{"id":209650,"date":"2026-05-13T20:46:09","date_gmt":"2026-05-13T18:46:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209650"},"modified":"2026-05-14T08:15:56","modified_gmt":"2026-05-14T06:15:56","slug":"mardis-faits-courants-un-peu-trop","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mardis-faits-courants-un-peu-trop\/","title":{"rendered":"#mardis | Faits courants&#8230; un peu trop"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Un retrait\u00e9 de soixante-sept ans ouvre le feu<br>depuis sa fen\u00eatre sur des enfants qui jouaient<br>dans la cour de l\u2019immeuble.<br><\/em><em>(14&nbsp;avril 2021)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il fait beau. Un bel apr\u00e8s-midi, ordinaire, un apr\u00e8s-midi de mercredi, le soleil \u00e9claircit les murs de b\u00e9ton, les bacs \u00e0 sable sont vides depuis longtemps, la glycine contre le mur du local poubelles qui fleurit chaque ann\u00e9e, sans que personne ne la regarde vraiment. L\u2019odeur des grappes mauves couvre un temps celles des conteneurs. Tu es l\u00e0 depuis un moment. Tu as pos\u00e9 ton v\u00e9lo contre le banc. Tu fumes une cigarette. Les enfants crient, un cri du jeu qui ressemble \u00e0 de la peur. Une fillette court apr\u00e8s une autre qui court toute seule, c\u2019est \u00e7a le jeu, courir. Il y a cette odeur de printemps m\u00e9lang\u00e9e au goudron chaud. Tu ne penses \u00e0 rien. C\u2019est bien, ne penser \u00e0 rien. Puis le bruit. Pas un bruit de film, un bruit plus sec, plus b\u00eate, moins fort que ce que l\u2019on imagine. Les enfants s\u2019arr\u00eatent. La premi\u00e8re fillette s\u2019arr\u00eate. La seconde s\u2019arr\u00eate. Il y a une seconde o\u00f9 tout le monde cherche d\u2019o\u00f9 \u00e7a vient et dans cette seconde tout le monde a compris et personne ne bouge encore. La voix vient du troisi\u00e8me (\u00e9tage). Elle est vieille, la voix, elle est blanche de rage, elle dit des mots sales que les enfants connaissent d\u00e9j\u00e0. Ils ont huit ou neuf ans, peut-\u00eatre davantage, et ils connaissent d\u00e9j\u00e0 ces mots-l\u00e0. Le soleil blanchit les murs de b\u00e9ton. La glycine embaume autour des poubelles. Toi tu regardes la fen\u00eatre du troisi\u00e8me et tu ne fais rien et ce rien-l\u00e0 va rester longtemps derri\u00e8re tes yeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Un homme tu\u00e9 \u00e0 coups de couteau<br>dans la salle de pri\u00e8re d\u2019une mosqu\u00e9e<br>de B\u00e9ziers vendredi matin<br><\/em><em>(26&nbsp;novembre 2021)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je rentrais du travail. Je travaille t\u00f4t, je finis t\u00f4t, je vis \u00e0 ces heures \u00e9tranges entre celles des gens qui vont et celles de ceux qui reviennent, ces heures qui ne sont pas des heures de pointe, ces heures o\u00f9 il n\u2019y a pas foule. Il faisait froid pour la saison, un froid blanc, le genre qui vous tire la peau du visage et vous fait pleurer. La rue est une rue comme les autres dans la ville, \u00e9troite, avec un tabac-presse ouvert de 8&nbsp;h \u00e0 20&nbsp;h et des platanes qu\u2019on taille trop court tous les ans et qui ressemblent maintenant \u00e0 des bras lev\u00e9s termin\u00e9s par des moignons. J\u2019ai vu les voitures de police d\u2019abord. Puis beaucoup de policiers emp\u00eachaient les gens d\u2019approcher. Il y avait les hommes dehors, certains en djellaba, certains en blouson, qui t\u00e9l\u00e9phonaient ou qui se parlaient, ou qui \u00e9taient juste debout comme on est debout quand on ne sait pas quoi faire de son corps dans le malheur. Un monsieur \u00e2g\u00e9 \u00e9tait assis sur le bord du trottoir et quelqu\u2019un posait une main sur son \u00e9paule et cette main ne bougeait plus. Je ne savais pas encore ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Je l\u2019ai su apr\u00e8s, quand j\u2019ai regard\u00e9 mon t\u00e9l\u00e9phone, dans le bus qui me ramenait. Quand je suis descendu du bus, le froid \u00e9tait le m\u00eame. Les platanes \u00e9taient les m\u00eames. Je suis arriv\u00e9 chez moi, j\u2019ai mis de l\u2019eau \u00e0 chauffer, et j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 cette main sur l\u2019\u00e9paule du vieil homme, cette main qui tenait, cette main qui soutenait et disait beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Une femme de vingt-huit ans<br>verbalement agress\u00e9e<br>dans un bus de la ligne 91, \u00e0 Paris<br><\/em><em>(3&nbsp;f\u00e9vrier 2020)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tu montes au terminus, tu as le temps, tu choisis le si\u00e8ge c\u00f4t\u00e9 fen\u00eatre au milieu du bus, le bon si\u00e8ge, celui d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit bien la rue. Tu as un casque autour du cou, un sac lest\u00e9 de livres de pr\u00e9pa. Tu regardes ton t\u00e9l\u00e9phone deux secondes et tu le ranges, tu pr\u00e9f\u00e8res regarder dehors, la ville, les gens qui attendent aux arr\u00eats, cette femme avec une poussette qui soul\u00e8ve les roues pour monter la marche d\u2019un porche, ce vieux qui marche vers le bus et porte ses courses dans deux sacs Monoprix \u00e9quilibr\u00e9s exactement. Les deux sacs ont l\u2019air de peser le m\u00eame poids, ils ont presque la m\u00eame forme. Le bus est \u00e0 moiti\u00e9 plein, il fait plus chaud qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e7a sent un peu le manteau mouill\u00e9, les gens qui ont un parapluie ne savent pas comment le poser sans mettre de l\u2019eau partout. \u00c0 Denfert-Rochereau, un homme monte, la cinquantaine, un homme qui tient un sac <em>Decathlon<\/em>, il porte une veste gris\u00e2tre. Il ne s\u2019assoit pas tr\u00e8s loin. Tu ne le vois pas vraiment. Et puis tu entends sa voix. Une voix pas cri\u00e9e, c\u2019est \u00e7a qui est \u00e9trange, elle est presque normale, sa voix, presque conversationnelle, comme s\u2019il te demandait l\u2019heure. Il dit que <em>t\u2019as pas \u00e0 porter \u00e7a ici<\/em>. Il dit que <em>ici c\u2019est la France<\/em>. Les autres passagers ont les yeux plong\u00e9s sur les \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9phone. Ta voisine regarde de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Le vieux aux cabas Monoprix scrute ses sacs. Toi, tu n\u2019enl\u00e8ves pas ton casque. Tu regardes dehors. Le bus continue. Paris d\u00e9file. Tu connais ces mots par c\u0153ur, ils font partie du trajet, comme les noms des stations, comme la chaleur des manteaux mouill\u00e9s. Tu as un concours \u00e0 pr\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Un homme d\u00e9pose une main courante<br>apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9 \u00e0 quatre reprises<br>par des agents de la RATP<br>\u00e0 la station Ch\u00e2telet-Les-Halles, \u00e0 Paris.<br><\/em><em>(18&nbsp;septembre 2019)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je connais le trajet par c\u0153ur. Ch\u00e2telet le matin c\u2019est une m\u00e9canique, on rentre dedans, on se laisse porter, le flot vous porte, vous d\u00e9pose, vous reprend. J\u2019ai mon pass <em>Navigo<\/em>. Je porte une veste bleue. J\u2019ai le casque sur les oreilles parce que le matin je ne veux pas encore commencer, je veux encore rester en dehors. Au premier contr\u00f4le, je pense \u00e0 autre chose, \u00e7a arrive, le hasard. Je sors mon badge, je souris parce qu\u2019on sourit, j\u2019attends qu\u2019il v\u00e9rifie, je range mon pass. Plus loin, j\u2019ai chaud d\u2019un coup, la chaleur ne monte pas de l\u2019ext\u00e9rieur. Je sors mon badge. Je ne souris pas cette fois. La troisi\u00e8me fois, le visage de l\u2019agent me dit quelque chose, il me reconna\u00eet. Il m\u2019a d\u00e9j\u00e0 contr\u00f4l\u00e9 un autre jour. L\u2019air ennuy\u00e9, il tend tout de m\u00eame la main. Moi aussi je suis g\u00ean\u00e9, je me dis qu\u2019il fait un boulot de merde. On \u00e9tait deux \u00e0 \u00eatre emb\u00eat\u00e9s dans le couloir de Ch\u00e2telet \u00e0 huit heures du matin. Au quatri\u00e8me contr\u00f4le, c\u2019est un autre agent, une femme, plus jeune, elle a l\u2019air d\u2019une novice, peut-\u00eatre que c\u2019est son premier jour. Je sors mon badge. Et je pense \u00e0 ce que je vais dire quand je d\u00e9poserai la main courante. Je connais ces mots. <em>Titre de transport, contr\u00f4le des billets\u2026<\/em> Ces mots me connaissent un peu trop. Les gens passent autour de nous dans le flot du matin, personne ne s\u2019arr\u00eate. On nous regarde \u00e0 peine. Le matin, le flot vous porte, vous d\u00e9pose, vous reprend. J\u2019arrive au bureau en retard. Je dis que le m\u00e9tro \u00e9tait charg\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Dates fictives, faits inspir\u00e9s d&rsquo;un quotidien naus\u00e9eux<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un retrait\u00e9 de soixante-sept ans ouvre le feudepuis sa fen\u00eatre sur des enfants qui jouaientdans la cour de l\u2019immeuble.(14&nbsp;avril 2021) Il fait beau. 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