{"id":210103,"date":"2026-05-21T17:41:41","date_gmt":"2026-05-21T15:41:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=210103"},"modified":"2026-05-22T08:32:45","modified_gmt":"2026-05-22T06:32:45","slug":"mardis-traces-de-gens-ordinaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mardis-traces-de-gens-ordinaires\/","title":{"rendered":"#mardis | La trace des gens ordinaires"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><em>Deux hommes ordinaires | pris dans le tissu du temps | sans se conna\u00eetre, sans se croiser, sans laisser de trace l\u2019un vers l&rsquo;autre | s\u00e9par\u00e9s par quatre nuits d\u2019intervalle | entre eux la M\u00e9diterran\u00e9e, le froid, la pluie fine sur un corps qui ne respire plus | rien qui ressemble \u00e0 un lien,<br>sinon qu\u2019on les a oubli\u00e9s pareil.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1920 | Lucien<br><\/strong>Lucien. C\u2019est son pr\u00e9nom. Lucien J. n\u00e9 le 4\u00a0septembre 1899 dans le treizi\u00e8me arrondissement de la Seine. (Lucien ne figure nulle part aujourd\u2019hui, il n\u2019est pas dans les livres, il appara\u00eet \u00e0 peine dans les registres d\u2019\u00e9tat civil, il ne reste de lui que quelques lignes parmi des milliers de lignes, une \u00e9criture d\u2019un autre temps, la page d&rsquo;un livret militaire disponible dans les archives num\u00e9ris\u00e9es de la Ville de Paris.) Cocher, livreur de glace l\u2019\u00e9t\u00e9, de charbon l\u2019hiver. Lucien est grand. Tr\u00e8s grand. (Plus grand que ce que l\u2019histoire retient des petites gens, de ceux qui font le peuple.) Sur une vieille photo perdue, il sourit. C\u2019est sa fa\u00e7on d\u2019occuper le monde sans que le monde le remarque. Il a \u00e7a dans le corps, Lucien, la joie et l\u2019endurance. Pas l\u2019endurance des h\u00e9ros qu\u2019on grave dans le marbre. L\u2019autre. Celle des gens qui se l\u00e8vent. Qui attellent. Qui livrent. Qui reviennent. Qui portent de lourdes charges. Qui ne figurent pas.<br>Mars 1920. Paris h\u00e9site entre l\u2019hiver et autre chose. Les bourgeons sur les branches se gonflent de s\u00e8ve. Le 15\u00a0mars, il est incorpor\u00e9 au 1<sup>er<\/sup>\u00a0bataillon de chasseurs \u00e0 pied, d\u00e9tach\u00e9 au camp d\u2019Oberhof (pourquoi l\u2019envoie-t-on en Allemagne\u2009? Pr\u00e9pare-t-on d\u00e9j\u00e0 la jeunesse pour la prochaine guerre\u2009?). Un nom de plus sur une liste. (C\u2019est tout ce qu\u2019on sait de lui \u00e0 cet instant. C\u2019est presque tout ce qu\u2019on saura.) Il part avec son corps immense et son sourire facile, avec cette r\u00e9sistance tranquille que les gens comme lui portent sans savoir qu\u2019ils la portent, parce que personne ne leur a dit que \u00e7a s\u2019appelait quelque chose.<br>Plus tard, il \u00e9pousera une femme minuscule. (On ne saura pas grand-chose d\u2019elle non plus, une blanchisseuse anonyme.) Plus tard, il se cachera et refusera le service du travail obligatoire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1920 | Mohamed<br><\/strong>Mohamed B. Douar de Beni-Alloui. Canton d\u2019Inkermann. (Mohamed, indig\u00e8ne inconnu, mentionn\u00e9 \u00e0 la rubrique des faits divers de l\u2019\u00c9<em>cho d\u2019Alger<\/em>. On y apprend qu\u2019il est mort dans la nuit du 19 au 20\u00a0mars 1920 en prot\u00e9geant son unique patrimoine, son troupeau de moutons.)<br>Fin. Presque osseux. Le teint bruni par tout ce que la campagne alentour lui a fait traverser sans lui demander. Un corps fa\u00e7onn\u00e9 par la terre, par le vent, par les saisons port\u00e9es dans la peau. Ses pieds connaissent la terre froide du douar mieux que n\u2019importe quelle semelle. C\u2019est son pays. C\u2019est son sol. C\u2019est son troupeau, la richesse de la famille, la mesure concr\u00e8te de ce qu\u2019une vie de labeur peut tenir entre ses mains.<br>Cette nuit-l\u00e0. Une nuit de mars alg\u00e9rien o\u00f9 le froid encore l\u00e0, t\u00eatu, colle aux pierres et \u00e0 la peau. Mohamed attend la pluie depuis des jours. Cette pluie pr\u00e9cise. Celle qui fait lever l\u2019herbe. Celle qui change la couleur de la terre. Celle qui assure que les b\u00eates mangeront les semaines suivantes. Il attend cette pluie comme un miracle.<br>Les brigands arrivent dans le noir. Mohamed va pieds nus sur la terre froide et d\u00e9fend son bien, ce que personne d\u2019autre ne fera pour lui.<br>Les brigands\u00a0sont plusieurs. Un cousin vient l\u2019aider.<br>Ils repartent avec dix-sept moutons.<br>Mohamed reste. Le cousin aussi.<br>Et la pluie vient. Exactement celle-l\u00e0. Fine. R\u00e9guli\u00e8re. La bonne pluie enfin. Elle tombe sur eux comme elle tombe sur tout le reste, les pierres, la ferme silencieuse, les collines du canton, la terre qui demain fera pousser l\u2019herbe que ses b\u00eates ne mangeront pas. Elle recouvre son corps lentement. Elle ne sait pas ce qu\u2019elle recouvre. La pluie ne sait rien.<br>Il est mort pieds nus, le cousin est \u00e9tendu lui aussi, tous les deux sous la pluie qu\u2019ils avaient appel\u00e9e.<br>Personne n\u2019a \u00e9crit leur nom dans un livre.<br>(C\u2019est nous qui le faisons. Maintenant. Ici. Tard et pas tout \u00e0 fait trop tard.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux hommes ordinaires | pris dans le tissu du temps | sans se conna\u00eetre, sans se croiser, sans laisser de trace l\u2019un vers l&rsquo;autre | s\u00e9par\u00e9s par quatre nuits d\u2019intervalle | entre eux la M\u00e9diterran\u00e9e, le froid, la pluie fine sur un corps qui ne respire plus | rien qui ressemble \u00e0 un lien,sinon qu\u2019on les a oubli\u00e9s pareil. 1920 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mardis-traces-de-gens-ordinaires\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#mardis | La trace des gens ordinaires<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":635,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2508],"tags":[],"class_list":["post-210103","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-hors-serie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/210103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/635"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=210103"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/210103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":210116,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/210103\/revisions\/210116"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=210103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=210103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=210103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}