{"id":208565,"date":"2026-05-01T17:03:31","date_gmt":"2026-05-01T15:03:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=208565"},"modified":"2026-05-01T17:03:32","modified_gmt":"2026-05-01T15:03:32","slug":"le-livre-comme-fiction-01-objet-de-brume","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-01-objet-de-brume\/","title":{"rendered":"# le livre comme fiction #01 | objet de brume"},"content":{"rendered":"\n<p>Format de poche, \u00e9ditions J\u2019ai Lu. Un dessin sur la couverture, un dessin d\u2019enfant fait par un adulte, un cheval, je crois, une for\u00eat, une prairie. Une image us\u00e9e. Les pliures sont des cicatrices de lecture. Les traces des voyages que le livre a faits dans un cartable, dans un sac, je n\u2019avais pas de poche assez grande. Les stigmates des voyages que j\u2019ai faits. Chez le grand-p\u00e8re, \u00e0 la campagne. Au coll\u00e8ge, parce qu\u2019on l\u2019avait \u00e9tudi\u00e9 en cours de fran\u00e7ais. Des cicatrices de voyages int\u00e9rieurs, des souvenirs d\u2019\u00e9vasion. Intenses parce que parmi les premi\u00e8res lectures qui prennent du sens. Si intenses que je me rappelle des sensations. Pas de l\u2019histoire, ou si peu, juste des sensations. Ce fourmillement qui na\u00eet dans le ventre et qui se propage dans tout le corps. Je ferme les yeux pour le garder, pour l\u2019emprisonner. Je ferme les yeux pour le retrouver plus de cinquante ans apr\u00e8s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Souvenir de poche. De fond de poche, avec les tubes en verre de Coco Bauer et les papiers de Batna. Et l\u2019odeur. L\u2019odeur des pages, l\u2019odeur du papier imprim\u00e9. Une odeur douce que je ressentais au bout de mes doigts quand je caressais la page qui s\u2019offrait \u00e0 mes yeux, comme si j\u2019avais besoin de l\u2019apprivoiser avant de la lire. Avant de partir pour ce pays construit d\u2019imaginaires o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive jamais, mais qui inondait mon esprit d\u2019enfant fugueur. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis de l\u2019existence o\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre que lire c\u2019est partir. Loin, si loin. Que lire c\u2019est s\u2019enfuir. S\u2019\u00e9chapper de ce corps soumis \u00e0 la volont\u00e9 adulte d\u2019\u00eatre un enfant pour chevaucher dans des contr\u00e9es sans plus aucune entrave, nourri de cette \u00e9nergie que les adultes ont perdue. Ou oubli\u00e9e. Loin d\u2019eux de toute fa\u00e7on.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9trange souvenir dont la consistance est incertaine. Parce que c\u2019est ce qui me reste de ce livre dans ma t\u00eate, une petite brique de brume. 11&nbsp;cm x 16,4&nbsp;cm et 1,6&nbsp;cm d\u2019\u00e9paisseur de brouillard, de celui qui plane sur les champs au lever d\u2019un soleil d\u2019automne. Quelques centim\u00e8tres cubes de flou. Et puis aussi, parce que ce livre n\u2019a longtemps \u00e9t\u00e9 qu\u2019un souvenir. Un souvenir inconsistant. Disparu pendant que je grandissais, remis\u00e9 dans les m\u00e9andres d\u2019un garage trop grand, dans une caisse trop perdue, victime sans aucun doute de l\u2019incendie ou de l\u2019inondation que l\u2019endroit v\u00e9cut dans le demi-si\u00e8cle qui suivit. Jusqu\u2019\u00e0 ce que le souvenir prenne une nouvelle forme, celle d\u2019un autre exemplaire, d\u00e9nich\u00e9 chez un bouquiniste et acquis pour la somme de 1,50&nbsp;euro. C\u2019est \u00e9crit sur la page de garde au crayon gris sous un 10 (francs\u2009?) barr\u00e9. Une autre couverture, plus vieille ou plus r\u00e9cente, le titre sur trois lignes au lieu de quatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Le pays<br>o\u00f9 l\u2019on n\u2019arrive<br>jamais<\/p>\n\n\n\n<p>Un nouveau livre. Propre, sans pliures. Sans cicatrices. Sans histoire. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les pages jaunies sur les bords me rappellent que mes cheveux sont gris aujourd\u2019hui. Sur les bords. Mais ce n\u2019est qu\u2019un rappel, ce n\u2019est pas un souvenir. C\u2019est un leurre. L\u2019exemplaire que j\u2019ai en main ne raconte rien. L\u2019objet est muet. Il est inerte. Je le regarde. Sa couverture n\u2019est pas tr\u00e8s r\u00e9ussie, je me dis qu\u2019on n\u2019a pas tr\u00e8s envie d\u2019arriver dans ce pays. Je le retourne, je vise la quatri\u00e8me de couverture. Une photo de l\u2019auteur, Andr\u00e9 Dh\u00f4tel. Lunettes rondes en \u00e9cailles, un visage un peu aust\u00e8re, une esquisse de sourire. Ou alors, il se moque de moi. Sur mon livre, cette photo n\u2019existait pas. Je m\u2019en souviendrais. Le livre que j\u2019ai entre les mains est un objet inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrais l\u2019ouvrir. Je pourrais lire, mais je ne le fais pas. Je ne veux pas. Pas pr\u00eat pour ce voyage dans le pays de mes dix ans. Je n\u2019y arriverai jamais. Peur de r\u00e9veiller un fant\u00f4me. Peur de r\u00e9veiller mes morts, mon p\u00e8re, ma m\u00e8re, mon meilleur copain de classe suicid\u00e9 \u00e0 vingt ans. Mon chien Jonathan. Mais la nostalgie fait \u00e9crire, tout comme l\u2019imagination. Imaginer sa nostalgie. Je prends quand m\u00eame la peine d\u2019en renifler les pages. Odeur de nature morte, m\u00e9lange d\u2019humidit\u00e9 et de poussi\u00e8re, il sent la vieillesse. D\u2019autres cheveux blancs, la peau rid\u00e9e. Qu\u2019est-ce que tu fais avec ce bouquin dans les mains \u00e0 te poser ces questions\u2009? Tu avais dix ou onze ans, tu n\u2019es plus lui. Et ce n\u2019est pas ton livre non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout se joue dans l\u2019espace, dans l\u2019\u00e9cart. Entre le livre de mes souvenirs et celui-l\u00e0. Entre l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais et le sexag\u00e9naire que je suis aujourd\u2019hui. Ma r\u00e9alit\u00e9 se situe entre ces deux mondes. Je ne me souviens plus ce que racontait ce livre. Je pourrais le savoir, il suffit que je le lise. Mais l\u2019histoire ne m\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 ce prix. Trop cher. Pourquoi retrouver ces sensations\u2009? Je les ai d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9es, elles m\u2019ont d\u00e9j\u00e0 construit. Elles m\u2019ont d\u00e9j\u00e0 fait grandir. Ce titre est un mensonge, on y arrive dans ce pays. J\u2019y suis arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai mis du temps mais j\u2019y suis arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"736\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/kourosh-qaffari-RrhhzitYizg-unsplash-1024x736.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-208566\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/kourosh-qaffari-RrhhzitYizg-unsplash-1024x736.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/kourosh-qaffari-RrhhzitYizg-unsplash-420x302.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/kourosh-qaffari-RrhhzitYizg-unsplash-768x552.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/kourosh-qaffari-RrhhzitYizg-unsplash-1536x1104.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/kourosh-qaffari-RrhhzitYizg-unsplash-2048x1472.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@kqpho?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Kourosh Qaffari<\/a> sur <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/personne-tenant-un-livre-ouvert-regardant-la-vue-sur-la-montagne-RrhhzitYizg?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Format de poche, \u00e9ditions J\u2019ai Lu. 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