{"id":209307,"date":"2026-05-11T16:57:15","date_gmt":"2026-05-11T14:57:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209307"},"modified":"2026-05-11T17:00:54","modified_gmt":"2026-05-11T15:00:54","slug":"01-le-format-dun-livre-editions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/01-le-format-dun-livre-editions\/","title":{"rendered":"# 01 Le format d&rsquo;un livre # Editions"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Donne nous signe de vie<br>Beaucoup plus tard au coin d\u00b4un bois<br>Dans la for\u00eat de la m\u00e9moire<br>Surgis soudain<br>Tends nous la main<br>Et sauve nous<br>J. Pr\u00e9vert<\/em><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je me s\u00e9pare de livres qui n\u2019auront plus d\u2019autres vies. Condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre pos\u00e9s \u00e0 m\u00eame le sol dans de vulgaires bo\u00eetes de carton \u00e9pais, rigide, de triple cannelure, des caissettes mara\u00eech\u00e8res rectangulaires aux anses lat\u00e9rales d\u00e9coup\u00e9es dans les parois destin\u00e9es \u00e0 transporter des l\u00e9gumes, inertes, ils attendent leur enl\u00e8vement par les encombrants, ils ne trouveront pas d\u2019autre toit, triste fin, caissettes encore vides empil\u00e9es les unes sur les autres, inertie, une douleur existentielle, un vide comme une prison un vide qui les avalera tous, personne ne lira plus les r\u00e9cits de leur proph\u00e9tie. Des ann\u00e9es de travail et d\u2019\u00e9tudes, de r\u00eaveries, tellement de recherches, d\u2019enthousiasme, de doutes, de d\u00e9couvertes, d\u2019imagination, de structures, de d\u00e9structures, de contes, d\u2019histoires, d\u2019inventions, de r\u00e9flexions sur l\u2019int\u00e9rieur, sur l\u2019ext\u00e9rieur, sur le dire de l\u2019\u00e9crit, le dire du r\u00e9cit, de lectures, de relectures, de doutes, d\u2019explications, de joie, d\u2019espoir, de confrontations avec soi et les autres, de d\u00e9bats, d\u2019extases, de frustrations, de jouissance, de r\u00e9flexions sur le format, la r\u00e9ception pour finir leur vie l\u00e0, pos\u00e9s sur cet asphalte humide. Ils n\u2019ont plus d\u2019identit\u00e9, plus d\u2019espoir, plus d\u2019avenir, leurs organismes peu \u00e0 peu s\u2019effacent, leurs lettres s\u2019\u00e9puisent \u00e0 invoquer les mots en fuite, les phrases se r\u00e9tractent, leurs couvertures bruissent comme une plainte, se d\u00e9gradent dans le silence,  leurs pages mises \u00e0 nu frissonnent, ils me montrent leur dos, ils sont chagrins, oubli\u00e9s des hommes \u00e0 qui ils ont tant donn\u00e9, ils sont \u00e0 la limite extr\u00eame de leur existence, ils savent que les hommes comme eux dispara\u00eetront mais la cicatrice, elle, restera grav\u00e9e pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Que restera-t-il des livres, des \u0153uvres d\u2019art, des \u0153uvres tout court, des maisons d\u2019\u00e9dition ind\u00e9pendantes, des collections, des auteurs, des rencontres, de tout ce qui en amont construit un livre pour l&rsquo;offrir au lecteur puisqu\u2019ils disparaissent chaque jour un peu plus \u00e0 pas feutr\u00e9s, dans un silence pesant confront\u00e9s \u00e0 une fin d\u2019o\u00f9 l\u2019empathie, la tol\u00e9rance sont exclues, la libert\u00e9 d\u2019expression, un leurre ? J\u2019aime leur contact, les sentir, les renifler, les toucher, poser mon front contre leurs pages. Toucher leur peau. Comment toucher la peau d\u2019un livre num\u00e9ris\u00e9, vivre cette rencontre charnelle, le d\u00e9couvrir pour la premi\u00e8re fois dans son enti\u00e8ret\u00e9 ? Comment sentir ce livre ? Comment jouer du regard sur une pile en quinconce dans une librairie virtuelle \u00e0 la recherche d\u2019une p\u00e9pite, mettre en place un jeu de piste pour rencontrer un livre, une \u0153uvre, trouver un tr\u00e9sor ?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui est toujours l\u00e0. Lui je ne m\u2019en s\u00e9pare pas, je ne m\u2019en d\u00e9tourne pas, je ne l&rsquo;oublie pas. Nous sommes ins\u00e9parables. Sa main s&rsquo;est gliss\u00e9e dans la mienne \u00e0 Nantes, bien que plus \u00e2g\u00e9 que moi notre diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge ne se remarquait pas, il \u00e9tait beau, tendre, dr\u00f4le, joyeux, sensible, des phrases subtiles comme des caresses ou d\u2019ironiques couperets, intensit\u00e9 po\u00e9tique, promesses effervescentes, douceur, finesse, espoir, rires, lumi\u00e8re. Depuis notre premi\u00e8re rencontre il n\u2019a plus l\u00e2ch\u00e9 ma main, nous vieillissons ensemble, son corps s\u2019est d\u00e9fait tout autant que le mien, sa quatri\u00e8me de couverture a presque disparu. Son \u00e2me palpite entre mes mains. Il s\u2019est fragilis\u00e9 \u00e0 force de voyages, de d\u00e9m\u00e9nagements, de pr\u00eats, ses pages, \u00e9piderme granuleux, sont jaunes, couleur des Gitanes papier ma\u00efs, \u00e9paisses, robustes, un papier de p\u00e9nurie compos\u00e9 de fibres recycl\u00e9es, de bois r\u00e9sineux peu blanchi, fabriqu\u00e9 rapidement avec des moyens limit\u00e9s, sa texture et sa couleur sont directement li\u00e9es aux restrictions extr\u00eames des ann\u00e9es 1940\u00a01950, format in\u00a08 broch\u00e9, environ 19,5 \u00d7 14 cm. Ce manifeste visuel garde ce parfum caract\u00e9ristique de la peau d\u2019un livre qui ne veut pas se rendre. Il est pr\u00e9cieux, un objet po\u00e9tique en soi pos\u00e9 l\u00e0, \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9. Nous ne nous quittons pas. Je caresse la douceur rid\u00e9e de sa couverture clairsem\u00e9e de z\u00e9brures blanches tirant sur le rouge, son coin droit pli\u00e9 d\u00e9voile une m\u00e9moire. Sa couverture noire, enti\u00e8rement noire agit comme un silence, \u00e9mergence d\u2019une esth\u00e9tique id\u00e9ologique, po\u00e9tique, \u00e9ditoriale, un choix tranchant, provocateur, avant\u00a0gardiste, loin des codes commerciaux, des discours impos\u00e9s, sans quatri\u00e8me de couverture explicative. Sur la premi\u00e8re apparaissent les noms de l\u2019auteur et le titre du livre. Seule la parole compte, les ornements sont superf\u00e9tatoires, une parole po\u00e9tique subversive, aucune image, pas de prologue, pas de r\u00e9sum\u00e9, aucun commentaire autoritaire. Laisser l\u2019imagination au pouvoir du lecteur. Primaut\u00e9 absolue du texte. Laisser la parole nue. Nous sommes en 1949, le choix des monochromes, fond noir, lettres rouges, est \u00e0 contre-courant, la sobri\u00e9t\u00e9 visuelle du noir rappelle la gravit\u00e9 de l\u2019apr\u00e8s-guerre, l\u2019attente, la modernit\u00e9 ; le rouge est la vie, la joie, la naissance, la r\u00e9volte, la dimension contestataire. Il est sublime en d\u00e9pit des ann\u00e9es, du passage des temps. Sa tranche noire a disparu compl\u00e8tement, les pages unies du livre tiennent encore d\u2019un seul bloc, sa quatri\u00e8me de couverture s\u2019est d\u00e9tach\u00e9e, elle porte des cicatrices de luttes, ses blessures profondes sont les fruits de son insoumission, elles sont po\u00e9sie, regard critique et incisif, libert\u00e9 de la langue, amour comme force subversive, rempart contre les faux-semblants. Fi\u00e8re, elle laisse voir en son centre de petites lettres rouges nrf qu\u2019entoure <em>Le Point du Jour<\/em> \u00e9dition revue et augment\u00e9e. Sur le colophon, je lis tout bas :<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Lors d\u2019une recomposition de cet ouvrage en d\u00e9cembre 1949, il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 mille cinquante exemplaires sur Alfama Marais, dont mille num\u00e9rot\u00e9s de 1 \u00e0 1000 et cinquante, hors commerce, num\u00e9rot\u00e9s de 1001 \u00e0 1050.Ces exemplaires sont reli\u00e9s d\u2019apr\u00e8s la maquette de Jacques Pr\u00e9vert et Pierre Faucheux. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u00e9dition de 1950 appartient \u00e0 la collection \u201cLe Point du Jour \u201ddirig\u00e9e par Ren\u00e9 Bertel\u00e9, les po\u00e8mes de Paroles sont non ponctu\u00e9s, ce qui fait partie int\u00e9grante l\u2019esprit de l\u2019esth\u00e9tique voulue par Pr\u00e9vert, la typographie est simple, sans effets, conform\u00e9ment \u00e0 de la collection Le Point du Jour, les pages sont compos\u00e9es dans une police romaine classique.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Imprimerie De Lagny, Emmanuel Grevin et fils date 11 1950.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>D<em>\u00e9p\u00f4t l\u00e9gal 1949. No d \u00e9dition 2279. No d impression 2591.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Imprim\u00e9 en France.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>D<em>\u00e9p\u00f4t l\u00e9gal 1949. No d \u00e9dition 2279. No d impression 2591.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Imprim\u00e9 en France.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Donne nous signe de vieBeaucoup plus tard au coin d\u00b4un boisDans la for\u00eat de la m\u00e9moireSurgis soudainTends nous la mainEt sauve nousJ. Pr\u00e9vert Je me s\u00e9pare de livres qui n\u2019auront plus d\u2019autres vies. 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