{"id":211376,"date":"2026-06-09T22:21:01","date_gmt":"2026-06-09T20:21:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=211376"},"modified":"2026-06-09T22:28:16","modified_gmt":"2026-06-09T20:28:16","slug":"livre-03-la-librairie-en-cinq-actes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-03-la-librairie-en-cinq-actes\/","title":{"rendered":"#livre #03 | la librairie en cinq actes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acte 1&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019institutrice est communiste, d\u2019h\u00e9ritage, de conviction, de pratique. Exil\u00e9e \u00e0 Paris, qu\u2019y fait-elle? Elle r\u00eave nature, soleil, chevaux, livres, r\u00e9volution. Il faut commencer. Rentrer au pays, cr\u00e9er un lieu, une cellule. Au village &#8211; gros village, petit bourg &#8211; on la conna\u00eet. Une place, des platanes, une fontaine. Elle l\u2019imagine l\u00e0, sa librairie. Comme une carapace, \u00e0 peine plus grande que son corps, juste assez grande pour accueillir un, deux ou trois \u00ab&nbsp;clients&nbsp;\u00bb. Elle ne pense pas \u00ab&nbsp;client&nbsp;\u00bb. Non! Plut\u00f4t \u00ab&nbsp;prol\u00e9taires \u00e0 \u00e9clairer&nbsp;\u00bb, ou \u00ab&nbsp;bourgeois \u00e0 bousculer&nbsp;\u00bb. Elle n\u2019a pas les mots pour le commerce. Les mots ne sont pas fait pour \u00e7a. Elle a les mots pour provoquer, \u00e9branler. Les mots que tu prends en plein visage quand tu lis, ces mots que tous doivent lire. Alors pas question qu\u2019un client ach\u00e8te n\u2019importe quoi. Elle d\u00e9cide. Parce qu\u2019elle l\u2019a ouverte, sa librairie. On s\u2019y bouscule. Au-del\u00e0 de trois personnes, il y a foule dans la librairie. On s\u2019y fait engueuler. Alors \u00e0 force, on n\u2019y revient plus. Elle apprend. Par exemple qu\u2019il ne suffit pas que l\u2019emplacement soit charmant, il faut aussi (d\u2019abord) qu\u2019il soit sur une voie de passage. De chalandise, on dit. Elle s\u2019est rengorg\u00e9e, de la chalandise elle ne veut pas entendre parler. Et puis finalement il faut bien qu\u2019ils vous trouvent les\u2026 clients.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acte 2<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La libraire (plus lectrice, militante que commer\u00e7ante) s\u2019est rendu \u00e0 la loi du march\u00e9. La librairie a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 sur l\u2019axe central du village, du village qui n\u2019est pas un village mais pas tout \u00e0 fait un bourg. Des platanes toujours, des fontaines, mais aussi des caf\u00e9s, et, tout pr\u00e8s, une librairie- papeterie, celle o\u00f9 l\u2019on est accueilli avec le sourire, comme chez le boucher qui lui fait face \u00ab&nbsp; et avec \u00e7a vous prendrez autre chose?&nbsp;\u00bb. La librairie est plus exigu\u00eb encore. M\u00eame nom, m\u00eame visages, m\u00eame libraire, m\u00eame choix de livres. M\u00eame caract\u00e8re. De ces caract\u00e8res qu\u2019on admire&nbsp; mais qui font fuir les clients. De ces personnes amoureuses des livres comme on dit, mais refusant sa dimension pratique, marchande. Valeur d\u2019usage, valeur d\u2019\u00e9change, des concepts, oui, mais pas des r\u00e9alit\u00e9s acceptables. La caisse est vide. La comptabilit\u00e9 l\u2019ennuie. Les imp\u00f4ts la taraudent. Il faut vendre. Vendre la librairie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acte 3<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les livres ne l\u2019int\u00e9ressent pas. Elle ne lit pas. Elle travaille. Dans une \u00e9picerie. Une vie \u00e0 transporter des caisses, \u00e0 se bousiller le dos. \u00c0 apprendre \u00e0 filouter. Il lui faut un autre travail. P\u00e9p\u00e8re. Libraire, l\u2019id\u00e9al. Tu restes tranquillement dans ta boutique, les produits ne p\u00e9riment pas. Elle rep\u00e8re la petite librairie et&nbsp; avec son maquignon de fils n\u00e9gocient. Aprement. Sournoisement. Efficacement. Le village qui n\u2019est pas un village mais pas un bourg pour autant a conserv\u00e9 sa librairie. M\u00eame lieu, m\u00eame nom. Six ans qu\u2019elle est apparue dans le paysage, dans les habitude. L\u2019\u00e9pici\u00e8re ach\u00e8te, s\u2019installe, place une banque \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la minuscule librairie, une grande banque en bois pour \u00eatre s\u00fbre que personne n\u2019entre \u00e0 son insu, pour \u00eatre s\u00fbre que nul ne lui d\u00e9robe une ou deux cartes postales install\u00e9es sur le tourniquet de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitrine, entre deux platanes, parce qu\u2019elle a fait le compte, le compte des marges, et compris que les cartes postales et posters sont plus rentables que ces bouquins aux marges ridicules. Satan\u00e9e loi de 1981. Avec la librairie, elle a achet\u00e9 un stock, un stock qu\u2019elle a \u00e2prement marchand\u00e9, second\u00e9 par son&nbsp; fils, un homme \u00e9pais de corps et d\u2019esprit, mais vif pour compter. Alors ce stock (essais pointus, ouvrages militants, livres pour enfants\u2026) elle le brade, elle l\u2019\u00e9coule, elle le solde (qu\u2019il y ait des dates officielles de soldes, peu lui chaut). Des sous, des sous, cela seul compte, et compter, elle sait,&nbsp; compter et encore compter.&nbsp; Elle&nbsp; a ajout\u00e9 un rayon de livres qui se vendent dit-on, des livres d\u2019\u00e9sot\u00e9risme. Et ne comprend pas pourquoi elle ne les vend pas. Commander des livres, m\u00eame des livres qui ne se vendent pas, c\u2019est devoir&nbsp; d\u00e9placer des cartons, ouvrir des cartons, se baisser. Ce n\u2019\u00e9tait pas ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu. La r\u00e9ponse de l\u2019assurance maladie est tomb\u00e9e \u00e0 point nomm\u00e9 : on lui accorde une pension d\u2019invalidit\u00e9. \u00c0 condition de ne plus travailler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acte 4<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a os\u00e9. Faire ce qu\u2019il aime : libraire. Une \u00e9vidence. Une petite annonce dans un journal gratuit : vente d\u2019une librairie. Le prix est accessible. La superficie en rapport. Il pourra travailler seul (il n\u2019a pas une \u00e2me de patron). Le prix du livre \u00e9tant d\u00e9cid\u00e9 par l\u2019\u00e9diteur, lui n\u2019en sera pas responsable et pourra l\u2019annoncer sans scrupule aux clients. Le voil\u00e0 libraire. La banque install\u00e9e\u00a0 au fond, qu\u2019importe si on lui vole une carte ou dix. Il ne demande pas d\u2019arrhes aux clients qui commandent un livre. Il d\u00e9couvre le syst\u00e8me des offices (qu\u2019il refuse), des pro-formats, des retours et les lourds frais de port qui vont avec, \u00e9pluche les critiques litt\u00e9raires du Monde, de Lib\u00e9ration, des Inrocks, s\u2019abonne \u00e0 Livre Hebdo. Il d\u00e9niche surtout des petits \u00e9diteurs. Pas un livre n\u2019entre dans sa librairie qu\u2019il n\u2019ait choisi.  Un cahier pour noter les commandes, un cahier pour noter les recettes, une calculette, un minitel. Plus tard, un ordinateur, une adresse mail. Pas de site. Les euros ont remplac\u00e9 les francs, le code barre a remplac\u00e9 le prix sur la quatri\u00e8me de couverture, il note sur la page de garde au crayon le prix. Un client entre, il l\u00e8ve la t\u00eate, salue, baisse la t\u00eate, retourne \u00e0 ses commandes, \u00e0 ses recherches, \u00e0 ses d\u00e9ballages de cartons. Il est libraire. Il est libraire parce qu\u2019il choisit les livres. Il est libraire parce qu\u2019il re\u00e7oit des cartons, les ouvre cutter en main, pointe les ouvrages re\u00e7us liste en main. Il est libraire parce qu\u2019il conseille, parce qu\u2019il conna\u00eet les livres dont il parle, leurs auteurs. Il est libraire parce qu\u2019il est lecteur. Il est libraire parce qu\u2019il n\u2019est pas commer\u00e7ant. Il est libraire parce qu\u2019il a une librairie, un lieu o\u00f9 l\u2019on vient s\u2019en savoir ce qu\u2019on cherche mais en sachant qu\u2019on va le trouver. Un lieu o\u00f9 l\u2019on ose entrer, o\u00f9 l\u2019on ose toucher, o\u00f9 l\u2019on ose rester, ou l\u2019on ose parler, o\u00f9 l\u2019on ose se taire, o\u00f9 l\u2019on ose demander, o\u00f9 l\u2019on ose partir sans avoir achet\u00e9, o\u00f9 l\u2019on ose partir avec plus de livres achet\u00e9s qu\u2019on n\u2019avait imagin\u00e9. Un lieu o\u00f9 l\u2019on vient pour parler. On s\u2019y bouscule. On s\u2019y bouscule facilement, la boutique est exigu\u00eb. Les livres sont partout. Sur les rayons, sur les \u00e9chelles, sur les tables, sur la banque, dans des cartons ferm\u00e9s, dans des cartons ouverts, par terre, align\u00e9s, empil\u00e9s, entass\u00e9s. Dehors le temps passe, le glas sonne. Il est temps de prendre la retraite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Acte 5<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne peut pas vivre sans librairie. Le village qui n\u2019est pas un village mais toujours pas un bourg n\u2019a plus de libraire. Le village qui n\u2019est ni village ni bourg doit se mobiliser. C\u2019est l\u2019institutrice qui n\u2019est plus institutrice, plus libraire mais toujours militante qui le dit. Cr\u00e9ons une coop\u00e9rative, sauvons la librairie. P\u00e9titionnons, cagnottons, tractons, t\u00e9l\u00e9phonons, \u00e9crivons, photographions, battons le ciel et toutes les instances terrestres, mais gardons la librairie. La librairie est un bien commun. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Acte 1&nbsp; L\u2019institutrice est communiste, d\u2019h\u00e9ritage, de conviction, de pratique. Exil\u00e9e \u00e0 Paris, qu\u2019y fait-elle? Elle r\u00eave nature, soleil, chevaux, livres, r\u00e9volution. Il faut commencer. Rentrer au pays, cr\u00e9er un lieu, une cellule. Au village &#8211; gros village, petit bourg &#8211; on la conna\u00eet. Une place, des platanes, une fontaine. Elle l\u2019imagine l\u00e0, sa librairie. 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