{"id":209876,"date":"2026-05-18T18:39:07","date_gmt":"2026-05-18T16:39:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209876"},"modified":"2026-05-18T19:16:06","modified_gmt":"2026-05-18T17:16:06","slug":"le-livre-comme-fiction-03-v-puente-de-la-librairie-comme-fiction-vous-avez-dit-les-coquelicots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-03-v-puente-de-la-librairie-comme-fiction-vous-avez-dit-les-coquelicots\/","title":{"rendered":"# le livre comme fiction #03 | V. Puente, de la librairie comme fiction, vous avez dit\u00a0: les coquelicots\u00a0?\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p>Quelques&nbsp;rues en pente sous le soleil blanc, et tout l\u00e0-haut l\u2019\u00e9glise qui tient le village immobile dans le vent. L\u00e0 une librairie occupe plusieurs maisons \u00e9troites prises entre deux rues qui se croisent en pointe, une fente dans la pierre pour y glisser des livres. On y entre sans bien comprendre o\u00f9 commence la librairie. Une porte ouverte sur une salle basse m\u00e8ne \u00e0 un escalier de bois. L\u2019escalier d\u00e9bouche sur une autre pi\u00e8ce, puis sur un couloir, puis sur un second escalier qui para\u00eet revenir exactement \u00e0 l\u2019endroit que l\u2019on vient de quitter. Certains visiteurs soutiennent qu\u2019il est impossible d\u2019y suivre un trajet logique. D\u2019autres pr\u00e9tendent au contraire que le lieu ob\u00e9it \u00e0 une organisation rigoureuse dont les libraires poss\u00e8dent la clef.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces b\u00e2tisses enchev\u00eatr\u00e9es donnent sur la place Saint-Just. \u00c0 quelques m\u00e8tres  du glacier Scaramouche, des tables m\u00e9talliques accueillent aux beaux jours des familles, des cyclistes couverts de poussi\u00e8re blanche et des lecteurs qui tiennent d\u2019une main un livre ouvert pendant que l\u2019autre retient un cornet qui fond trop vite. Les habitants du village savent reconna\u00eetre ceux qui viennent de la librairie\u00a0: ils marchent plus lentement en descendant des escaliers qui continueraient \u00e0 se d\u00e9ployer sous leurs pas, longtemps apr\u00e8s en \u00eatre sortis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui frappe tout d\u2019abord ce n\u2019est pas la quantit\u00e9 de livres mais l\u2019impression qu\u2019ils ont absorb\u00e9 les murs, et les plafonds ploient sous leur poids. Certaines pi\u00e8ces ressemblent moins \u00e0 des rayonnages qu\u2019\u00e0 des r\u00e9serves oubli\u00e9es apr\u00e8s une inondation ancienne. \u00c7a monte jusqu\u2019aux poutres, d\u00e9borde sur les marches, s\u2019empile sous les fen\u00eatres \u00e9troites o\u00f9 entre une lumi\u00e8re jaune en fin d\u2019apr\u00e8s-midi m\u00eame au c\u0153ur de l\u2019hiver.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019y assoit partout&nbsp;: sur des chaises d\u00e9pareill\u00e9es, des bancs de bois, des marches et parfois directement parterre. Le lieu semble avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour fatiguer les jambes et convaincre les visiteurs de rester. On y voit souvent des inconnus immobiles depuis une heure, un livre ouvert sur les genoux, aucun libraire ne les d\u00e9range. Cette tol\u00e9rance a longtemps aliment\u00e9 une rumeur selon laquelle la librairie gagnerait davantage d\u2019argent avec les gens qui ne lisent pas qu\u2019avec les acheteurs v\u00e9ritables.<\/p>\n\n\n\n<p>Les libraires parlent peu, apparaissent et disparaissent dans les \u00e9tages avec une discr\u00e9tion de gardiens de phare. Lorsqu\u2019un client cherche un ouvrage pr\u00e9cis, ils ne consultent pas souvent l\u2019ordinateur, l\u00e8vent la t\u00eate, ferment les yeux quelques secondes en respirant, puis d\u00e9signent l\u2019escalier \u2013 deuxi\u00e8me \u00e9tage, salle du fond \u00e0 gauche des livres de botanique. Il arrive que le livre s\u2019y trouve et aussi qu\u2019il n\u2019y soit pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les plus anciens habitants affirment que la librairie a commenc\u00e9 \u00e0 changer au moment o\u00f9 ses propri\u00e9taires ont voulu lutter avec les grandes plateformes de ventes en ligne. A l\u2019entr\u00e9e du village dans ce que certains appelaient d\u00e9j\u00e0 la banlieue, un vaste entrep\u00f4t devait accueillir plus d\u2019un million de livres. On racontait qu\u2019un syst\u00e8me m\u00e9canique permettrait bient\u00f4t d\u2019exp\u00e9dier des ouvrages dans le monde entier depuis ce village proven\u00e7al o\u00f9 les rues deviennent d\u00e9sertes apr\u00e8s dix-neuf heures. Pendant plusieurs ann\u00e9es des camions sont mont\u00e9s jusqu\u2019au plateau avec des mat\u00e9riaux, des poutres m\u00e9talliques et des palettes. Les habitants regardaient ce chantier avec une m\u00e9fiance silencieuse, ils ne croyaient pas aux grandes promesses et disaient que les livres supportent mal les b\u00e2timents trop vastes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce projet devait permettre de rivaliser avec amazone, mot qui circulait dans les caf\u00e9s avec une sorte de g\u00eane, un animal gigantesque aper\u00e7u tr\u00e8s loin dans une for\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entrep\u00f4t fut construit, puis aussit\u00f4t d\u00e9sert\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les ventes sur internet ne vinrent jamais, Les rayonnages rest\u00e8rent vides, cath\u00e9drale logistique pour accueillir une foule invisible.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La librairie faillit dispara\u00eetre\u2026 Les habitants se mirent \u00e0 en parler comme d\u2019une personne malade, on en demandait des nouvelles \u00e0 la boulangerie ou au march\u00e9 comme on s\u2019enquiert de l\u2019\u00e9tat d\u2019un voisin hospitalis\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Puis l\u2019entrep\u00f4t fut abandonn\u00e9 pour \u00eatre plus tard transform\u00e9 en chocolaterie. Une humiliation pour certains, d\u2019autres soutenant qu\u2019il existe une logique secr\u00e8te entre le chocolat et les livres\u00a0; deux mati\u00e8res fragiles qui craignent la chaleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis cet \u00e9pisode, la librairie semble avoir renonc\u00e9 \u00e0 toute ambition de conqu\u00eate. Rest\u00e9e en elle-m\u00eame, ses escaliers, ses pi\u00e8ces \u00e9troites et son d\u00e9sordre vertical. Les libraires parlent parfois de l\u2019ancien projet avec politesse, comme d\u2019un parent devenu fou autrefois. La force du lieu&nbsp;: l\u2019accueil physique, le conseil et les rencontres culturelles dont un festival organis\u00e9 chaque ann\u00e9e au mois de mai.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette librairie pr\u00e9sente une particularit\u00e9, les gens y perdent fr\u00e9quemment la notion du temps. On peut y entrer avant le d\u00e9jeuner et en sortir quand les cloches de l\u2019\u00e9glise annoncent la fermeture des commerces. Pourtant quand le soir tombe et que les vitrines commencent \u00e0 refl\u00e9ter les fa\u00e7ades du village, les pi\u00e8ces s\u2019assombrissent une \u00e0 une et les escaliers prennent l\u2019apparence de couloirs de navire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelques&nbsp;rues en pente sous le soleil blanc, et tout l\u00e0-haut l\u2019\u00e9glise qui tient le village immobile dans le vent. L\u00e0 une librairie occupe plusieurs maisons \u00e9troites prises entre deux rues qui se croisent en pointe, une fente dans la pierre pour y glisser des livres. On y entre sans bien comprendre o\u00f9 commence la librairie. Une porte ouverte sur une <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-03-v-puente-de-la-librairie-comme-fiction-vous-avez-dit-les-coquelicots\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># le livre comme fiction #03 | V. 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