{"id":211442,"date":"2026-06-11T15:38:08","date_gmt":"2026-06-11T13:38:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=211442"},"modified":"2026-06-11T20:55:04","modified_gmt":"2026-06-11T18:55:04","slug":"6-le-livre-comme-fiction-rose-non","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/6-le-livre-comme-fiction-rose-non\/","title":{"rendered":"#livre #06 | Rose.Non"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>D\u00e9dicace au \u00ab&nbsp;jeune-homme qui\u2026&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>\u00ab&nbsp;Me mouvoir dans les trous <\/em><\/strong><em>\u2014 <\/em><strong><em>espaces sans parole sur papier meurtri \u2014 de l\u00e0 est n\u00e9e mon \u00e9criture&nbsp;\u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Rose<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8230;&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">en bas,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">de la haut,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">t\u00eates d\u2019\u00e9pingle,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">visages vers ROSE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">la lumi\u00e8re, le soleil\u2014au bord<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">de l\u2019arche en acier tout rouill\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">de la plateforme du pont de levage,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">de l\u2019ancienne gare, vestige industriel<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">sur friche au c\u0153ur de la ville.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014NON.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ROSE\u2014<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">tr\u00e9pas,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">en cours,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">bascule, arri\u00e8re-<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">plan sur pic d\u2019Ossau,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ses orteils \u00e9cart\u00e9s, agripp\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014un souffle encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8230;&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le fait que je ne sache pas bien ce qui a commenc\u00e9 mais qu\u2019\u00e0 partir de ce jour-l\u00e0, \u00e7a a recommenc\u00e9 souvent, et qu\u2019au pas de la porte du bistrot des parents, je ne savais d\u00e9j\u00e0 plus si j\u2019existais \u2014 que \u00e7a s\u2019arr\u00eate, en finir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le grincement de l\u2019ouverture de cette autre porte (maman), un regard qui se d\u00e9tourne l\u2019air de rien vers la cave pour ne rien voir de plus que l\u2019entreb\u00e2illement, l\u2019obscurit\u00e9 derri\u00e8re, cette obscurit\u00e9. Lui, il n\u2019y trouve rien \u00e0 redire, oh non, ne trouve rien \u00e0 redire non plus \u00e0 ce cri qui n\u2019est pas, bien au contraire, si le cri avait \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9, il aurait cri\u00e9 plus fort, plus longtemps, il se serait \u00e9gosill\u00e9, outr\u00e9, il sait qu\u2019il doit n\u2019avoir rien entendu, n\u2019avoir pas vu que je l\u2019ai vu, n\u2019avoir pas compris que je sais, que d\u2019autres savent, que d\u2019autres l\u2019ont vus et savent, tous les siens, tous \u2014&nbsp; il avance avec son grand corps, il pose le pied sur la premi\u00e8re marche \u2014 ce pas et c\u2019est fini \u2014 ma voix du dedans, bien enfoui, si profond, tout au fond.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il fallait marcher vers un petit couloir \u2014 au bout du couloir, des poutres \u2014 c\u2019\u00e9tait l\u00e0 qu\u2019\u00e9taient install\u00e9es les jarres \u2014 ma peur bleue&nbsp;\u2014 de gros rats sur les poutres, de tr\u00e8s gros, et leurs queues qui pendaient \u2014 c\u2019est maman qui me demandait d\u2019aller chercher les \u0153ufs \u00e0 la cave, une trentaine souvent, et papa me suivait parce que \u00ab&nbsp;Rose a peur du noir&nbsp;\u00bb. Maman mettait un produit dans les jarres, comme \u00e7a les \u0153ufs se conservaient longtemps \u2014 je n\u2019\u00e9tais pas sage, je voulais m\u2019\u00e9chapper mais papa me demandait de rester tranquille, et, je ne sais plus pourquoi, je restais \u2014 (maman) \u2014 elle n\u2019entendait rien depuis la cuisine du bistrot \u2014 carambolage \u2014<em>&nbsp;<\/em>l\u2019omelette, sauf qui peut. Le coq parade dans le poulailler, poules empoign\u00e9es sauvagement, limaces d\u00e9vor\u00e9es en pagaille. Rose, bris\u00e9e, dans l\u2019angle mort de la basse-cour, en vrac, gratte la terre s\u00e8che. Remont\u00e9e des escaliers avec les \u0153ufs dans le petit panier \u2014 une dr\u00f4le de pellicule blanche sur mes mains, sa dr\u00f4le d\u2019odeur \u2014 papa me disait d\u2019aller me laver vite-fait \u00e0 la salle de bains \u2014 et, c\u2019\u00e9tait lui qui tendait le panier des \u0153ufs \u00e0 maman.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Papa avait toujours l\u2019air rudement content quand maman pr\u00e9parait \u2014 des omelettes, des \u0153ufs au plats, des \u0153ufs \u00e0 la coque, mi mollet ou pas \u2014 les&nbsp;\u0153ufs vraiment, \u00e7a le mettait en joie \u2014 et \u00e7a nous changeait maman et moi, parce que papa \u00e9tait rarement content \u2014 c\u2019\u00e9tait comme \u00e7a. J\u2019aurais tellement voulu d\u00e9guerpir, laisser papa et maman manger les \u0153ufs mais papa me faisait les gros yeux, exigeait que je mange les \u0153ufs avec eux \u2014 me demandait de grimper sur ses genoux, me tenait fort entre ses jambes comme parfois dans le lit quand il me faisait des chatouilles et m\u2019embrassait dans le cou \u2014 c\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 maman me tournait le dos.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026..<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au bord de l\u2019abime, dans sa petite robe achet\u00e9e au march\u00e9, dans ses sandales mal attach\u00e9es, \u2018la petite du bistrot\u2019, ROSE \u2014 si peu souri, si peu de mots, l\u2019ennui, le vomi, si peu la lecture, le dessin un peu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est midi. Au bas de l\u2019arche de l\u2019ancienne gare, sur la friche, bouches en apn\u00e9e, mains en casquette pour \u00e9viter le face \u00e0 face avec le soleil \u2014 ROSE. NON \u2014 En haut de l\u2019arche de l\u2019ancienne gare, sur la friche \u2014 mon ombre se penche, souffle l\u00e9ger dans ma coupe bol (maman, non, pas de frange) \u2014 le mouvement de la mort si discret \u2014 je n\u2019ai pas de chapeau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les quelques secondes juste avant la chute,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">juste avant la descente des escaliers de la cave,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">juste avant le petit bruit des rats \u00e0 l\u2019aff\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je tomberai, je ne sentirai plus rien, mes yeux clos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et, la voix vocif\u00e9rante, salement murmurante du p\u00e8re qui\u2026\u2014 fini,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">et ce go\u00fbt \u00e0 vomir dans la bouche \u2014 fini,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">et les libidineux yeux complices des clients du bistrot \u2014 fini,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">et la vue du tableau en face de mon lit, l\u2019unique peinture du pater, son cadeau pour la f\u00eate des m\u00e8res \u2014 coups de pinceau pour les fleurs bleues aux pistils rouges et charnus du bouquet, brins miniatures vite faits sur les c\u00f4t\u00e9s du vase \u2014 fini, fini.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, un petit vent frais flotte dans ma robe \u2014 le mouvement de la vie si discret \u2014 et une banderole de nuages blancs se d\u00e9plie au sommet du pic d\u2019Ossau. A quelques m\u00e8tres derri\u00e8re moi, la porte tagu\u00e9e du hangar \u00e9ventr\u00e9e depuis la temp\u00eate \u2013 un parchemin mouvant d\u2019une masse d\u2019\u00e9tourneaux s\u2019engouffre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ressort \u2013 au bord du vide, avec eux m\u2019envoler \u2014 (maman)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est midi pass\u00e9 de quelques secondes. Les \u2014 NON.ROSE \u2014 d\u00e9vast\u00e9s, aspir\u00e9s, affol\u00e9s, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s au bas de l\u2019arche en acier tout rouill\u00e9 de l\u2019ancienne gare, sur la friche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De l\u00e0-haut, entre deux angles d\u2019immeubles, un rayon de soleil au milieu de la foule \u2014 les bras enlac\u00e9s d\u2019un jeune couple, le blanc de leur peau \u00e0 peau, une main qui enroule nerveusement la bretelle d\u2019un sac en tissu entre ses doigts. Pour moi, c\u2019en est donc fini du jeune-homme qui\u2026&nbsp;? \u2014 qui, sans lever la t\u00eate derri\u00e8re ses lunettes, venait parfois le samedi et me regardait depuis la table du fond.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026..<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Rose, la fille du bistrot LE CARILLON du 135 avenue Michelet, habitait au-dessus du caf\u00e9, \u00e0 peine \u00e0 quelques m\u00e8tres de chez moi.&nbsp;On y venait avec mon p\u00e8re, le samedi un peu avant midi <\/em>\u2014<em> je m\u2019en souviens parce que ma m\u00e8re nous demandait de d\u00e9barrasser le plancher pour laver chez nous \u00e0 grande eau. Rose \u00e9tait assise dans un coin, derri\u00e8re une petite table en bois pr\u00e8s de la porte <\/em>\u2014<em> bois poreux, stri\u00e9, la crasse depuis longtemps accumul\u00e9e entre les fentes, ind\u00e9crottable. Ses parents faisaient les beaux devant les clients. Leur fille, ils la calculaient \u00e0 peine, et \u00e7a se voyait dans son regard \u00e0 elle, cette absence.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Rose tra\u00e7ait des traits avec un stylo \u00e0 bille noir, sur une feuille arrach\u00e9e dans son cahier d\u2019\u00e9cole, sortait de sa trousse de petites \u00e9pingles, et transper\u00e7ait son dessin avec attention et rage infinies. Un jour, que je me trouvais \u00e0 la porte du bistrot et qu\u2019elle \u00e9tait descendue \u00e0 la cave, je me suis empar\u00e9 de son dessin <\/em>\u2014 <em>une galaxie de trous sur la table en bois.&nbsp;Je l\u2019avais pos\u00e9 sur le banc de la friche \u2014 l\u00e0 o\u00f9 elle jouait seule \u00e0 \u00ab&nbsp;un deux trois soleil&nbsp;\u00bb en plaquant son visage contre le tronc d\u2019un arbre <\/em>\u2014 <em>un marronnier je me souviens <\/em>\u2014 <em>Rose, se retournait pour surprendre les ombres, comme si elle s\u2019exer\u00e7ait \u00e0 grandir avec. M\u2019avait-elle vu&nbsp;? C\u2019est sans surprise qu\u2019elle avait d\u00e9couvert son dessin sur le banc. A l\u2019arri\u00e8re de la feuille, en grand, j\u2019avais \u00e9crit \u00ab&nbsp;Toujours, je serai dans notre ombre&nbsp;\u00bb. Elle avait caress\u00e9 le dr\u00f4le de visage dessin\u00e9 sur sa feuille, puis lentement, elle l\u2019avait pli\u00e9e et mise bien \u00e0 plat dans sa poche. Elle \u00e9tait repartie jouer contre l\u2019arbre \u00ab&nbsp;Un deux trois soleil&nbsp;\u00bb<\/em> \u2014 <em>ces mots d\u00e9tourn\u00e9s, sa p\u00e2leur\u2026 A quelques m\u00e8tres de l\u00e0, je ne me lassais pas d\u2019attraper nos silences tandis que l\u2019ombre froide talonnait la lumi\u00e8re<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est midi pass\u00e9 d\u2019une minute. Au bas de l\u2019arche de l\u2019ancienne gare, depuis la plateforme du pont de levage, vestige industriel sur la friche au c\u0153ur de la ville, \u00e7a crie, \u00e7a s\u2019agite \u2014 ROSE.NON \u2014 L\u00e0-haut, tr\u00e9pas en cours, bascule avec en arri\u00e8re-plan le pic d\u2019Ossau \u2014 les orteils de Rose agripp\u00e9s \u2014 un souffle encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019\u00e9tais r\u00e9guli\u00e8rement houspill\u00e9e par la maitresse. Mon p\u00e8re et ma m\u00e8re ne savaient pas bien quoi faire avec moi, alors ils me gardaient pr\u00e8s d\u2019eux au caf\u00e9 \u2013 oblig\u00e9e de faire mes devoirs assise derri\u00e8re la petite table en bois de l\u2019entr\u00e9e. J\u2019avais beau essay\u00e9 d\u2019attraper les mots sur les pages de mes cahiers et de mes livres, de m\u2019y exercer de toutes mes forces\u2026 Lire, relire \u2014 rien \u00e0 faire \u2014 carambolage \u2014 j\u2019avais le tournis, je disparaissais derri\u00e8re les pleins et les d\u00e9li\u00e9s. Oh diable les exercices \u00e0 trous comme les appelait la maitresse. Moi, des trous, j\u2019en avais plein le c\u0153ur et derri\u00e8re les yeux. Alors, sans bien savoir pourquoi, j\u2019arrachais des feuilles dans mon cahier, laissais mon stylo \u00e0 bille fl\u00e2ner dessus et, de toutes mes forces, je tra\u00e7ais des traits, rageusement je dessinais des visages et, j\u2019\u00e9pinglais mes portraits sur ma table en bois. Me mouvoir co\u00fbte que co\u00fbte, trouer, dessiner le vide des mots \u2014 \u00e9pingler, trouer, dessiner, \u00e9pingler, trouer\u2026 (maman)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En guise de surveillance aux devoirs, \u00e0 chaque carillon de la porte d\u2019entr\u00e9e du bistrot, j\u2019avais droit aux coups d\u2019\u0153il des clients qui me trouvaient de plus en plus charmante, et aux sourires entendus de mes parents qui acquies\u00e7aient, pas peu fiers. Quand ils avaient besoin, vers midi, je servais les omelettes. Pour me remercier, les clients me claquaient une bise \u2014 suintements ti\u00e8des de baves avin\u00e9es au coin de mes l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le jeune homme qui\u2026, \u00e0 peine si je l\u2019apercevais dans la cour de l\u2019\u00e9cole. Il \u00e9tait toujours seul. Ses lunettes lui tombaient sur le nez. Du revers de la main, d\u2019un geste bref et pr\u00e9cis, il les rechaussait sur ses yeux. Il venait manger quelques fois&nbsp;<em>Au Carillon <\/em>\u2014&nbsp;le samedi midi justement \u2014 avec son p\u00e8re. Tous deux se parlaient un peu, tr\u00e8s peu, lui, \u00e0 voix basse, son p\u00e8re d\u2019une voix tonitruante comme tous les habitu\u00e9s du bistrot. Le p\u00e8re commandait chaque fois deux omelettes \u2013 baveuses, il pr\u00e9cisait. C\u2019est celles-l\u00e0 aussi que mon p\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rait. Quand je m\u2019approchais pour les leur servir, j\u2019entendais la voix du jeune-homme qui\u2026, une dr\u00f4le de voix encav\u00e9e qui d\u00e9rapait tant\u00f4t dans les graves, tant\u00f4t les aigus. Ses trop longues jambes l\u2019obligeaient \u00e0 d\u00e9porter son bassin sur le c\u00f4t\u00e9 de la chaise, hors de la table \u2014 \u00ab&nbsp;Tu g\u00eanes le passage de la demoiselle fiston, tu vois bien&nbsp;\u00bb disait le p\u00e8re. Le jeune-homme qui\u2026 arrachait alors de ses tripes un maigre pardon, qu\u2019il m\u2019adressait t\u00eate basse. L\u2019omelette, il la mangeait \u00e0 petites bouch\u00e9es\u2014 je m\u2019en souviens bien \u2014 apr\u00e8s avoir griff\u00e9 \u00e0 la fourchette sa surface jaune, gluante et informe \u2014 comme s\u2019il voulait m\u2019\u00e9crire, tracer ma douleur. Certains petits morceaux traversaient les mailles de sa fourchette. Parfois m\u00eame, l\u2019un d\u2019eux glissait au coin de ses l\u00e8vres, et s\u2019agrippait aux quelques poils qui poussaient l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois lib\u00e9r\u00e9e de mes devoirs pour lundi et du service du samedi midi, j\u2019avais l\u2019autorisation d\u2019aller jouer sur la friche pr\u00e8s de l\u2019Arche. Sur le vieux rail de la gare abandonn\u00e9e, un train aurait pu surgir, bruits de sifflements et d\u2019acier rouill\u00e9. C\u2019est l\u00e0, que j\u2019avais rendez-vous avec le soleil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque jour depuis, avec l\u2019ombre de moi-m\u00eame, je marche, me m\u00e9fie de tout ce qui s\u2019immisce, se contorsionne, glisse dans les interstices \u2014 ni vu ni connu, une \u00e9cume de poussi\u00e8re tout \u00e0 coup balay\u00e9e&nbsp;par le vent \u2014 signe avant-coureur&nbsp;de\u2026 d\u2019un\u2026 je ne sais quoi\u2026 Ce soup\u00e7on de regard dans la vitre, ce souffle fugace \u2026 \u2014 moi je l\u2019ai vu, je l\u2019ai entendu (maman \u2014 maman).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9dicace au \u00ab&nbsp;jeune-homme qui\u2026&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Me mouvoir dans les trous \u2014 espaces sans parole sur papier meurtri \u2014 de l\u00e0 est n\u00e9e mon \u00e9criture&nbsp;\u00bb. Rose &#8230;&#8230; Tout en bas, de la haut, t\u00eates d\u2019\u00e9pingle, visages vers ROSE la lumi\u00e8re, le soleil\u2014au bord de l\u2019arche en acier tout rouill\u00e9, de la plateforme du pont de levage, de l\u2019ancienne gare, vestige industriel sur <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/6-le-livre-comme-fiction-rose-non\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#livre #06 | Rose.Non<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":697,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8020,8090],"tags":[],"class_list":["post-211442","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-livre-comme-fiction","category-le-livre-comme-fiction-06-annie-ernaux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/211442","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/697"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=211442"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/211442\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":211473,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/211442\/revisions\/211473"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=211442"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=211442"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=211442"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}