{"id":210232,"date":"2026-05-25T17:32:18","date_gmt":"2026-05-25T15:32:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=210232"},"modified":"2026-05-25T19:43:52","modified_gmt":"2026-05-25T17:43:52","slug":"le-livre-comme-fiction-03-les-petites-histoires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-03-les-petites-histoires\/","title":{"rendered":"# Le livre comme fiction 03 # Les petites histoires"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il \u00e9tait une fois de petites histoires de petites biblioth\u00e8ques si d\u00e9mesur\u00e9ment petites nich\u00e9es dans de si petits villages quelles en paraissent irr\u00e9elles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a quarante ans, il n&rsquo;existait pas encore de m\u00e9diath\u00e8que au Merlerault. L&rsquo;instituteur et l&rsquo;institutrice en tenaient lieu, \u00e0 leur mani\u00e8re. Un jeune charpentier avait assembl\u00e9, avec quatre planches et six clous, deux biblioth\u00e8ques l&rsquo;une pour les filles, l&rsquo;autre pour les gar\u00e7ons, chacune dans son \u00e9cole respective. Les parents, heureux, curieux venaient de temps \u00e0 autre fureter, demander si tel ou tel livre se trouvait en rayon. Les rayons, du reste, ne d\u00e9semplissaient pas de livres pour enfants, d&rsquo;aventures, de bandes dessin\u00e9es, de livres de peinture, de travaux manuels. Quant aux adultes, ils n&rsquo;avaient aucun lieu de lecture, d&rsquo;\u00e9change, de d\u00e9p\u00f4t de livres, nulle oasis de convivialit\u00e9, hormis le bistrot ouvert sept jours sur sept, m\u00eame en p\u00e9riode de car\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La directrice de la grande Poste, femme longiligne \u00e0 t\u00eate de cheval et yeux mobiles surnomm\u00e9e \u00ab Du Pin \u00bb compliment ironique, le Haras du Pin est situ\u00e9 \u00e0 quelques kilom\u00e8tres du village, n&rsquo;ouvrait que trois jours par semaine. Avec l&rsquo;accord de sa hi\u00e9rarchie, du maire et des \u00e9lus, elle mit \u00e0 disposition des citoyens un local de dix m\u00e8tres carr\u00e9s attenant aux bureaux postaux, ferm\u00e9 par une solide porte en fer. La lumi\u00e8re, venue d&rsquo;un toit am\u00e9nag\u00e9 par des mains puissantes et s\u00fbres, inondait ce lieu d&rsquo;une qui\u00e9tude toute nouvelle. Quelques chaises, deux petites tables, l&rsquo;une ronde, l&rsquo;autre carr\u00e9e, les \u00e9tag\u00e8res se remplirent vite de diff\u00e9rents genres litt\u00e9raires et voil\u00e0, ce qui avait sembl\u00e9, aux yeux de certains, une absurdit\u00e9 devint une habitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce village o\u00f9 le taux d&rsquo;illettrisme atteignait huit \u00e0 dix pour cent, l&rsquo;institutrice et l&rsquo;instituteur lisaient \u00e0 tour de r\u00f4le, une fois par semaine, le livre choisi \u00e0 main lev\u00e9e par l&rsquo;assembl\u00e9e. Les questions pleuvaient. En \u00e9t\u00e9, le parvis \u00e9tait si vaste que tables et chaises s&rsquo;y installaient pour quelques heures, l&rsquo;apr\u00e8s-midi jusqu&rsquo;au souper. Ce petit village comptait d&rsquo;un \u00e0 trois pour cent d&rsquo;analphab\u00e8tes surtout des personnes ayant grandi dans des hameaux tr\u00e8s isol\u00e9s, ou ayant quitt\u00e9 l&rsquo;\u00e9cole tr\u00e8s t\u00f4t pour travailler aux champs. Ils venaient parfois, silencieux, \u00e9couter les histoires de ceux qui savent lire. Quelques ann\u00e9es plus tard, l&rsquo;annexe de la Poste se r\u00e9v\u00e9la trop \u00e9troite. Mais la mairie, elle, \u00e9tait extraordinairement grande et c&rsquo;est l\u00e0 une dr\u00f4le d&rsquo;histoire. En 1944, lors de la Lib\u00e9ration, les forces am\u00e9ricaines progressaient dans l&rsquo;Orne. Le Merlerault se trouvait sur un axe strat\u00e9gique, et plusieurs communes du secteur furent touch\u00e9es par des tirs d&rsquo;artillerie. La Mairie fut totalement d\u00e9truite. Les Am\u00e9ricains, qui se sentaient une dette envers ce bourg qu&rsquo;ils avaient en partie d\u00e9vast\u00e9, tinrent \u00e0 reconstruire la mairie avec leur vision d\u00e9mesur\u00e9e pour un village calme et tranquille de l&rsquo;Orne. Durant les \u00e9lections les citoyens firent entendre leur voix, ce qui donna naissance \u00e0 une m\u00e9diath\u00e8que-biblioth\u00e8que ouverte \u00e0 tous et \u00e0 toutes y compris \u00e0 ceux que les livres avaient longtemps regard\u00e9s de loin. Pourtant traine dans le village un parfum de nostalgie de ce lieu si petit charge de richesses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La perle du Limousin,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ce qui me frappe, c&rsquo;est la luminosit\u00e9 de cet endroit, la plus petite biblioth\u00e8que de France blottie dans un village de moins de mille \u00e2mes, \u00e9clair\u00e9e \u00e0 la bougie et pourtant d\u00e9positaire de 1 800 livres. C&rsquo;est la biblioth\u00e8que essentielle, r\u00e9duite \u00e0 la matrice o\u00f9 le livre retrouve sa nudit\u00e9 originelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au 21e si\u00e8cle la biblioth\u00e8que tend \u00e0 devenir espace num\u00e9rique, puis portail d&rsquo;acc\u00e8s, mais il existe ce simple b\u00e2timent de 9 m\u00b2 sans courant \u00e9lectrique, obstin\u00e9, s\u00fbr et certain que le livre n&rsquo;a besoin de rien d&rsquo;autre que d&rsquo;une flamme et d&rsquo;un lecteur<strong>.<\/strong> C&rsquo;est une r\u00e9sistance qui est une forme de courage, une pers\u00e9v\u00e9rance discr\u00e8te, tenace. Elle est cr\u00e9atrice. La bougie appelle le recueillement, elle cr\u00e9e une solitude oblig\u00e9e, cette obligation est habit\u00e9e, hant\u00e9e, elle est solitude sonore, r\u00e9v\u00e9lation lumineuse, symphonie s\u00e9culaire. Il est physiquement impossible de lire vite \u00e0 la bougie, c&rsquo;est l\u00e0 un acte de r\u00e9sistance. \u00c0 l&rsquo;heure des grands \u00e9quipements culturels labellis\u00e9s, des architectures spectaculaires cette ancienne porcherie de presbyt\u00e8re r\u00e9pond par le silence et la modestie. C&rsquo;est la strat\u00e9gie des gens ordinaires face aux tactiques multiformes, disparates, deshumanisantes des institutions. La petitesse comme condition de la profondeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Dans le combat, quels que soient les termes en lesquels on le pose, c&rsquo;est l&rsquo;accent personnel qu&rsquo;y met le combattant. C&rsquo;est \u00e0 dire le style. Le style c&rsquo;est aussi le torero. On tor\u00e9e comme on est.  Jos\u00e9 Bergam\u00edn La solitude sonore du toreo.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait une fois de petites histoires de petites biblioth\u00e8ques si d\u00e9mesur\u00e9ment petites nich\u00e9es dans de si petits villages quelles en paraissent irr\u00e9elles. Il y a quarante ans, il n&rsquo;existait pas encore de m\u00e9diath\u00e8que au Merlerault. L&rsquo;instituteur et l&rsquo;institutrice en tenaient lieu, \u00e0 leur mani\u00e8re. 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