{"id":209627,"date":"2026-05-14T03:12:17","date_gmt":"2026-05-14T01:12:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209627"},"modified":"2026-05-14T08:14:39","modified_gmt":"2026-05-14T06:14:39","slug":"livre-2-plongeon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-2-plongeon\/","title":{"rendered":"#livre #02 | Plongeon"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c9trange que l&rsquo;on ne remarque jamais assez t\u00f4t la pente inexorable sur laquelle on se trouve. Je comprends que le retour est impossible pour moi. Ce que j&rsquo;ai appris me condamne \u00e0 plonger toujours plus profond\u00e9ment dans cet horrible abysse. J&rsquo;ai appris \u00e0 mes depends que la connaissance, aussi attirante qu&rsquo;elle fut, \u00e9tait un pari sur la bienveillance de la vie et de l&rsquo;univers. Je crains d&rsquo;avoir perdu ce pari.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;aimerais redevenir la personne ignorante et heureuse que j&rsquo;\u00e9tais autrefois. Ne surtout rien savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>On imagine souvent la puret\u00e9 comme quelque-chose de beau, de parfait. En r\u00e9alit\u00e9 c&rsquo;est d&rsquo;abord une absence. Une absence qu&rsquo;il est impossible de retrouver car les impressions de la vie ne font que s&rsquo;accumuler. Voici le fonctionnement inexorable de notre esprit : la beaut\u00e9 nous \u00e9blouit d&rsquo;abord, puis elle se compare et enfin elle se range.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi c&rsquo;est d&rsquo;abord par la beaut\u00e9 que je saisis le monde, dans ce modeste village du Massif central o\u00f9 je passais ma jeunesse. Ma curiosit\u00e9 insatiable me faisait \u00e9tudier chaque prunelle, chaque doryphore avec \u00e9merveillement. L&rsquo;air m\u00eame que je respirais avait mille textures et je go\u00fbtais avec autant de bonheur les parfums de miel d&rsquo;une journ\u00e9e ensoleill\u00e9e que l&rsquo;atmosph\u00e8re tragique et \u00e0 la fois \u00e9trangement d\u00e9salt\u00e9rante des jours d&rsquo;orage. Chaque jour \u00e9tait une promesse de sauts dans l&rsquo;inconnu et de frissons de griserie.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours avide de plus de connaissances, je raffinais ensuite ces d\u00e9couvertes dans des romans qui me faisaient l&rsquo;effet d&rsquo;un grand jeu de miroirs qui laissaient entrevoir l&rsquo;envers du d\u00e9cor.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, et c&rsquo;est ce qui fut le d\u00e9but de ma chute, le grand atlas des anc\u00eatres me transportait dans d&rsquo;autres sortes de voyages. Ce gros livre aux feuilles extr\u00eamement fines \u00e9tait son propre monde. D&rsquo;o\u00f9 nous venait-il ? Trouv\u00e9 ? Vol\u00e9 ? Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce lui qui nous avait trouv\u00e9 et il nous a vol\u00e9 notre esprit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre, \u00e0 sa mani\u00e8re, r\u00e9pertoriait chaque chose. Bien-s\u00fbr pas chaque fleur des champs mais de mani\u00e8re plus terrible, chaque possibilit\u00e9 de fleur des champs, chaque possibilit\u00e9 de nuage, de sentiment aussi. Car cela ne s&rsquo;arr\u00eatait pas aux choses de la nature. D&rsquo;ailleurs cela s&rsquo;arr\u00eatait-il seulement ? Derri\u00e8re une typographie archa\u00efque et des index qui ressemblaient \u00e0 des feuilles d&rsquo;annuaires, se cachaient des portes vers un monde symbolique qui, une fois d\u00e9ploy\u00e9 dans notre esprit, semblait d&rsquo;abord se superposer au monde r\u00e9el comme la carte de Borges. Mais le style g\u00e9n\u00e9tique des textes allait beaucoup plus loin. L&rsquo;agencement des symboles se d\u00e9pliait \u00e0 l&rsquo;infini, dans un plongement vertigineux vers un monde aux dimensions effroyablement vastes. Enfin, la notion m\u00eame de r\u00e9alit\u00e9 se mettait \u00e0 trembler. Paradoxalement, \u00e0 mesure que mon esprit voguait vers des infinis d&rsquo;ordre toujours plus \u00e9lev\u00e9s, il me semblait perdre quelque-chose. Des portes s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9finitivement ferm\u00e9es. Cette fuite en avant conceptuelle semblait ronger mon initiative sur la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre a-t-il seulement \u00e9t\u00e9 \u00e9crit ? On pourrait consid\u00e9rer tout autant que nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9crits par lui car le contenu de notre esprit est fait de ces relations que nous avons apprises puis transmises de g\u00e9n\u00e9rations en g\u00e9n\u00e9rations, dressant nos sens pour qu&rsquo;ils se mettent \u00e0 com-prendre le monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire le faire entrer en nous. De l\u00e0, le monde lui-m\u00eame sort de ce livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce monde n&rsquo;a plus la m\u00eame saveur. Dehors, \u00e0 travers ma fen\u00eatre, je ne vois plus cette cascade de feuilles fremissantes qui ondulent sur le peuplier. Devant mes yeux, il n&rsquo;y a plus que des ramifications de ramifications, des relations entre possibilit\u00e9s et potentialit\u00e9s. Une suite infinie d&rsquo;inf\u00e9rences qui semble vaste comme l&rsquo;univers et qui pourtant me coupe de l&rsquo;univers. Un voyage mental claustrophobique dans une \u00e9troite galerie dont on ne sait si le fond est mur\u00e9. En attendant, l&rsquo;existence m\u00eame est devenue relative.<\/p>\n\n\n\n<p>Paradoxalement, gr\u00e2ce \u00e0 ce livre j&rsquo;avais enfin pu comprendre ces phrases myst\u00e9rieuses que s&rsquo;\u00e9changeaient mes parents et les rires savants qui les animaient. J&rsquo;ai fini par habiter dans ce pays \u00e9tranger qu&rsquo;est la vie mais les couleurs sont devenues plus ternes. Les lumi\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par des tunnels qui promettent des lumi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>je suis devenu adulte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9trange que l&rsquo;on ne remarque jamais assez t\u00f4t la pente inexorable sur laquelle on se trouve. Je comprends que le retour est impossible pour moi. Ce que j&rsquo;ai appris me condamne \u00e0 plonger toujours plus profond\u00e9ment dans cet horrible abysse. J&rsquo;ai appris \u00e0 mes depends que la connaissance, aussi attirante qu&rsquo;elle fut, \u00e9tait un pari sur la bienveillance de la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-2-plongeon\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#livre #02 | Plongeon<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":715,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8020,8033],"tags":[],"class_list":["post-209627","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-livre-comme-fiction","category-le-livre-comme-fiction-02-latlas"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/209627","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/715"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=209627"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/209627\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":209654,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/209627\/revisions\/209654"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=209627"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=209627"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=209627"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}