{"id":210934,"date":"2026-05-31T18:57:52","date_gmt":"2026-05-31T16:57:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=210934"},"modified":"2026-05-31T18:59:26","modified_gmt":"2026-05-31T16:59:26","slug":"livre-05-i-que-sont-mes-amis-devenus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-05-i-que-sont-mes-amis-devenus\/","title":{"rendered":"#livre #05 I Que sont mes amis devenus"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a dit : Anton est parti. Il y a eu un silence, elle pleurait.\u00a0 J\u2019avais travers\u00e9 la terrasse, couru dans le pr\u00e9 en contrebas pour trouver l\u2019endroit pr\u00e8s de la cabane des enfants o\u00f9 le portable pouvait capter.\u00a0 Elle a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00a0: Anton est parti. J\u2019ai s\u00fbrement l\u00e2ch\u00e9 un : Oh non\u2026 tandis qu\u2019elle sanglotait\u00a0au bout du fil. Pri\u00e8re vaine ou protestation maladroite face \u00e0 l\u2019in\u00e9luctable de la mort. Anton est parti. Il a suffi de ces trois mots pour comprendre qu\u2019il n\u2019avait pas pu faire autrement, qu\u2019il n\u2019arrivait plus \u00e0\u00a0vivre malgr\u00e9 l\u2019amour immense qui le liait \u00e0 cette jeune artiste circacienne, un amour r\u00e9ciproque pourtant, peut-\u00eatre trop grand pour lui. <br>Il m\u2019avait avou\u00e9 : Je l\u2019aime, si tu savais comme je l\u2019aime, en disant cel\u00e0 il en tremblait. Mais elle n\u2019\u00e9tait pas libre comme lui, coinc\u00e9e dans un maillage familial et professionnel intense&#8230; Ou alors\u2026 Plus tard la m\u00e8re d\u2019Anton m\u2019a expliqu\u00e9 : Il n\u2019\u00e9tait pas fait pour vivre dans ce monde-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait trop dur, trop cruel pour lui. Il n\u2019a pas support\u00e9. Peut-\u00eatre. Anton son rire, son talent, sa pr\u00e9sence flamboyante et ses fragilit\u00e9s qu\u2019il cachait derri\u00e8re un humour f\u00e9roce. Cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 j\u2019avais travaill\u00e9 plusieurs jours avec lui et je n\u2019avais rien vu venir. Comment ne pas m\u2019en\u00a0vouloir ? <br>J\u2019\u00e9tais\u00a0revenue dans la maison familiale pour enterrer\u00a0mon p\u00e8re apr\u00e8s avoir enterr\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t un copain, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 lors d\u2019une randonn\u00e9e en Corse. Un \u00e9t\u00e9 de morts et de chagrin. Pourtant\u00a0je n\u2019arrivais\u00a0pas \u00e0 pleurer. Lors des c\u00e9r\u00e9monies d\u2019adieu j\u2019avais lu, c\u0153ur verrouill\u00e9, yeux secs, des textes d\u2019hommage\u00a0\u00e9crits avec soin pour ces deux d\u00e9funts, ma voix n\u2019avait pas trembl\u00e9. C\u2019\u00e9tait comme si je m\u2019\u00e9tais coup\u00e9e de mes \u00e9motions et que je me regardais\u00a0lire \u00e0 distance. Mais pour Anton les vannes ont l\u00e2ch\u00e9. R\u00e9trospectivement je\u00a0ne saurais dire entre toutes mes larmes lesquelles s\u2019adressaient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 qui. Je pleurais sans discontinuer. Un raz de mar\u00e9e. En dix jours, trois morts. Des personnes ch\u00e8res que je ne reverrai jamais. Je ne pouvais plus m\u2019arr\u00eater.<br>Quelques jours plus tard en traversant le quartier o\u00f9 Anton vivait je me suis gar\u00e9e devant la bo\u00eete \u00e0 livres, pr\u00e8s de chez lui, celle qui se trouve sous le platane\u00a0face \u00e0 l\u2019\u00e9glise. C\u2019est une bo\u00eete en bois verniss\u00e9e avec double porte vitr\u00e9e, pos\u00e9e sur 4 pieds rectangulaires qui sur\u00e9l\u00e8vent l\u2019ensemble et l\u2019isolent du sol parce qu\u2019ici, souvent,\u00a0la Charente d\u00e9borde.\u00a0Je me suis souvenue d\u2019Anton la premi\u00e8re fois qu\u2019il \u00e9tait venu \u00e0 la maison. Il avait fait le tour des \u00e9tag\u00e8res du salon remplies de livres sur deux \u00e9paisseurs. Il avait lu quelques titres puis souri d\u2019un air satisfait en me disant : Toi aussi tu aimes lire. C\u2019\u00e9tait comme une reconnaissance secr\u00e8te enfin d\u00e9voil\u00e9e, un pacte de complicit\u00e9 qui s\u2019\u00e9tablissait entre nous. Toi aussi. Il m\u2019avait racont\u00e9 combien les livres comptaient pour lui, comment il les gardait sur sa table de nuit, une\u00a0pile de 3\u00a0ou 4 qu\u2019il r\u00e9approvisionnait\u00a0r\u00e9guli\u00e8rement. Et comment les livres lus partaient de\u00a0chez lui quand il les offrait ou les d\u00e9posait dans les boites \u00e0 livres de son quartier. Je n\u2019arrive pas \u00e0 les garder, me disait-il. Je voudrais bien mais c\u2019est impossible, \u00e7a m\u2019\u00e9crase. Je lui avais\u00a0demand\u00e9 : mais si tu veux les relire ? Il avait hauss\u00e9 les \u00e9paules\u00a0: Je les rach\u00e8te. Il m\u2019avait expliqu\u00e9 aussi qu\u2019il ne lisait que des livres neufs, qu\u2019il n\u2019arrivait pas \u00e0 lire un livre lu par quelqu\u2019un d\u2019autre parce que c\u2019est comme si l\u2019autre prenait toute la place, qu\u2019il rentrait dans son intimit\u00e9, alors les mots se brouillaient, il ne comprenait plus rien. Il avait \u00e9voqu\u00e9 le livre de John Irving<em> Les\u00a0r\u00eaves des autres<\/em>, un livre dont le h\u00e9ros s\u2019il dort dans le lit de quelqu\u2019un d\u2019autre, fait les r\u00eaves de cette personne, combien sa vie devient de plus en plus compliqu\u00e9e tandis qu\u2019il navigue de\u00a0chambre en chambre, de lit en lit et comment il finit par ne plus pouvoir dormir du tout\u2026<br>J\u2019ai ouvert les portes vitr\u00e9es de la bo\u00eete \u00e0 livres, dress\u00e9 un inventaire rapide de son contenu et \u00a0je me suis int\u00e9ress\u00e9e aux livres les plus neufs. Il y avait l\u00e0 <em>L\u2019usage du monde<\/em> de Nicolas Bouvier.\u00a0Je l\u2019ai sorti de la bo\u00eete.\u00a0Je l\u2019ai caress\u00e9, persuad\u00e9e que ce livre avait appartenu \u00e0 Anton. Je l\u2019ai ouvert au hasard.<br><em>\u00ab\u00a0On croit qu&rsquo;on va faire un voyage mais bient\u00f4t c&rsquo;est le voyage qui vous fait ou vous d\u00e9fait. \u00bb<\/em><br>J\u2019ai referm\u00e9 le livre, il me br\u00fblait les mains. Je l\u2019ai remis \u00e0 sa place entre deux bouquins de d\u00e9veloppement personnel et je suis repartie \u00e0 la recherche d\u2019autres\u00a0bo\u00eetes \u00e0 livres du quartier. Dans un renfoncement en b\u00e9ton creus\u00e9 \u00e0 m\u00eame le mur de la mairie, j\u2019ai d\u00e9couvert<em> L\u2019art de la joie<\/em> de\u00a0Goliarda Sapienza.<br><em>\u00ab\u00a0La lumi\u00e8re de l\u2019aube, que j\u2019avais tant cherch\u00e9e en me d\u00e9battant dans le noir, vint polir et lustrer les formes des meubles, les livres d\u2019oncle Jacopo, qui, lib\u00e9r\u00e9s de leur prison de verre, r\u00e9p\u00e9taient leur r\u00e9cits sereins. \u00bb<\/em><br>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019abri bus, le long de l\u2019avenue principale qui m\u00e8ne au centre commercial j\u2019ai d\u00e9nich\u00e9\u00a0une nouvelle bo\u00eete \u00e0 livres en fer blanc remplie d\u2019albums jeunesse et perdu au milieu d\u2019eux<em> Permis de s\u00e9jour<\/em> de Claude Roy.<br><em>\u00ab Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ?, Je l\u2019ai \u00e9crit comme une sorte de testament. \u00c7a sonne fun\u00e8bre, le mot testament. Mais \u00e7a ne l\u2019est pas si \u00e7a consiste \u00e0 faire la somme de tout ce qui, pour un homme, a \u00e9t\u00e9 le oui, qu\u2019il dit \u00e0 la vie, temps fort, parmi la grisaille des temps morts. \u00bb<\/em><br>Enfin \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la gare, dans une cabane en forme de carrelet peinte en bleu \u00a0j\u2019ai d\u00e9nich\u00e9 <em>Le livre de l\u2019intranquillit\u00e9<\/em> de Fernando Pessoa.<br><em>\u00a0\u00ab\u00a0Je ressens le temps avec une immense douleur. Quitter quelque chose me cause toujours un choc disproportionn\u00e9. \u00bb<\/em><br>Bien s\u00fbr\u00a0que c\u2019\u00e9tait les livres d\u2019Anton, tous d\u00e9pos\u00e9s par lui dans ces boites \u00e0 livres. J\u2019ai plong\u00e9 mon nez dans chacun de ses bouquins. Le papier sentait encore l\u2019odeur caract\u00e9ristique des livres neufs : herbe s\u00e9ch\u00e9e, amande am\u00e8re avec un lointain parfum de vanille. Puis je suis rentr\u00e9e chez moi les mains vides. On ne peut pas retenir ce qui s\u2019en est all\u00e9. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 L\u00e9o Ferr\u00e9 qui chantait la complainte de Rutebeuf : <em>\u00ab Que sont mes amis devenus, que j\u2019avais de si pr\u00e8s tenus et tant aim\u00e9s\u2026 <\/em>\u00bb Les \u00eatres aim\u00e9s disparaissent, les livres restent, ils voyagent \u00e0 travers le monde. Mais est-ce suffisant ?\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle a dit : Anton est parti. Il y a eu un silence, elle pleurait.\u00a0 J\u2019avais travers\u00e9 la terrasse, couru dans le pr\u00e9 en contrebas pour trouver l\u2019endroit pr\u00e8s de la cabane des enfants o\u00f9 le portable pouvait capter.\u00a0 Elle a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00a0: Anton est parti. J\u2019ai s\u00fbrement l\u00e2ch\u00e9 un : Oh non\u2026 tandis qu\u2019elle sanglotait\u00a0au bout du fil. 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