00e9r\u00e9bral, coup\u00e9s votre lobe occipital et votre souffle vital &#8211; perte de connaissance, pompiers, etc. \u00c7a se joue \u00e0 ce rien, l\u2019accident. L\u2019\u00e9criture aussi. Plus qu\u2019une panne, tout \u00e0 coup un grand noir.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je veux r\u00e9v\u00e9ler des instants comme ceux-l\u00e0, m\u00eame si je ne comprends pas pourquoi, m\u00eame si je ne sais pas encore ce qu\u2019ils me soufflent. Hier par exemple, le temps d\u2019un feu rouge sur le p\u00e9riph\u00e9rique en direction de l\u2019Espagne, ce r\u00eave qui a resurgi &#8211; un lierre grimpant, le seul point de lumi\u00e8re d\u2019une lourde fa\u00e7ade pierreuse de masure. Le lierre a disparu subitement, suspendu \u00e0 des nuages de cendre. Le feu venait de tourner au vert. J\u2019ai sursaut\u00e9.<\/em> <em>Ce vert, ce mouvement, cette silencieuse panne en moi, les raconter&nbsp;? Gloser sur ce qui n\u2019a l\u2019air de rien, ne vous dit rien, encore&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il reprend son souffle, mon fiston. Petite parenth\u00e8se, le temps de raconter sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re, \u00e7a lui a pris du temps de refouler sa honte de ne pas avoir assez lu, de reconnaitre \u00e7a, d\u2019apprendre m\u00eame \u00e0 partir de ce sentiment d\u2019impuissance. Elle acceptait de mieux en mieux ses griffonnages, me les lisais parfois. Ecrire, elle s\u2019y collait vraiment : par o\u00f9 \u00e7a commen\u00e7ait, par o\u00f9 \u00e7a freinait, d\u2019o\u00f9 venait la bascule ? Volatile et versatile les d\u00e9clics, elle le savait\u2026 &nbsp;Une panne, suivie d\u2019un jet euphorique et d\u2019une panne \u00e0 nouveau. Elle rusait avec cette inconstance, soufflait, se d\u00e9tournait \u2013 le temps de d\u00e9vorer un plat tout huileux dans un restoroute, de r\u00f4der dans les all\u00e9es d\u2019une station-service histoire de marcher un peu, ouvrait en sifflotant sa fen\u00eatre pour prendre un bol d\u2019air d\u2019autoroute. Et puis, son temps de service effectu\u00e9, elle se ruait sur sa couchette, et recommen\u00e7ait \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019aimerais \u00e9crire des mots qui relient fortement des \u00eatres entre eux, par exemple, face \u00e0 un danger commun. Seconde apr\u00e8s seconde dans une situation ordinaire, ils s\u2019en sortiraient, cr\u00e9eraient entre eux sans voir venir. Mais, souvent quand m\u2019effleure l\u2019id\u00e9e que je tiens l\u00e0, le fil d\u2019un r\u00e9cit, quand par bonheur les touches se remettent \u00e0 cr\u00e9piter sous le petit faisceau de lumi\u00e8re de ma cabine, alors, il peut advenir qu\u2019une sombre voix vienne me stopper, un sale fant\u00f4me qui susurre \u2013 tout cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, si bien \u00e9crit, alors \u00e0 quoi bon&nbsp;? \u2013 J\u2019ai trouv\u00e9 comment l\u2019\u00e9loigner. J\u2019en appelle \u00e0, l\u2019utopie. Non rien d\u2019abstrait \u00e0 ce mot. Les mots sont concrets. Je ferme mes oreilles. Je lui fais une grimace \u00e0 le faire fuir. A son d\u00e9part, je ricane, me cale encore mieux contre mon coussin. L\u2019utopie m\u2019invite alors \u00e0 cr\u00e9er contre l\u2019emp\u00eachement et avec mon d\u00e9sir. Avant tout, un entrainement, une pratique quotidienne, elle me dit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ecrire \u00e7a la r\u00e9parait ma m\u00e8re, tout autant que \u00e7a la blessait. Elle raturait, elle effa\u00e7ait, elle recommen\u00e7ait, \u00e7a inondait son \u00e9cran. Plus c\u2019\u00e9tait presque l\u00e0, plus \u00e7a peinait, plus \u00e7a exigeait d\u2019elle. Cette \u00ab&nbsp;marinade&nbsp;\u00bb \u00e0 bout de doigts devait jaillir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il savait tout cela mon fils&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>Non, je ne voudrais pas \u00e9crire de simples r\u00e9miniscences d\u2019enfance, non. Je les ai d\u00e9j\u00e0 bien trop souvent racont\u00e9es. Cette balayeuse de rue qui frottait son trottoir londonien, et rassemblait des petits tas de vieilles poussi\u00e8res au rythme des cloches de Big Ben.&nbsp; Petite, perdue et aucun mot pour le dire dans sa langue \u2013 mon regard tendue vers elle avait esp\u00e9r\u00e9 qu\u2019elle m\u2019indique mon chemin \u2013 elle avait relev\u00e9 la t\u00eate \u2013 et j\u2019avais d\u00e9couvert d\u00e9pit\u00e9e qu\u2019elle louchait, que je ne pourrais donc pas compter sur ces yeux pour me retrouver \u2026 Encore raconter ce grand moment de solitude&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Cette autre histoire, non plus je ne l\u2019\u00e9crirai pas&nbsp;: je faisais l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re sur le quai Pontonniers, je passais devant un clochard sous son platane centenaire. Je me cachais pour l\u2019observer, restais l\u00e0 hypnotis\u00e9e, en essayant de deviner pourquoi sans rel\u00e2che il remuait ainsi des cannes \u00e0 p\u00eache r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es on ne sait o\u00f9. Jouait-il au chef d\u2019orchestre, ou \u00e9tait-ce une langue inconnue qu\u2019il partageait avec le vide&nbsp;? Et puis, ce jour advint, o\u00f9 ces gestes stopp\u00e8rent net. Lui, et moi derri\u00e8re le tronc du platane, venions de voir un manteau vert et moutonneux tomber de v\u00e9lo. Des jambes toute poilues en d\u00e9passaient. Une femme \u00e0 longue natte &#8211; tout rousse la natte &#8211; \u00e9tait arriv\u00e9e en courant de la passerelle, s\u2019\u00e9tait aussit\u00f4t accroupie, puis enroul\u00e9e avec pr\u00e9caution dans le manteau vert. Elle chuchotait \u00e0 l\u2019oreille de \u00ab&nbsp;la vieille&nbsp;\u00bb des mots en alsacien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Et, celle-l\u00e0, non plus d\u00e9cid\u00e9ment je ne la raconterai pas &#8211; ma naissance l\u00e0-bas &#8211; c\u2019est trop compliqu\u00e9. Quelle l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 empoigner par les mots, le fracas de millions d\u2019\u00e2mes flottantes, l\u2019effroi, la vengeance dans le sang, toutes ces choses de l\u2019exil &#8211; appartenances, d\u00e9chirures, chocs&nbsp;? Vouloir nommer le deuil qui ne sait voir que sa propre souffrance et se r\u00e9p\u00e9ter ? Redire ces imbroglios historiques et politiques&nbsp;? Non, je pr\u00e9f\u00e8re \u00e9crire que l\u00e0, je serai vraiment en panne pour \u00e9crire, je ne veux donc pas \u00e9crire \u00e7a, mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a de le dire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je vois bien que la terre me recouvre, peu \u00e0 peu. Pas s\u00fbr que je puisse \u00e9crire dor\u00e9navant.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoique. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai 35 ans. Je suis morte il y a trois jours. 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