{"id":209171,"date":"2026-05-05T16:56:59","date_gmt":"2026-05-05T14:56:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209171"},"modified":"2026-05-05T16:57:00","modified_gmt":"2026-05-05T14:57:00","slug":"livre-01-le-petit-livre-vert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-01-le-petit-livre-vert\/","title":{"rendered":"#livre #01 Le petit livre vert"},"content":{"rendered":"\n<p>Je ne le fais plus beaucoup maintenant \u2014 les habitudes changent, on finit toujours par devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame \u2014, mais il y eut un temps o\u00f9 pas un jour ne passait sans que je lise une page ou deux de mon petit livre vert. Je ne me souviens pas o\u00f9 je l\u2019avais d\u00e9nich\u00e9 \u2014 certainement pas achet\u00e9, peut-\u00eatre vol\u00e9, probablement plut\u00f4t ramass\u00e9 au milieu d\u2019une pile de volumes qu\u2019on allait br\u00fbler. Il avait tr\u00e8s vite trouv\u00e9 sa place dans la poche arri\u00e8re de mon sac \u00e0 dos, gr\u00e2ce \u00e0 son format compact, une sorte de livre miniature, cinquante ou soixante pages seulement, tenant entre le pouce et l\u2019index \u2014 et, plus tard, relog\u00e9 dans un compartiment sur le c\u00f4t\u00e9 du sac, parce que j\u2019avais besoin de mettre des papiers \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, <em>etc<\/em>. La couverture \u00e9tait d\u2019un vert gris p\u00e2le, marqu\u00e9e de grandes capitales noires que je trouvais laides comme des rues d\u00e9sertes, impersonnelles, froides, comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi d\u2019un document officiel, d\u2019une fiche d\u2019identit\u00e9, et c\u2019en \u00e9tait une bien s\u00fbr, \u00e0 sa fa\u00e7on, cette couverture avec son titre et son nom d\u2019auteur. Du reste, celle-ci n\u2019a pas r\u00e9sist\u00e9 longtemps au peu de soin que je lui donnais, et, quand elle a commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9chirer et \u00e0 s\u2019arracher, j\u2019ai souvent profit\u00e9 pour d\u00e9couper dedans de petits rectangles que j\u2019utilisais comme filtres \u00e0 cigarette \u2014 le papier cartonn\u00e9 \u00e9tait parfait pour cet usage. <br>Une fois la protection de la couverture d\u00e9finitivement disparue, les pages expos\u00e9es se salirent assez vite, se froiss\u00e8rent, finirent par se d\u00e9tacher elles aussi comme des peaux mortes. J\u2019observais cette d\u00e9gradation avec passivit\u00e9\u2009; je me disais alors, j\u2019en avais la certitude, que c\u2019\u00e9tait de cette fa\u00e7on que les livres vivaient leur vie\u00a0: apr\u00e8s tout, c\u2019est ainsi que je vivais aussi, je ne connaissais pas d\u2019autre mode d\u2019existence. Les pages de titre se perdirent un jour de pluie particuli\u00e8rement venteux\u2009; le papier pourtant \u00e9pais et d\u2019apparence robuste se d\u00e9sagr\u00e9gea tr\u00e8s vite une fois mouill\u00e9 \u2014 il aurait fallu le mettre imm\u00e9diatement \u00e0 s\u00e9cher avec soin, mais j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame d\u00e9tremp\u00e9e, pr\u00e9occup\u00e9e alors par d\u2019autres sauvetages qui me paraissaient plus essentiels (mes vieilles chaussures loqueteuses, un morceau de pain qui devait me faire deux ou trois repas). Je me fis la remarque qu\u2019avec cette perte et celle de la couverture, le nom de l\u2019auteur avait maintenant d\u00e9finitivement disparu du livre\u2009; il ne demeurerait plus que dans ma t\u00eate\u00a0: un certain Beckett, qui n\u2019avait de sens pour moi que parce qu\u2019il m\u2019\u00e9voquait ton nom, Becky, mon amour. Je me souviens pr\u00e9cis\u00e9ment aussi des derni\u00e8res pages du livre\u00a0: ce n\u2019\u00e9taient pas des blocs compacts de texte comme les autres pages, mais des listes de titres suivis de noms d\u2019auteurs\u2009; et je les ai souvent regard\u00e9s r\u00eaveusement, ces noms, ces titres, suivant leur belle typographie du doigt, avant que ces pages soient \u00e0 leur tour d\u00e9chir\u00e9es, d\u00e9faites, d\u00e9tach\u00e9es, dans des circonstances dont je n\u2019ai plus la m\u00e9moire. Peut-\u00eatre est-ce celles-l\u00e0 que, dans un mouvement un peu d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, j\u2019utilisai un jour de grand froid et de grande d\u00e9tresse pour me moucher. Je ne sais plus. <br>Ce furent mes crises qui entam\u00e8rent le plus durement le petit livre vert. Dans ces moments, si le livre \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de main, il m\u2019arrivait d\u2019en arracher des pages, de les r\u00e9duire \u00e0 des petits lambeaux que je mettais dans ma bouche les uns apr\u00e8s les autres. Souvent, quand je me rendais compte de mon \u00e9garement, je me trouvais en train de les mastiquer, consciencieusement, spirituellement pourrais-je dire, je crois\u00a0: car je ne me m\u00e2chais pas cette p\u00e2te avec voracit\u00e9, bien au contraire, mais avec une sorte d\u2019\u00e9l\u00e9vation des sens que je ne connaissais jamais \u00e0 d\u2019autres moments, que je n\u2019ai jamais connue depuis. Pour autant que je puis me souvenir, il me semblait alors que se d\u00e9posait sur le bout de ma langue, dans le creux de mes joues, contre mes dents, le go\u00fbt farineux du papier, les touches acides de l\u2019encre, presque \u00e9lectriques comme si elle se d\u00e9battait au contact de la salive, et tout un \u00e9ventail de nuances bois\u00e9es, de touches carn\u00e9es, d\u2019odeurs macabres qui semblaient transmettre non seulement l\u2019histoire du papier et du livre, mais de la langue qu\u2019ils portaient. Quand j\u2019avais bien m\u00e2ch\u00e9, je recrachai parfois les boulettes de papier blanch\u00e2tre et les regardais s\u00e9cher sur le rebord d\u2019une fen\u00eatre o\u00f9 je les disposais comme des soldats d\u2019une arm\u00e9e, ou bien, d\u2019autres fois, je les enfon\u00e7ais dans mes oreilles pour en entendre les voix qui en sortiraient, minuscules bien s\u00fbr, ou dans mon nez pour des raisons obscures, mais qui paraissaient alors parfaitement l\u00e9gitimes.<br>Pendant longtemps ces accidents n\u2019alt\u00e9r\u00e8rent en rien les habitudes de lecture que j\u2019avais prises d\u00e8s le d\u00e9but, quand j\u2019avais acquis le petit livre vert et que l\u2019ensemble des pages \u00e9taient lisibles et encoll\u00e9es \u00e0 la tranche, couverture comprise. Par la suite, lorsque l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du livre d\u00e9clina, je persistais \u00e0 ouvrir chaque jour le petit livre au hasard, avec pr\u00e9caution pour ne pas l\u2019ab\u00eemer davantage, je commen\u00e7ais ma lecture en haut d\u2019une page de gauche et j\u2019avan\u00e7ais aussi loin que je pouvais, jusqu\u2019au bas de la page de droite quand j\u2019en avais la force. C\u2019\u00e9tait toujours un moment d\u2019une grande douceur, l\u2019un des plus importants de ma journ\u00e9e, si je me souviens bien. La r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019exercice avait fini par me rendre famili\u00e8res certaines pages, m\u00eame si je ne comprenais pas bien de quoi il s\u2019agissait, puisque je ne connaissais pas la langue dans laquelle elles \u00e9taient compos\u00e9es. Un jour, je rencontrai un homme qui me dit que ce livre \u00e9tait \u00e9crit en anglais, mais qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 originellement \u00e9crit en fran\u00e7ais et seulement ensuite traduit en anglais par l\u2019auteur lui-m\u00eame. Il me montra en bas d\u2019une page la mention qui devait servir de preuve \u00e0 ses paroles (<em>Translated by the author)<\/em>. Je crois que j\u2019aurais voulu \u00eatre scandalis\u00e9e par cette r\u00e9v\u00e9lation, mais, dans le fond, cela ne m\u2019importait pas, je m\u2019\u00e9tais depuis longtemps attach\u00e9e \u00e0 ce livre pour d\u2019autres raisons. Je le roulais sur lui-m\u00eame, comme un petit animal, je le serrai dans mon poing ou le glissait dans la poche lat\u00e9rale de mon sac, \u00e0 port\u00e9e de main. Quand je me retrouvais au milieu de nulle part, ce qui m\u2019arrivait souvent, il \u00e9tait toujours l\u00e0, avec ses mots \u00e9tranges, certains assez proches de ma langue pour que je puisse imaginer un sens, d\u2019autres ind\u00e9chiffrables et plus beaux encore, plus myst\u00e9rieux. <br>Il ne reste plus maintenant que cinq pages, dix blocs de textes imprim\u00e9s recto verso, interrompus parfois par une demi-ligne blanche lors d\u2019un retour \u00e0 la ligne. Je les regarde de temps en temps avec plaisir, je lis une phrase ou deux, parfois un peu plus, avec nostalgie, je pense \u00e0 la couverture verte et cartonn\u00e9e, mais je ne les garde jamais trop pr\u00e8s de moi parce que je crains toujours qu\u2019une nouvelle crise cause leur disparition d\u00e9finitive. Je sais qu\u2019elles finiront ainsi, d\u00e9vor\u00e9es ou d\u00e9truites par les intemp\u00e9ries, c\u2019est in\u00e9vitable, mais je m\u2019efforce de retarder ce moment. J\u2019imagine qu\u2019il n\u2019y aura plus un jour qu\u2019une seule page, qu\u2019il me semblera que cette page, \u00e0 sa fa\u00e7on, sera encore le livre, tout entier, le petit livre vert, et m\u00eame une demi-page ferait l\u2019affaire, m\u00eame le go\u00fbt de cette demi-page dans ma bouche serait encore le livre et ses mots inconnus. Quand j\u2019avais crois\u00e9 l\u2019homme qui connaissait l\u2019anglais, il m\u2019avait montr\u00e9 les petites lettres qui se trouvent inscrites en haut de chaque page, au-dessus de chaque bloc de texte. Il m\u2019avait dit que c\u2019\u00e9tait le titre du livre qui \u00e9tait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u2014 et c\u2019est vrai que je m\u2019\u00e9tais alors rappel\u00e9 des lettres, les m\u00eames, sur la couverture. J\u2019esp\u00e8re que, quand tout aura disparu, je tiendrai encore ces lettres dans ma main, les derni\u00e8res\u00a0: <em>The End, La Fin<\/em>. <br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne le fais plus beaucoup maintenant \u2014 les habitudes changent, on finit toujours par devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame \u2014, mais il y eut un temps o\u00f9 pas un jour ne passait sans que je lise une page ou deux de mon petit livre vert. 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