{"id":209450,"date":"2026-05-09T22:35:09","date_gmt":"2026-05-09T20:35:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209450"},"modified":"2026-05-09T22:41:10","modified_gmt":"2026-05-09T20:41:10","slug":"le-livre-comme-fiction-02-schalansky-flusser-bergounioux-atlas-soutenant-latlas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-02-schalansky-flusser-bergounioux-atlas-soutenant-latlas\/","title":{"rendered":"# le livre comme fiction #02 | Schalansky, Flusser, Bergounioux,\u00a0atlas soutenant l\u2019atlas"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019atlas, est-il destin\u00e9 \u00e0 des gens qui poss\u00e8dent d\u00e9j\u00e0 le monde et veulent simplement v\u00e9rifier l\u00e0 o\u00f9 ils l\u2019ont rang\u00e9&nbsp;? D\u2019ailleurs, le lit-on&nbsp;?&nbsp;&nbsp;On s\u2019y incline. Couverture toil\u00e9e, bleu sombre, lettres dor\u00e9es enfonc\u00e9es dans le carton comme les noms des morts sur les monuments des disparus. Petite je le portais \u00e0 deux bras, j\u2019avais la d\u00e9marche d\u2019Atlas lui-m\u00eame, un atlas parisien sans trag\u00e9die grecque et je croyais qu\u2019un atlas contenait r\u00e9ellement les pays comprim\u00e9s entre deux pages, de vrais insectes savants. Le r\u00e9el cessait d\u2019\u00eatre hostile en devenant une l\u00e9gende en bas \u00e0 droite. \u00c9chelle&nbsp;: 1 centim\u00e8tre pour 200 kilom\u00e8tres. L\u2019infini acceptait de rentrer dans une r\u00e8gle gradu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard j\u2019ai rencontr\u00e9 une autre version du monde\u00a0: l\u2019Atlas m\u00e9dical, mais \u00e0 la place des fronti\u00e8res\u00a0: des organes. Foies, intestins, coupes sagittales, f\u0153tus translucides flottant dans leurs bocaux, genre d\u2019astronautes miniatures. Le corps humain, une colonie mal administr\u00e9e. On y retrouve les m\u00eames couleurs conventionnelles que sur les cartes scolaires. Rouge pour les art\u00e8res, bleu pour les veines, jaune maladif pour les nerfs. Atlas du monde, atlas anatomique il nous faut apprendre o\u00f9 poser les doigts sans trembler. A lire avec le m\u00eame s\u00e9rieux g\u00e9ographique que les cartes politiques. Le corps humain devenant un empire en guerre \u00e0 administrer \u00e0 coups de d\u00e9coctions. Le foie avec ses protectorats. Les intestins, leurs zones contest\u00e9es. La sauge stimulant la digestion, formule admirablement vague laissant imaginer un discours \u00e9nergique tenu \u00e0 l\u2019estomac par une feuille grise et velue. La menthe poivr\u00e9e, facilitant le transit, l\u2019expression d\u2019un douanier charitable aidant un convoi \u00e0 franchir la fronti\u00e8re\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Longtemps j\u2019ai cru que le mot atlas signifiait quelque chose de trop grand pour \u00eatre tenu confortablement. Un livre trop grand, une montagne trop lourde, une vert\u00e8bre condamn\u00e9e \u00e0 soutenir la t\u00eate&nbsp;: la premi\u00e8re cervicale. Admirable, qu\u2019on ait donn\u00e9 \u00e0 un os le nom d\u2019un supplici\u00e9 mythologique. Chaque homme porterait sa punition entre le cr\u00e2ne et les \u00e9paules. Quand le cou craque au r\u00e9veil, c\u2019est toute la mythologie grecque qui fait des bruits secs.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis l\u2019Atlas des plantes m\u00e9dicinales, un autre continent \u00e0 soulever. Au plafond du grenier des bottes suspendues t\u00eate en bas. Le monde jusque-l\u00e0 divis\u00e9 en pays, se divise soudain en racines.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque plante poss\u00e9dant son territoire, ses vertus, sa bureaucratie chimique. La camomille pour calmer les nerfs \u2013 preuve qu\u2019on a identifi\u00e9 l\u2019humanit\u00e9 avec un probl\u00e8me inflammatoire \u2013. La val\u00e9riane aide au sommeil mais sent les pieds d\u2019un vieux fauteuil humide. Le millepertuis soigne la m\u00e9lancolie avec l\u2019obstination des rem\u00e8des qui ont connu plusieurs si\u00e8cles de d\u00e9sespoir. L\u2019arnica r\u00e9pare les coups, plante officielle des enfants tomb\u00e9s d\u2019un v\u00e9lo, des grands-m\u00e8res glissant dans les potagers c&rsquo;est aussi celui des existences heurt\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines plantes ont les noms de personnages secondaires d\u2019un roman russe&nbsp;: act\u00e9e \u00e0 grappes \u2013 pour les bouff\u00e9es de chaleur, les sueurs nocturnes, les sautes d\u2019humeur la s\u00e8cheresse vaginale \u2013, scrofulaire noueuse,&nbsp;d\u2019autres semblent invent\u00e9es par un traducteur ivre&nbsp;: herbes aux chantres, pied-de-lion, queue-de-renard. On ne sait jamais si l\u2019on consulte un herbier ou un bestiaire m\u00e9di\u00e9val. La digitale pourpre, magnifique et toxique gu\u00e9rit le c\u0153ur si on n\u2019insiste pas trop. La m\u00e9decine pourrait peut-\u00eatre tenir dans cette nuance\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019atlas explique aussi comment reconna\u00eetre les esp\u00e8ces. \u00ab&nbsp;Feuilles ovales l\u00e9g\u00e8rement dentel\u00e9es&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Tiges velues&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Floraison en ombelles. Une confiance totale en notre capacit\u00e9 d\u2019observation humaine. En r\u00e9alit\u00e9 les promenades se terminent toujours par&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;Ne touche pas \u00e0 \u00e7a&nbsp;on ne sait jamais&nbsp;\u00bb La moiti\u00e9 des plantes m\u00e9dicinales ressemblent \u00e0 des plantes mortelles et inversement. La nature pratique un humour assez noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019imagine pharmacien druidique, connaissant les usages secrets du plantain lanc\u00e9ol\u00e9, capable d\u2019apaiser les piqures, de l\u2019achill\u00e9e millefeuille pour stopper les saignements, du fenouil soulageant les ballonnements avec une dignit\u00e9 m\u00e9diterran\u00e9enne&nbsp;; je note mentalement ces savoirs pour \u00e9viter l\u2019effondrement de la civilisation qui d\u00e9pendrait de ma capacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre une ortie blanche. Tout en sachant que le rem\u00e8de le plus utilis\u00e9 dans les foyers reste \u00ab&nbsp;l\u2019aspirine&nbsp;\u00bb. Pourtant, cet atlas ouvre des possibilit\u00e9s immenses, on pourrait th\u00e9oriquement survivre dans une for\u00eat humide en m\u00e2chant des feuilles am\u00e8res et en nommant leurs noms en latin. Il y a quelque chose de profond\u00e9ment rassurant dans cette id\u00e9e qu\u2019\u00e0 chaque douleur corresponde une fleur cach\u00e9e quelque part. Le monde aurait pr\u00e9vu ses antidotes. Et si les atlas politiques distribuent des fronti\u00e8res, les atlas botaniques promettent des consolations.<\/p>\n\n\n\n<p>En tournant les pages avec pr\u00e9caution, je vois appara\u00eetre les illustrations d\u2019une pr\u00e9cision presque religieuse \u2013 nervures, pistils, rhizomes \u2013, dessin\u00e9es avec la patience de ceux qui pensent encore que regarder longtemps les choses aide \u00e0 mieux habiter la terre. Le v\u00e9g\u00e9tal devient carte lui aussi. Une for\u00eat enti\u00e8re tient dans une double page. Atlas des plantes, atlas du monde, atlas anatomique\u2026 Toujours la m\u00eame posture&nbsp;: nuque pli\u00e9e, \u00e9paules rondes.<\/p>\n\n\n\n<p>Atlas soutenant l\u2019Atlas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019atlas, est-il destin\u00e9 \u00e0 des gens qui poss\u00e8dent d\u00e9j\u00e0 le monde et veulent simplement v\u00e9rifier l\u00e0 o\u00f9 ils l\u2019ont rang\u00e9&nbsp;? D\u2019ailleurs, le lit-on&nbsp;?&nbsp;&nbsp;On s\u2019y incline. Couverture toil\u00e9e, bleu sombre, lettres dor\u00e9es enfonc\u00e9es dans le carton comme les noms des morts sur les monuments des disparus. Petite je le portais \u00e0 deux bras, j\u2019avais la d\u00e9marche d\u2019Atlas lui-m\u00eame, un atlas parisien <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-02-schalansky-flusser-bergounioux-atlas-soutenant-latlas\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># le livre comme fiction #02 | Schalansky, Flusser, Bergounioux,\u00a0atlas soutenant l\u2019atlas<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":604,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-209450","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/209450","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/604"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=209450"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/209450\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":209452,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/209450\/revisions\/209452"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=209450"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=209450"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=209450"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}