{"id":212200,"date":"2026-06-20T18:54:28","date_gmt":"2026-06-20T16:54:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=212200"},"modified":"2026-06-20T18:54:29","modified_gmt":"2026-06-20T16:54:29","slug":"livre-03-librairie-le-phoenix-grand-rue-pouatie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-03-librairie-le-phoenix-grand-rue-pouatie\/","title":{"rendered":"livre #03 Librairie Le Ph\u0153nix, Grand-rue, Pouati\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on entrait dans la librairie le Ph\u0153nix, Grand-rue, \u00e0 Pouati\u00e9, il fallait d\u2019abord se faire \u00e0 l\u2019odeur de br\u00fbl\u00e9, et cela en rebutait plus d\u2019un ce relent irritant la gorge et les narines, c\u2019\u00e9tait comme p\u00e9n\u00e9trer dans un antre antique, une caverne o\u00f9 l\u2019on aurait fum\u00e9 le gibier, durci \u00e0 la flamme les pointes des \u00e9pieux : et pourtant non, rien de cela sinon l\u2019odeur, car ici on d\u00e9couvrait, comme dans toute bonne librairie, des biblioth\u00e8ques hautes remplies de livres, et des tables dispos\u00e9es au centre pour servir de pr\u00e9sentoirs. Il fallait s\u2019approcher pour comprendre l\u2019origine de l\u2019odeur, prendre un livre dans ses mains, le feuilleter. Certains portaient de simples aur\u00e9oles jaun\u00e2tres de chaleur comme des moisissures ; si leur couverture \u00e9tait plastifi\u00e9e, celle-ci se trouvait \u00e9trangement gondol\u00e9e ou recouverte de v\u00e9sicules ; d\u2019autres \u00e9taient br\u00fbl\u00e9s plus f\u00e9rocement, il leur manquait un coin, un bout de la tranche, les premi\u00e8res ou les derni\u00e8res pages, et de la suie les maculaient comme des taches d\u2019encres ; un grand nombre des livres se trouvaient plus incomplets encore, calcin\u00e9s par le feu d\u2019un tiers de leur volume ou davantage et prenaient leur place dans les \u00e9tag\u00e8res dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire ; et puis on trouvait enfin de nombreux chicots de papier ne ressemblant plus en rien \u00e0 l\u2019objet qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9, et rassemblant encore pourtant quelques fragments de pages, ou un bout de couverture accroch\u00e9 \u00e0 quelques centim\u00e8tres de reliure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le feu s\u2019\u00e9tait propag\u00e9 tr\u00e8s vite, m\u2019avait-on annonc\u00e9 \u2014 cela arrive, un incendie, il n\u2019y a pas de raison qu\u2019ils \u00e9pargnent davantage les librairies que d\u2019autres lieux \u2014, quoique certains plus tard dirent qu\u2019il avait br\u00fbl\u00e9 toute la nuit, presque secr\u00e8tement, comme on cuit un rago\u00fbt, se r\u00e9v\u00e9lant seulement au matin en faisant \u00e9clater la vitrine et remplissant la rue d\u2019une fum\u00e9e \u00e2cre. Le d\u00e9sastre \u00e9tait total, les flammes n\u2019ayant \u00e9pargn\u00e9 aucun rayonnage, pas m\u00eame les volumes les plus hauts perch\u00e9s, ou ceux rang\u00e9s dans les tiroirs au ras du sol, ou ceux encore qu\u2019on gardait dans des vitrines en raison de leur raret\u00e9 \u2014 la librairie Le Ph\u0153nix avait une belle collection d\u2019\u00e9ditions pr\u00e9sentant des petits d\u00e9fauts d\u2019impression, des petits rat\u00e9s de fabrication qui les rendaient uniques. Dans les r\u00e9serves, les d\u00e9g\u00e2ts \u00e9taient tout aussi consid\u00e9rables, comme si le feu avait malignement d\u00e9fait les empilements et \u00e9ventr\u00e9 les cartons pour attaquer chaque livre l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, marquer de sa morsure chaque ouvrage. La structure du b\u00e2timent fut elle aussi endommag\u00e9e, pas irr\u00e9m\u00e9diablement, mais il apparut comme une \u00e9vidence que les travaux seraient longs avant que la librairie puisse rena\u00eetre de ses cendres, si m\u00eame cela arriverait \u2014 on s\u2019imaginait plut\u00f4t qu\u2019un magasin de v\u00eatements viendrait prendre sa place.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais non, c\u2019\u00e9tait faire injure au propri\u00e9taire obstin\u00e9 du Ph\u00e9nix, qui rouvrit le magasin moins de quatre mois plus tard. Les peintures, le mobilier, l\u2019\u00e9clairage, tout avait \u00e9t\u00e9 refait \u00e0 neuf, d\u2019une fa\u00e7on \u00e0 peu pr\u00e8s identique \u00e0 ce qui existait avant l\u2019incendie, dans ce style un peu moderniste et impersonnel qui \u00e9tait le sien, avec beaucoup de blanc et des barres m\u00e9talliques, un \u00e9clairage soign\u00e9, un peu intense parfois. Ce qui avait chang\u00e9, c\u2019\u00e9tait l\u2019odeur, donc, et les livres pr\u00e9sent\u00e9s, tous des ouvrages qui avaient surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019incendie, plus ou moins complets, mais aucun compl\u00e8tement indemne. Dans un premier temps, on saisissait l\u2019objet br\u00fbl\u00e9 avec r\u00e9ticence, comme si on n\u2019avait peur de lui faire mal l\u00e0 o\u00f9 le feu l\u2019avait meurtri, mais aussi parce qu\u2019on ne voulait pas se mettre de l\u2019odeur \u00e2cre dans la paume \u2014 on tenait du bout des doigts, avec curiosit\u00e9, avec piti\u00e9. On ne comprenait pas bien ce qu\u2019avait voulu faire le propri\u00e9taire&nbsp;: un cimeti\u00e8re ? un manifeste ? une \u0153uvre ? On n\u2019osait pas d\u00e9ranger dans leur repos ces d\u00e9pouilles noircies ou jaunies par les flammes, on leur rendait un dernier hommage et s\u2019appr\u00eatait \u00e0 s\u2019\u00e9loigner.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais voici que r\u00e9sonnait le tintement de la caisse automatique\u00a0: il y avait donc un acheteur. C\u2019est ce monsieur tout en noir, et il n\u2019a pas choisi un livre presque entier, mais un de ceux que le feu avait comme coup\u00e9 en deux, d\u00e9vorant la moiti\u00e9 droite, laissant intact la reliure et la moiti\u00e9 gauche. On s\u2019approche, curieux forc\u00e9ment, on interroge sur ce choix. Il montre alors. Il ouvre \u00e0 la premi\u00e8re page (le 9 qui la num\u00e9rote est lui-m\u00eame rong\u00e9), et lit : <em>Aujourd\u2019hui, maman est \u2014 \u00eatre hier, je ne sais \u2014 t\u00e9l\u00e9gramme de l\u2019asile \u2014 Enterrement demain. \u2014 gu\u00e9s.\u00a0\u00bb Cela ne veut \u2014 peut-\u00eatre hier \u2014 L\u2019asile de vieillards\u2026 <\/em>Le monsieur se tait, on le sent \u00e9mu. <em>Je n\u2019avais jamais lu <\/em>l\u2019Etranger<em> de cette fa\u00e7on, dit-il enfin, je ne sais pas, quand je l\u2019ai ouvert, cela m\u2019a frapp\u00e9 combien cette\u2026<\/em> Il s\u2019arr\u00eate, fait un mouvement des bras et dit : Il faut que j\u2019y aille.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors on y est retourn\u00e9, on a ouvert les livres br\u00fbl\u00e9s, s\u00e9rieusement, curieusement, m\u00eame les plus lacunaires, surtout ceux-l\u00e0 peut-\u00eatre parce que les plus inattendus. On lit sur un lambeau de page unique\u00a0: <em>A la \/ pr\u00e9cipice\u00a0\/ devoir \/ de dire<\/em>. Du titre, il ne reste que les derni\u00e8res lettres : <em>voire<\/em> \u2014 aucun nom d\u2019auteur. Quand on a lu, on ne veut plus quitter, c\u2019est devenu notre livre, on se dit qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9 pour nous, et on comprend l\u2019empressement du monsieur noir, de l\u2019emporter chez soi, de le mettre en bonne place dans la biblioth\u00e8que (on ne sait pas encore comment) avec ces livres qu\u2019on relit tout le temps de peur d\u2019en avoir rat\u00e9 quelque chose, de peur que la vie s\u2019arr\u00eate soudainement avant qu\u2019on les ait relu une derni\u00e8re fois, comme on embrasse avidement l\u2019\u00eatre aim\u00e9 pour avoir le go\u00fbt de ses l\u00e8vres avec soi tout le temps, on sait que celui-l\u00e0 se fanera jamais, comme si parce que les flammes l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9chir\u00e9 il ne pourrait plus \u00eatre atteint par la mort.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A la librairie le Ph\u0153nix, Grand-rue, \u00e0 Pouati\u00e9, l\u2019odeur \u00e2cre du br\u00fbl\u00e9 prenait \u00e0 la gorge et au nez d\u00e8s qu\u2019on ouvrait la porte vitr\u00e9e, et cela persista m\u00eame quand il ne resta plus que quelques livres sur la table centrale (je me souviens d\u2019un Val\u00e9ry Larbaud tout d\u00e9form\u00e9, presque complet mais comme repli\u00e9 sur lui-m\u00eame), et quand le dernier livre fut achet\u00e9, que la librairie fut vide de toute trace du feu, c\u2019est alors qu\u2019elle ferma pour de bon \u2014 on y vendait des miroirs et des boules de verre la derni\u00e8re fois que j\u2019y suis pass\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on entrait dans la librairie le Ph\u0153nix, Grand-rue, \u00e0 Pouati\u00e9, il fallait d\u2019abord se faire \u00e0 l\u2019odeur de br\u00fbl\u00e9, et cela en rebutait plus d\u2019un ce relent irritant la gorge et les narines, c\u2019\u00e9tait comme p\u00e9n\u00e9trer dans un antre antique, une caverne o\u00f9 l\u2019on aurait fum\u00e9 le gibier, durci \u00e0 la flamme les pointes des \u00e9pieux : et pourtant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/livre-03-librairie-le-phoenix-grand-rue-pouatie\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">livre #03 Librairie Le Ph\u0153nix, Grand-rue, Pouati\u00e9<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":717,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8051],"tags":[],"class_list":["post-212200","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-livre-comme-fiction-03-librairies"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/212200","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/717"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=212200"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/212200\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":212201,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/212200\/revisions\/212201"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=212200"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=212200"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=212200"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}