{"id":210607,"date":"2026-05-26T19:04:29","date_gmt":"2026-05-26T17:04:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=210607"},"modified":"2026-05-26T19:04:30","modified_gmt":"2026-05-26T17:04:30","slug":"atelier-du-mardi-s-lucas-mississipi-1939","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/atelier-du-mardi-s-lucas-mississipi-1939\/","title":{"rendered":"# Atelier du mardi S Lucas Mississipi # 1939"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">,la vie, celle r\u00eav\u00e9e, n\u2019aura pas lieu. Les R\u00e9publicains en \u00e9veil, en \u00e9moi, armes \u00e0 la main, main sur le c\u0153ur, mains dans les mains, mains tendues, poings serr\u00e9s, poings lev\u00e9s pour se rassurer, y croire encore, ne pas abandonner, mains qui implorent, donnent, prennent, cognent, caressent, tuent. Comment il vit, lui, dans la poussi\u00e8re ocre du matin ? Il fait \u00e0 peine jour dans ce d\u00e9sert de poussi\u00e8re. Allong\u00e9 dans une tranch\u00e9e encore rouge des combats de la veille, d\u00e9goulinante de boue, de boyaux, de morceaux d\u2019hommes empil\u00e9s les uns sur les autres, explos\u00e9s, des corps ailleurs, des membres \u00e9pars, des t\u00eates disparues, des visages enfantins dont les formes creuses se dessinent encore dans la boue de ce petit matin habill\u00e9 de pourpre. Le sang n\u2019est pas sec. Jes\u00fas ne veut pas l\u00e2cher son arme. Il rampe, traverse des corps inertes, morts, explos\u00e9s dans des positions, des contorsions obsc\u00e8nes tout autant que la guerre. Il cherche \u00e0 d\u00e9tourner son regard quand l\u2019horreur devient insupportable. O\u00f9 poser ses yeux ? Il n\u2019y a que la mort, et encore la mort. Il pourrait \u00eatre l\u00e0, au milieu d\u2019eux, sans vie. Il ose un rapide coup d\u2019\u0153il, personne. Il n\u2019y a plus personne. Il est seul au milieu de ce champ de bataille qui dispara\u00eet dans un brouillard rouge en strates filandreuses, flou, un brouillard saharien qui \u00e9touffe, aveugle, assoiffe. Ce vent-l\u00e0, il le conna\u00eet depuis son enfance. Ramper, rejoindre la sierra, ne pas se faire tuer. Il avance accroupi, arme en bandouli\u00e8re, corps ramass\u00e9, se fiant \u00e0 son instinct de paysan et de chasseur pour d\u00e9cider vite quel chemin prendre, atteindre les premi\u00e8res broussailles en rampant. Son corps se d\u00e9place, un serpent seul au milieu de ce champ de bataille dont il s\u2019\u00e9loigne avec peine. La sierra. L\u2019atteindre. Il la conna\u00eet. Il est dans son terroir, son territoire. Ouvrier agricole, cette terre il la conna\u00eet intimement, il est n\u00e9 de cette terre d\u00e9tremp\u00e9e, abandonn\u00e9 dans un sillon boueux creus\u00e9 par les roues d\u2019une charrette \u00e0 la porte d\u2019un cortijo. Il progresse, le buste \u00e0 moiti\u00e9 courb\u00e9, il se l\u00e8ve avec prudence, jambes tremblantes sans coordination. L\u2019horreur du carnage lui soul\u00e8ve le c\u0153ur. Il est seul, aucune vie, aucun cri, ni hurlement, aucun appel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 n\u2019accompagne ce tableau macabre. Vite, courir, rejoindre Alicante, courir comme un fou, un homme aux abois. S\u2019il dispara\u00eet l\u00e0, dans ce brouillard moite, dans l\u2019odeur des cadavres, du sang et de la merde, qui le saura ? Qui s\u2019en souciera ? Qui l\u2019attend au village ? Personne. Il est seul, personne ne le pleurera. Il veut vivre. Voler des papiers \u00e0 un autre, l\u00e0 en bas, oui, redescendre, en voler un qui lui ressemble. Peut-on voler un mort, un mort de ceux d\u2019en face ? Changer d\u2019identit\u00e9, qui s\u2019en apercevra ? Qui voudra s\u2019en apercevoir ? Il a un pr\u00e9nom, un nom factice, arbitraire de l\u2019\u00e9tat civil depuis sa naissance. Il ne conna\u00eet pas les autres, ceux qui n\u2019ont pas voulu de lui. Mais lui, peut-il se reconna\u00eetre debout dans l\u2019immoralit\u00e9 de son geste ? Pourquoi se poser cette question, le temps presse. Aller chercher de vrais papiers au milieu de ces monceaux de cadavres, une identit\u00e9 qui lui sauvera la vie. Le corps accroupi, il redescend. Il craint un tireur isol\u00e9. Il n\u2019y a plus personne, sauf des cadavres. Voler un mort ennemi, seul en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec sa mort, est-ce vraiment voler, tricher, substituer ses propres papiers, faire un \u00e9change, d\u00e9poser l\u00e0 son identit\u00e9 fausse, b\u00e2tarde de naissance ? L\u2019autre, le mort, l\u2019ennemi, peut lui, lui sauver la vie, son dernier acte de charit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils ont gagn\u00e9. Alors soit il court jusqu\u2019\u00e0 Valence, seul port o\u00f9 il pourrait trouver une embarcation, avec quoi payer le passeur pour aller de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 Oran, l\u00e0-bas o\u00f9 il a des chances de trouver un travail ? Ils ont besoin de bras. Au village, ceux qui partaient et revenaient et repartaient parlent de leur surnom donn\u00e9 par les pieds noirs, les<em> Caracoles<\/em>, comme les escargots, ils transportent leur maison sur leur dos. Soit il reste, rejoint les vainqueurs, mime les joies de la victoire. Ils ont des listes, il le sait. Il garde les deux cartes d\u2019identit\u00e9, se donner tous les moyens de partir pour un autre pays, quitte \u00e0 y laisser ses tripes, son ultime combat. Il sent son impatience monter, l\u2019envahir, le secouer avec rudesse. Il couvre sa bouche de son bras \u00e7a pue la charogne, la d\u00e9composition, grouillements, bruits visqueux, \u00e9manations de fluides. Il doit redescendre avec son d\u00e9go\u00fbt. Il y a peu d\u2019une tranch\u00e9e \u00e0 l\u2019autre dix m\u00e8tres, vingt m\u00e8tres. Il est seul, il n\u2019y a personne de vivant dans les tranch\u00e9es. Faire vite, ils vont revenir. Un corps. Un jeune brun comme lui, mat de peau, yeux bleus comme lui, un trou dans la t\u00eate. Il arrache sa veste, vite, \u00e7a grouille l\u00e0-dessous. Il les cherche avec acharnement, ils sont l\u00e0. Il tremble. Il a vingt ans. Dans une des poches, une photo d\u2019une tr\u00e8s jolie fille. Il la prend. Fait l\u2019\u00e9change des papiers tr\u00e8s vite, sans regarder. Il s\u2019appelle d\u00e9sormais Ismael Servando Aguirre. Que risque-t-il ? Il a des papiers qui prouvent son identit\u00e9. Il fait les poches des morts d\u2019en face, les voler, voler des morts ennemis, est-ce vraiment voler ?   Ils n\u2019en ont plus besoin. Il trouve ce qu\u2019il cherche, un peu d\u2019argent, des rations dans deux besaces, de quoi tenir. L\u00e0-bas, ce sera diff\u00e9rent. Il lui faudra peut-\u00eatre changer encore d\u2019identit\u00e9, il le sait. Des volontaires des Brigades internationales lui ont parl\u00e9 de la colonisation, de l\u2019arm\u00e9e. Il repart inquiet dans ce silence \u00e9touffant, recouvert de la poussi\u00e8re rouge du Levante, le vent du Sahara qui rend fous les b\u00eates et les hommes. Quitter la guerre, la mis\u00e8re, la peur, la faim. Partir en rampant, en courant, accroupi, mais partir vite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il prend une poign\u00e9e de terre, l\u2019enserre et pleure.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>,la vie, celle r\u00eav\u00e9e, n\u2019aura pas lieu. Les R\u00e9publicains en \u00e9veil, en \u00e9moi, armes \u00e0 la main, main sur le c\u0153ur, mains dans les mains, mains tendues, poings serr\u00e9s, poings lev\u00e9s pour se rassurer, y croire encore, ne pas abandonner, mains qui implorent, donnent, prennent, cognent, caressent, tuent. Comment il vit, lui, dans la poussi\u00e8re ocre du matin ? 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