{"id":209979,"date":"2026-05-20T13:00:47","date_gmt":"2026-05-20T11:00:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=209979"},"modified":"2026-05-22T16:32:16","modified_gmt":"2026-05-22T14:32:16","slug":"3l-le-livre-comme-fiction-le-quidam-qui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/3l-le-livre-comme-fiction-le-quidam-qui\/","title":{"rendered":"#livre #03 |\u00a0Le quidam qui &#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a grandi dans un village du sud-ouest. Tous les matins avant de commencer sa journ\u00e9e, devant son caf\u00e9, elle lit. Le week-end quand elle ne va pas d\u00e9valer le gave en raft, ou courir les librairies espagnoles, elle plonge dans un canap\u00e9 face au Pic d\u2019Ossau, et sous sa couverture doudoune partag\u00e9e avec Pomponnette, elle lit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">V\u00eatue d\u2019une polaire l\u2019hiver, et l\u2019\u00e9t\u00e9 d\u2019une chemise frip\u00e9e \u00e0 boutons, elle arrive dans la rue \u00e9troite de sa librairie, cadenasse son v\u00e9lo au poteau bordant le mur en pierre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On la connait Marianne. A part les jours de compta \u2013 la plaie \u2013 elle incite toujours \u00e0 franchir le seuil de sa porte. Pour s\u2019y retrouver dans les rayonnages, tous ouvrages rang\u00e9s sous des galets confectionn\u00e9s par Zelli \u2013 \u00e9paisseurs, largeurs ou longueurs pos\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rentes hauteurs d\u2019\u00e9tag\u00e8res, parfois en cascades. Serr\u00e9s ainsi les uns contre les autres, ils se tiennent chaud avec autant d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 que des ch\u00e2teaux de cartes. Il y a les minis&nbsp;galets : \u00ab&nbsp;Anti-racisme&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;Nouveaut\u00e9s poche francophonie&nbsp;\u00bb<em>,&nbsp;<\/em>j\u2019en passe\u2026 Et les g\u00e9ants&nbsp;: \u00ab&nbsp;50 nuances de noirs&nbsp;\u00bb ; \u00ab&nbsp;Je r\u00eavais d\u2019un autre monde&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;B\u00e9d\u00e9s&nbsp;\u00bb&nbsp;<em>\u2013&nbsp;<\/em>celle du jour \u2013&nbsp;<em>Vieille<\/em>, de Delphine Panique. Sur les tables du centre, des essais \u2013 histoire, politique, ethnologie et&nbsp;sociologie ; l\u00e0, Bourdieu et Rose Lamy \u00e0 l\u2019honneur. Plus loin et sur les pourtours, la litt\u00e9rature du moment \u2013 Violaine B\u00e9rot et Marie Ndiaye par exemple, et les innombrables classiques. En hauteur, les soupes aux herbes sauvages, et l\u2019alpinisme m\u00eame anarchiste. Plus bas, les albums&nbsp;<em>Matous filous&nbsp;<\/em>et les jeux&nbsp;<em>Cherche trouve g\u00e9ants ;<\/em>&nbsp;sur une \u00e9tag\u00e8re \u00e0 part, des livres collectifs comme&nbsp;<em>Sous les collages, la rage,&nbsp;<\/em>ou des livres d\u2019amour photos \u2013&nbsp;<em>Qu\u2019est-ce que je ne t\u2019ai jamais dit<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un peu chaque fois la m\u00eame chose,&nbsp;et jamais tout \u00e0 fait quand m\u00eame : on vient fouiner ou chercher l\u2019ouvrage command\u00e9 \u2013 selon l\u2019humeur et le temps, pendant quelques minutes ou quelques heures, on cause litt\u00e9rature mais pas que, autour d\u2019un caf\u00e9, d\u2019une bi\u00e8re ou d\u2019un ballon de rouge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>J\u2019ai grandi sous le ciel de Paris \u2013 r\u00e9alit\u00e9 trop crue \u2013 solitude du monde. De moi personne ne sait. J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00eatre le fou d\u2019un village.&nbsp;<\/em>Je vis&nbsp;<em>fant\u00f4me dans une biblioth\u00e8que o\u00f9 je fr\u00f4le chaque jour mon existence. Ma vie survit dans les livres. Apr\u00e8s ma journ\u00e9e de travail, dans leurs marges, entre les lignes, dans les espaces avant et apr\u00e8s les blocs de texte, je troue au compas ou \u00e0 l\u2019aiguille. Le trac\u00e9 des lettres se vide, perd toute r\u00e9gularit\u00e9 \u2013 l<\/em>\u2018\u00e9criture<em>&nbsp;fond. Puis, je dessine des signes minuscules et les peints souvent.<\/em>&nbsp;Au soir, j<em>\u2019emporte la musicalit\u00e9<\/em>&nbsp;<em>de ma derni\u00e8re page de lecture dans mon sommeil.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pile, la commer\u00e7ante \u2013 face, l\u2019ancienne th\u00e9sarde en histoire sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019\u00e9duc pop. Sa recette de libraire, c\u2019est l\u2019\u00e9loge de la lenteur, les rires, voire les larmes, le tout, au milieu de conseils litt\u00e9raires parfum\u00e9s \u00e0 l\u2019ail des ours et au fromage de ch\u00e8vre. Les vendredis soir d\u2019\u00e9t\u00e9, assis \u00e0 la fraiche sur les petits coussins du rebord ext\u00e9rieur de la librairie, on parle de soi, souvent des autres. Pendant les lectures hors les murs, dans le jardin du voisin, on cherche d\u2019autres chaises encore pour asseoir les retardataires et, les jours de f\u00eate du village, aux c\u00f4tes des ambulants et des man\u00e8ges de forains, les copains tiennent sur le trottoir le stand de sandwichs avec saucisses locales et pain de la boulang\u00e8re bio.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je n\u2019ai jamais eu d\u2019amis. Comment font les autres ? Moi, je n\u2019ai dit ni oui, ni non \u00e0 cette vie. Elle s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e. Un train-train par temps de brouillard, de pluie \u2013 des rideaux continus \u2013 des chutes implacables. La parole, elle, est dans l\u2019air, m\u00eame pas en filet. A mes livres, je dis sans parler. Je suis l\u00e0 avec eux, c\u2019est tout. Ils sont l\u00e0 pour moi, c\u2019est d\u00e9j\u00e0<\/em>&nbsp;<em>\u00e7a. Un battement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour de soleil, des brouettes de livres partent de la rue \u00e9troite de la librairie, jusqu\u2019\u00e0 sa nouvelle destination au 5 rue de l\u2019Eglise. La devanture donne sur la halle du march\u00e9 et l\u2019\u00e9glise St Germain, en face de la maison d\u2019Ossau et de la boutique de fleurs de Suzy \u2013 \u00e0 deux pas de l\u2019h\u00f4tel de ville. Aucune marche pour entrer, pas de rideau sur la vitrine \u2013 les livres en pleine lumi\u00e8re, il faudra qu\u2019elle trouve une solution. Dans l\u2019arri\u00e8re-boutique des cartons encore pleins ou bient\u00f4t vides, les toilettes et le balai. A l\u2019arri\u00e8re du comptoir, les jours de cohue, quelques f\u00eatards ou les pr\u00e9pos\u00e9s \u00e0 l\u2019emballage de No\u00ebl \u2013 les plus d\u00e9brouillards prennent d\u2019assaut les trois tabourets hauts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je rejoins mon banc du dimanche apr\u00e8s-midi. Je lis mes livres trou\u00e9s, dessin\u00e9s, peints. Je tourne les pages. Certaines finissent par se d\u00e9tacher. Les cris d\u2019enfants tout proches n\u2019existent pas. Une fois pourtant, j\u2019aper\u00e7ois un b\u00e9b\u00e9 heureux. Il se d\u00e9tourne de son jouet pour attraper une page envol\u00e9e. Il la pince entre ses petits doigts, la d\u00e9chiquette morceau apr\u00e8s morceau, cherche \u00e0 en mettre certains en bouche. La m\u00e8re n\u2019a rien vu encore. L\u2019enfant et moi ne nous quittons pas des yeux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au centre \u2013 des tables et au tournant du comptoir un espace plus secret \u2013 l\u2019alc\u00f4ve des lecteurs silencieux. Le 23 avril, journ\u00e9e commune \u00e0 la mort de Shakespeare et de Cervantes, des roses et des \u0153illets d\u00e9pos\u00e9s par Suzy jonchent le sol et les \u00e9tag\u00e8res \u00e0 roulettes. On repart avec une fleur et un petit sac tissu cousu mains par la belle-m\u00e8re, avec Pablo Neruda, ou, le dernier polar de Dolores Menundo, ou, la traduction d\u2019Aline Schulman de&nbsp;<em>L\u2019ing\u00e9nieux Hidalgo, Don Quichotte de la Manche,&nbsp;<\/em>ou, la BD&nbsp;<em>Cauchon<\/em>,&nbsp;<em>l\u2019homme qui tua Jeanne d\u2019Arc<\/em>, ou,&nbsp;<em>C\u2019est toi mon Poussin<\/em>, l\u2019album choisi par le fiston, ou\u2026 Le sac se plie en boule et on revient avec la fois suivante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il pleut ce dimanche.&nbsp;Les chaussures&nbsp;entre deux&nbsp;flaques&nbsp;boueuses, un parapluie d\u2019une main et le livre de l\u2019autre\u2026 Je rentre chez moi, m\u2019assois \u00e0 ma table et avec mon compas et ma sourde pr\u00e9sence \u00e0 moi-m\u00eame<\/em>, je troue. Ce jour-l\u00e0, je troue&nbsp;<em>Je m\u2019en vais<\/em>,&nbsp;d\u2019Echenoz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le quidam qui\u2026 arrive au Festival Pyr\u00e9n\u00e9en de Litt\u00e9rature, s\u2019arr\u00eate sur le stand de Marianne. Il ne dit mot. Quelques jours plus tard, il r\u00e9apparait dans sa librairie. Son ombre fr\u00f4le la vitrine. Il porte un costume noir, des lunettes \u00e9paisses sur son visage anguleux. Le cheveu est rare. Elle est seule. C\u2019est bient\u00f4t l\u2019heure de fermer boutique. De son pas glissant, il va, il vient, finit par entrer. Il file rapidement dans l\u2019espace du fond. Ne dit rien \u2013 bouge \u00e0 peine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle s\u2019est approch\u00e9e. Il tenait timidement en main&nbsp;<em>Notes de chevet&nbsp;<\/em>de Se\u00ef Sh\u00f4nagen. \u00c7a a commenc\u00e9 dans un souffle. Elle a dit :&nbsp;<em>\u2013<\/em>&nbsp;\u00ab&nbsp;Vous savez ici, chaque livre a son histoire et sa place r\u00e9serv\u00e9, vous pouvez choisir bien s\u00fbr mais les livres choisissent aussi leurs lecteurs&nbsp;\u00bb. Il est reparti avec l\u2019ouvrage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est revenu le lendemain \u2013 devant elle \u2013 en silence \u2013 il a ouvert les pages du livre de la veille \u2013 (Il fait chaud). Marianne a aper\u00e7u une galaxie de trous. Elle n\u2019a rien dit. (Ne me regarde pas). Lit-il en m\u00eame temps qu\u2019il troue&nbsp;? D\u00e9chiqueter ainsi les mots ? (Regarde-moi). Un travail d\u2019aiguille \u2013 un texte \u00e0 trous, et des t\u00e2ches \u2013 des t\u00e2ches d\u2019un moir\u00e9 violet, des coulures jaun\u00e2tres fonc\u00e9es et claires, beaucoup de train\u00e9es rouge sang, brunes, sales, entour\u00e9s de lignes grises. (Regarde-moi et parle-moi). L\u2019acquisition et la perte du livre ne font qu\u2019un. (Il fait chaud. Il fait nuit). Elle a trouv\u00e9 \u00e7a beau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et, ce lien ne rompt pas. Il lui recommande cinq exemplaires. Il la r\u00e8gle \u00e0 l\u2019avance. Elle a pens\u00e9 : \u00c7a beugue \u2013 Un cadeau qu\u2019il fait&nbsp;? \u2013 Une collection&nbsp;? \u2013 Une obsession ? \u2013 Ou, une \u0153uvre en chemin, ou, une tuerie litt\u00e9raire, ou\u2026 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Le quidam qui\u2026&nbsp;\u00bb de la librairie de Marianne \u2013 c\u2019est ainsi qu\u2019on le nomme dans le village dor\u00e9navant \u2013 chacun compl\u00e8te \u00e0 souhait ce nom de bapt\u00eame \u2013 \u2026 avant de franchir le seuil, observe \u00e0 chaque fois longuement, toujours sans un mot, l\u2019enseigne de la fa\u00e7ade \u2013&nbsp;<em>La curieuse, librairie troquet.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle a grandi dans un village du sud-ouest. 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