{"id":211098,"date":"2026-06-02T18:27:14","date_gmt":"2026-06-02T16:27:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=211098"},"modified":"2026-06-02T19:09:15","modified_gmt":"2026-06-02T17:09:15","slug":"le-livre-comme-fiction-05-m-jullien-passants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-05-m-jullien-passants\/","title":{"rendered":"# le livre comme fiction #05 | M. Jullien. Passants"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019y avait pas de bo\u00eete \u00e0 livres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une table, juste une table.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En bois gris, devant une maison du village, dans l\u2019interstice, entre cour pav\u00e9e et rue. Un territoire de personne, pas dedans pas dehors, ni don, ni abandon. Une surface interm\u00e9diaire o\u00f9 suspendre les usages. Une table de celles sur lesquelles on \u00e9cosse des haricots, on pose les pots de g\u00e9raniums ou les cageots de pommes \u00e0 l\u2019automne. Une table sans fonction stable qui accueille ce qui passe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dessus, deux livres. Deux seulement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me suis arr\u00eat\u00e9. On s\u2019arr\u00eate toujours devant les livres laiss\u00e9s seuls. Ils exercent une attraction diff\u00e9rente de celle des vitrines qui r\u00e9clament le regard tandis que les livres abandonn\u00e9s le rendent. Ils regardent les passants \u00e0 leur tour. Ils ne sont plus tout \u00e0 fait des objets, ni tout \u00e0 fait des messages, mais des formes en attente de circulation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier racontait l\u2019histoire d\u2019un apiculteur. \u00ab&nbsp;L\u2019Apiculteur&nbsp;\u00bb. Aur\u00e9lien s\u2019appelait-il. Ou bien \u00e9tait-ce le lecteur pr\u00e9c\u00e9dent qui portait ce pr\u00e9nom, ou celui qui l\u2019avait d\u00e9pos\u00e9 ici sans savoir qu\u2019il le faisait ? Les noms circulent d\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre comme les abeilles passent de fleur en fleur sans jamais appartenir \u00e0 un seul lieu. J\u2019ai pris le volume. Sa couverture avait la couleur du miel lorsque le soleil descend derri\u00e8re les peupliers. En l\u2019ouvrant le livre me reconnaissait, non comme lecteur mais comme passant. Il \u00e9tait destin\u00e9 non \u00e0 \u00eatre poss\u00e9d\u00e9, mais travers\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019y avait rien entre les pages, aucune trace visible, aucun objet, mais une r\u00e9sistance du papier, une m\u00e9moire mat\u00e9rielle des gestes pr\u00e9c\u00e9dents. J\u2019ai lu quelques lignes, il \u00e9tait question d\u2019or, pas celui des coffres ou des rivi\u00e8res, mais celui du temps, le pollen, poussi\u00e8re lumineuse que les abeilles apportent aux ruches sur leurs pattes, en ouvri\u00e8res charg\u00e9es de soleil. Puis venait l\u2019orage&#8230; Toujours un orage quelque part dans les histoires humaines. Une seule nuit suffisait pour d\u00e9faire des ann\u00e9es de patience. Les ruches renvers\u00e9es, le travail dispers\u00e9, les abeilles emport\u00e9es dans le vacarme de la pluie. Aur\u00e9lien partait. Comme partent les h\u00e9ros de romans quand leur vie est d\u00e9truite, les autres restent et recomposent ce qui peut l\u2019\u00eatre. Lui prenait la route de l\u2019Abyssinie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelqu\u2019un s\u2019\u00e9tait-il arr\u00eat\u00e9 exactement \u00e0 cet endroit avant moi&nbsp;? Les livres ne sont pas d\u00e9pos\u00e9s mais confi\u00e9s \u00e0 une suite de ralentissements anonymes. Chaque lecteur devenant un point de suspension dans une phrase plus longue que lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai repos\u00e9 le volume, le second attendait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Ma Philosophie\u00a0\u00bb, dialogue entre Edgar Morin et St\u00e9phane Hessel. Le livre paraissait plus r\u00e9cent, les pages tenaient encore fermement dans leur reliure. Je l\u2019ai ouvert au hasard, les livres trouv\u00e9s dans la rue demandent une lecture sans d\u00e9cision, proche de l\u2019\u00e9coute<strong>\u00a0<\/strong>lorsqu\u2019on passe devant une fen\u00eatre ouverte et que des fragments de conversation nous atteignent sans origine identifiable. Il y \u00e9tait question de po\u00e9sie, non comme genre, plut\u00f4t une mani\u00e8re d\u2019habiter le monde, de se tenir debout malgr\u00e9 les catastrophes, les effondrements apr\u00e8s ce qui devait emp\u00eacher toute parole\u2026 St\u00e9phane Hessel r\u00e9citant le Bateau ivre de m\u00e9moire, le po\u00e8me ayant remplac\u00e9 son propre souffle. Les vers circulant en lui. Une seconde anatomie.\u00a0Lisons-nous vraiment les livres ou acceptons-nous d\u2019\u00eatre lentement travers\u00e9s par eux jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils modifient notre mani\u00e8re de durer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me suis tourn\u00e9 vers la table. Les deux ouvrages \u00e9taient l\u00e0. L\u2019Apiculteur et Ma Philosophie, deux formes de survivance. Deux mani\u00e8res d\u2019affronter ce qui se passe, l\u2019un suivant les abeilles, l\u2019autre les phrases et dans les deux cas une tentative pour retenir une mati\u00e8re invisible, une m\u00e9moire flottante. Plus je les regardais plus ils r\u00e9pondaient non pas \u00e0 moi mais \u00e0 ce qui se passait dans la rue, aux voitures, aux chiens, aux fen\u00eatres qui s\u2019ouvrent et se referment, les livres entrant en conversation avec les passants eux-m\u00eames, non pour leur parler mais pour prolonger leurs gestes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les livres ne s\u2019adressent-ils pas les uns aux autres \u00e0 travers ceux qui les d\u00e9posent et ceux qui les ignorent. Chaque abandon poursuivant une phrase commenc\u00e9e ailleurs, chaque refus de prendre constituant une r\u00e9ponse. Le roman de l\u2019apiculteur parle des abeilles et de ceux qui traversent les lieux sans s\u2019y fixer, le livre de Morin et Hessel parle de ceux qui continuent malgr\u00e9 les ruines. Et moi devant eux, je suis pris dans ce dialogue sans voix, ni lecteur ni propri\u00e9taire, mais passant parmi les passants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai pris aucun des deux ouvrages, je les ai laiss\u00e9s \u00e0 leur poste fronti\u00e8re, sur la table entre le pav\u00e9 et la rue, \u00e0 cet endroit o\u00f9 les passants ralentissent.&nbsp;&nbsp;Et tandis que je m\u2019\u00e9loignais la conversation a continu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n\u2019y avait pas de bo\u00eete \u00e0 livres. Une table, juste une table. En bois gris, devant une maison du village, dans l\u2019interstice, entre cour pav\u00e9e et rue. Un territoire de personne, pas dedans pas dehors, ni don, ni abandon. Une surface interm\u00e9diaire o\u00f9 suspendre les usages. 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