{"id":209810,"date":"2026-05-17T21:05:15","date_gmt":"2026-05-17T19:05:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209810"},"modified":"2026-05-17T21:51:33","modified_gmt":"2026-05-17T19:51:33","slug":"lelivrecommefiction-02-cartographie-de-mon-inconscient","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lelivrecommefiction-02-cartographie-de-mon-inconscient\/","title":{"rendered":"#livre #02 | Cartographie de mon inconscient"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u201cJ\u2019aime bien \u00e9tablir la carte chronologique d\u2019une femme sur une grande feuille de papier et marquer d\u2019une croix les lieux o\u00f9 entre l\u2019enfance et le moment pr\u00e9sent des parties d\u2019elle m\u00eame et de son existence sont mortes. Nous marquons ainsi les endroits ou des routes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9es, o\u00f9 d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 barr\u00e9es, les lieux des embuscades, des trahisons, des morts. Je place une petite croix l\u00e0 o\u00f9 il aurait fallu pleurer, d\u2019autres l\u00e0 o\u00f9 le deuil reste \u00e0 faire. Puis j\u2019inscris \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan \u201coubli\u00e9e\u201d pour ces choses que la femme sent, mais qui n\u2019ont pas encore fait surface, et \u201cpardonn\u00e9e\u201d pour celles qu\u2019elle a lib\u00e9r\u00e9es en grande partie.\u201d <\/em>Clara Pinkola Estes, Femmes qui courent avec les loups<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que dans la carte de la vie d&rsquo;une femme il y a plusieurs territoires, qui s&rsquo;\u00e9prouvent de la na\u00efvet\u00e9 \u00e0 la douleur, jusqu&rsquo;\u00e0 la compl\u00e9tude. Plus j&rsquo;avance dans le territoire de ma vie, plus il me semble en saisir les contours. Evidemment ils s&rsquo;\u00e9chappent toujours, s&rsquo;enroulant sur eux-m\u00eames et ne se d\u00e9voilant jamais vraiment que lorsqu&rsquo;on les a clos. Longtemps on a parl\u00e9 de la m\u00e8re, de l&rsquo;\u00e9pouse, de la putain. Je crois qu&rsquo;on a bien oubli\u00e9 l&rsquo;amazone, qui surgit dans ce monde pour en d\u00e9chirer les nuits sans bords. Je crois bien plus qu&rsquo;on a oubli\u00e9 la sorci\u00e8re, la pr\u00eatresse, la proph\u00e9tesse, celle qui nous guide dans le noir et transforme la moiteur de nos angoisses en mati\u00e8re. J&rsquo;aime appeler ces femmes qui sont moins et tant plus que moi, \u00e0 la lueur de la bougie et \u00e0 la fum\u00e9e lourde de l&rsquo;encens \u2014 et le seul atlas que j&rsquo;aie jamais arpent\u00e9 est le leur. Il se loge en moi et en chacune d&rsquo;entre nous, quelque part, derri\u00e8re notre cr\u00e2ne, \u00e0 la surface de notre peau, \u00e0 l&rsquo;envers du miroir.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je ferme les yeux je vois une for\u00eat, immense, myst\u00e9rieuse, sans bord, une for\u00eat puissante. Cette for\u00eat ne me laissera pas vous en dire trop sur Elle. Elle attrape et d\u00e9vore ceux qui n&rsquo;y sont pas les bienvenus. Elle a d\u00e9vor\u00e9 ainsi certains de mes d\u00e9sirs et m&rsquo;a dispers\u00e9e sur les routes de la vie. On s&rsquo;apprivoise encore, elle et moi. Des silhouettes se faufilent entre ses arbres, sous le sifflement du Vent. Parfois il y fait jour. D&rsquo;autres fois, la Lune l&rsquo;\u00e9claire, comme un d\u00e9cor d&rsquo;elle-m\u00eame. C&rsquo;est une for\u00eat de sorci\u00e8re. Une for\u00eat o\u00f9 les sortil\u00e8ges peuvent tenir prisonni\u00e8re celle-m\u00eame \u00e0 qui elle appartient. Elle veille en haut d&rsquo;un rocher qui se d\u00e9voile quel que soit votre point de vue. Elle a autant besoin de moi que moi d&rsquo;elle. Elle me guide et elle me perd. Elle est encore jeune. Quand elle sera vieille, je ne sais pas si elle sera toujours dans cette for\u00eat-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Au c\u0153ur des arbres se trouve un temple abandonn\u00e9. Un gardien oubli\u00e9 semble l&rsquo;avoir ensorcel\u00e9. Comme une aura floutant les sentiers confus de la for\u00eat, il m&rsquo;a fait me perdre en moi-m\u00eame et a affaibli la Femme au rocher. Combien de nuits aux draps pleins de sueurs j&rsquo;ai lutt\u00e9 avec lui. Il venait d&rsquo;un autre monde, il venait de l&rsquo;Autre Monde, celui que nous n&rsquo;effleurons qu&rsquo;avec le souffle retenu.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre fois, alors que je marchais longuement sur le bord de la for\u00eat, je suis tomb\u00e9e sur une petite rivi\u00e8re o\u00f9 m&rsquo;attendait une barque abandonn\u00e9e. J&rsquo;y suis revenue plusieurs fois \u2014 en r\u00eave, les yeux ferm\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit. La rive m&rsquo;a emmen\u00e9e dans des caves sans maison. O\u00f9 des corps sans contours m&rsquo;ont happ\u00e9e dans leurs cryptes \u2014 cherchant \u00e0 empi\u00e9ter sur mon territoire qui fut un temps le leur. Ils m&rsquo;ont \u00e9touff\u00e9e, agripp\u00e9e, griff\u00e9e, maudite \u2014 et pourtant sauv\u00e9e, emport\u00e9e, instruite, guid\u00e9e. Que des femmes. Uniquement des femmes. Les langues se superposent et il a fallu les arracher pour pouvoir les remettre dans leurs cryptes, en repos, en paix, et savoir quand elles et moi pouvons nous appeler, nous saisir, sans mettre en p\u00e9ril le fragile \u00e9quilibre de la mort et de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai jamais pu reprendre la barque vers l&rsquo;autre rive. Dans l&rsquo;atlas de l&rsquo;inconscient, les territoires s&rsquo;enroulent sur eux-m\u00eames, sans aucune autre logique que celle de l&rsquo;\u00e9prouv\u00e9. Je suis rest\u00e9e longtemps, sans y avoir \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e, dans un d\u00e9sert rocailleux. Lunaire. Je ne sais pas ce que je faisais l\u00e0. Je gelais, je crois. Ce qui n&rsquo;est pas en mouvement g\u00e8le. La mati\u00e8re y est lourde. J&rsquo;y suis seule. Des salves de souvenirs flottent, dont je ne sais pas quoi faire. Il a fallu apprendre \u00e0 se r\u00e9signer pour d\u00e9couvrir la pri\u00e8re. Un jour, je me suis retrouv\u00e9e de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;erg. En haut du rocher de la Femme \u00e0 l&rsquo;arc. Le temple n&rsquo;\u00e9tait plus que ruines dociles. Je sais que le d\u00e9sert est toujours l\u00e0, quelque part, derri\u00e8re mon cr\u00e2ne. Que je peux y retomber. Il faut danser pour en sortir. Ce qui est en mouvement ne g\u00e8le pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les symboles de la for\u00eat sont tous effrit\u00e9s. Les ponts, la barque, le temple. Il est temps de p\u00e9n\u00e9trer un autre territoire. A la lisi\u00e8re de la for\u00eat se trouve une cit\u00e9 bouillonnante, br\u00fblante. Je ne connais pas ces rues. Je ne connais pas sa langue. Du bord de la for\u00eat me regarde un renard. Il me dit qu&rsquo;il est temps de partir. Je ne sais pas si je vais le revoir. Je ne sais pas comment aller dans la cit\u00e9. Il n&rsquo;y a pas de passage entre la for\u00eat et la cit\u00e9. C&rsquo;est une d\u00e9chirure, une d\u00e9chirure n\u00e9cessaire. Je sais que quelque part dans la cit\u00e9 un foyer m&rsquo;attend. La for\u00eat me dit qu&rsquo;elle ne bougera pas. Je ne la crois pas. Il me faudra trouver un autre moyen d&rsquo;y retourner \u2014 ou elle surgira dans la ville, l&rsquo;engloutissant, un soir de pleine lune.<\/p>\n\n\n\n<p>Atlas porte le monde comme un fardeau et ses filles tentent de l&rsquo;all\u00e9ger.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201cJ\u2019aime bien \u00e9tablir la carte chronologique d\u2019une femme sur une grande feuille de papier et marquer d\u2019une croix les lieux o\u00f9 entre l\u2019enfance et le moment pr\u00e9sent des parties d\u2019elle m\u00eame et de son existence sont mortes. 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