{"id":21168,"date":"2019-12-17T14:49:55","date_gmt":"2019-12-17T13:49:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=21168"},"modified":"2021-07-03T16:47:23","modified_gmt":"2021-07-03T14:47:23","slug":"des-mots-poses-sur-ton-visage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/des-mots-poses-sur-ton-visage\/","title":{"rendered":"Des mots pos\u00e9s sur ton visage"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le sourire de la photographie, tu ne le donnes qu\u2019\u00e0 l\u2019objectif. Les rares fois o\u00f9. Un sourire de Joconde, qui ne bouscule pas les traits. Sourire \u00e0 bouche ferm\u00e9e laissant \u00e0 leur place les pommettes hautes, les yeux grands ouverts. Les cheveux sombres en vagues sur le c\u00f4t\u00e9. &nbsp;Ce visage de la photographie n\u2019est venu \u00e0 moi que bien des ann\u00e9es apr\u00e8s ta mort. Tu m\u2019apparais ainsi plus jeune que je ne le suis moi-m\u00eame aujourd\u2019hui. Et le regard calme et direct avec lequel tu me fixes sans me voir est exactement celui de ton fils, qui est encore \u00e0 naitre, dans quelques d\u00e9cennies. Mais il est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, patientant, \u00e0 l\u2019abri de ton visage ouvert et silencieux de la photographie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l\u2019autre photographie, celle bien plus commune, car existant \u00e0 plusieurs exemplaires, le sourire \u00e0 tes l\u00e8vres est plus franc et donne une sorte de pl\u00e9nitude \u00e0 ton visage, quelque chose d\u2019une attente, enfin combl\u00e9e. Tu n\u2019as pas vieilli. Tu n\u2019es pas morte. Tu continues de scruter un point impr\u00e9cis devant toi. Une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle l\u00e9g\u00e8re. \u00c0 quoi r\u00eaves-tu maintenant que tu n\u2019as plus faim&nbsp;? Quelles images accessibles se forment dans l\u2019eau calme de ton regard&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ton visage est lune, soleil plein et rond venu remplir \u00e0 ras-bord l\u2019espace de la vitre. Il mange le vide. Il attend. Il n\u2019a ni yeux ni bouche, pourtant il scrute, il murmure \u2014 je sais \u00e0 peu pr\u00e8s quels mots te viennent, s\u2019agglom\u00e8rent \u00e0 ta bouche \u2014 il n\u2019observe pas, il cherche sur le ruban de la route. Il attend un bruit. Les samedis vers quatre heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton visage est pain. Ton visage est le rond parfait que dessine le dimanche \u00e0 midi la vague molle et fumante de la <em>polenta<\/em> \u00e9tal\u00e9e sur la planche, ton visage pench\u00e9 est absorb\u00e9, il disparait, se dissout dans la vapeur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La tartine large et tendre et ti\u00e8de de ta joue, velours, mie beurr\u00e9e, contre la mienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui vient en premier, c\u2019est le nez. Au milieu. Il est un peu rond, avec des ailes bien dessin\u00e9es et charnues. Un nez de trois petits rebonds. Je ne me pose pas la question de savoir comment je le trouve. C\u2019est le tien, cela suffit. Il est pass\u00e9 chez ta fille qui en a h\u00e9rit\u00e9. Ma grand-m\u00e8re. Chez elle, sur son visage, il est mou. Il ne lui appartient pas. Ce n\u2019est pas celui de ma m\u00e8re, qui est all\u00e9e p\u00eacher le sien du c\u00f4t\u00e9 des B du Mont-Dessus. Dans les miroirs, je le rencontre, \u00e0 mesure que l\u2019\u00e2ge m\u2019en dessine un. Je m\u2019aper\u00e7ois que mon reflet glisse vers le tien, mais par le nez seulement.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le front de tes visages des dimanches s\u2019accumulent les morts. Et \u00e0 tes yeux, les larmes ont creus\u00e9es de larges sillons, des vall\u00e9es molles, jusqu\u2019aux commissures des l\u00e8vres. L\u2019amertume du caf\u00e9 colle \u00e0 ta langue comme le go\u00fbt de ces d\u00e9parts, d\u00e9port\u00e9s, \u00e0 qui tu parles de temps en temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a le visage de la consultation chez le docteur. Les traits lisses, le front s\u00e9rieux et grave. Visage d\u2019attente de diagnostic. Visage d\u2019eau de Cologne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a le visage de Tino Rossi. Lorsque tu entends sa voix et que tout s\u2019arr\u00eate, rien qu\u2019un moment. Alors tes l\u00e8vres s\u2019entrouvrent et tu murmures les paroles de la chanson, doucement, rien que pour toi. Sans d\u00e9ranger l\u2019air vacant autour de toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas voulu rencontrer le visage de ta mort. Ton dernier visage ce jour-l\u00e0 est rest\u00e9 le verre d\u2019eau vide et la petite cuiller dans l\u2019\u00e9vier blanc.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le sourire de la photographie, tu ne le donnes qu\u2019\u00e0 l\u2019objectif. Les rares fois o\u00f9. 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