{"id":210387,"date":"2026-05-25T16:39:52","date_gmt":"2026-05-25T14:39:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=210387"},"modified":"2026-05-25T16:39:53","modified_gmt":"2026-05-25T14:39:53","slug":"lelivrecommefiction-01-geneaologie-du-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lelivrecommefiction-01-geneaologie-du-livre\/","title":{"rendered":"#lelivrecommefiction #01 \/ G\u00e9n\u00e9aologie du livre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai pas le souvenir d\u2019avoir vu ma m\u00e8re lire ailleurs que le soir dans sa chambre, les oreillers relev\u00e9s derri\u00e8re elle pour soutenir son dos. J\u2019allais la voir parfois pour lui demander des choses et elle me r\u00e9pondait, \u00e9vasive, sans jamais relever la t\u00eate de son livre, me faisant comprendre par l\u00e0 le caract\u00e8re sacr\u00e9 de ce moment. Parfois je lui demandais ce qu\u2019elle lisait et toujours sans relever la t\u00eate, mais glissant souvent un doigt sous la page suivante, elle me r\u00e9pondait. Ma m\u00e8re lit toujours des polars. Elle ne m\u2019\u00e9pargnait pas les d\u00e9tails et cela me fascinait. Parfois j\u2019allais \u00e0 sa table de nuit en journ\u00e9e et je tournais les pages du livre tout en restant vigilante que personne n\u2019entre dans la pi\u00e8ce, surveillant la porte derri\u00e8re moi. Parfois j\u2019achoppais des mots interdits et j\u2019approchais mes yeux de la typographie pour en d\u00e9celer un secret, comme on regarde par un trou de serrure. Le plus souvent les mots ne ressemblaient en rien aux images d\u2019\u00e9pouvante que mon esprit avait construites et je reposais l\u2019objet de mes fantasmes, d\u00e9\u00e7ue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon p\u00e8re, lui, lisait assis \u00e0 la table de la cuisine, en journ\u00e9e. Il travaillait de nuit. Toujours de gros livres avec des couvertures brillantes et beaucoup d\u2019illustrations. Des atlas. De la peinture. Il les posait devant lui et pouvait contempler la m\u00eame page, \u00e0 parler tout seul, son caf\u00e9 refroidi, dans un temps qui d\u00e9passait le mien. Je n\u2019ai pas cette capacit\u00e9 de contemplation devant le livre. Je tourne vite les pages. J\u2019ai besoin de savoir o\u00f9 je vais. Pendant longtemps, quand je prenais un livre, je l\u2019ouvrais \u00e0 la derni\u00e8re page. Si celle-ci me convenait, je me d\u00e9cidais \u00e0 le lire. Je n\u2019ai pas de souvenirs de voir l\u2019un de mes fr\u00e8res lire. Je le vois prendre un livre dans la biblioth\u00e8que du salon, parfois un journal, un magazine et partir au fond du jardin avec, comme si cela devait \u00eatre une activit\u00e9 secr\u00e8te, solitaire. Peut-\u00eatre allait-il simplement fumer. N\u00e9anmoins je retrouvais parfois certains de ses magazines dans les toilettes \u00e0 une page corn\u00e9e, et je reprenais la suite de sa lecture, nullement d\u00e9rang\u00e9e de ne pas avoir le d\u00e9but de l\u2019article. Je lisais beaucoup comme \u00e7a, \u00e0 la vol\u00e9e, dans les moments des autres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pouvais lire toute la journ\u00e9e, toute la nuit mais mes livres \u00e0 moi je les lisais dans ma chambre. Parfois les coudes crois\u00e9es sous mes genoux, d\u2019autres fois la t\u00eate \u00e0 l\u2019envers sur l\u2019assise du fauteuil club. La nuit avec la couverture tendue sur la petite lampe de chevet clou\u00e9e au mur, la t\u00eate sous l\u2019oreiller. Surtout les <em>chairs de poule<\/em> dont il me fallait \u00e0 tout prix conna\u00eetre la suite &#8211; m\u00eame si de toute \u00e9vidence, je connaissais d\u00e9j\u00e0 la fin. Je ne sais pas quand est-ce que je me suis mise \u00e0 lire dans une position normale, allong\u00e9e avec les coussins relev\u00e9s sous le dos. C\u2019est arriv\u00e9 sans que je ne m\u2019en rende compte, comme le fait d\u2019arr\u00eater de lire la derni\u00e8re page. Je sais que je n\u2019ai jamais lu \u00e0 mon bureau autre chose que des livres de psychologie. Comme si chaque territoire convoquait diff\u00e9remment mon esprit, mes yeux, mon corps. Pench\u00e9e, les sourcils fronc\u00e9s, dans un territoire, \u00e0 ne jamais corner les pages mais \u00e0 les surligner. Allong\u00e9e sur le ventre sur ma m\u00e9ridienne, \u00e0 m\u2019esquinter les yeux \u00e0 la lueur d\u2019une bougie et \u00e0 corner les pages pour les essais. Redress\u00e9e avec les coussins derri\u00e8re mon dos pour les romans du territoire de la chambre. Au parc, je ne lis pas. Au parc, je m&rsquo;assois avec un livre ouvert et je contemple.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai pas le souvenir d\u2019avoir vu ma m\u00e8re lire ailleurs que le soir dans sa chambre, les oreillers relev\u00e9s derri\u00e8re elle pour soutenir son dos. J\u2019allais la voir parfois pour lui demander des choses et elle me r\u00e9pondait, \u00e9vasive, sans jamais relever la t\u00eate de son livre, me faisant comprendre par l\u00e0 le caract\u00e8re sacr\u00e9 de ce moment. 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