{"id":212450,"date":"2026-06-22T00:22:01","date_gmt":"2026-06-21T22:22:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=212450"},"modified":"2026-06-22T00:33:23","modified_gmt":"2026-06-21T22:33:23","slug":"le-livre-comme-fiction-07-et-08-la-vie-des-autres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-livre-comme-fiction-07-et-08-la-vie-des-autres\/","title":{"rendered":"#le livre comme fiction #07 et 08| La vie des autres"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"528\" height=\"211\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/image-4.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-212451\" style=\"aspect-ratio:2.502383185716552;width:512px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/image-4.png 528w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/image-4-420x168.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 528px) 100vw, 528px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous, je les ai tous perdus. Ma m\u00e8re les avait peut-\u00eatre conserv\u00e9s un temps apr\u00e8s mon d\u00e9part, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-huit ans. Elle ne m\u2019en a jamais parl\u00e9 depuis et \u00e0 sa mort, quand il a fallu vider l\u2019appartement, je n\u2019en ai trouv\u00e9 aucun. Elle avait d\u00fb les faire disparaitre. Comme ma m\u00e9moire les a aussi effac\u00e9. Un jour pendant une s\u00e9ance d\u2019hypnose ericksosiennne, j\u2019ai cru voir remonter le souvenir d\u2019un de ces livres de mes premi\u00e8res ann\u00e9es. Sur combien&nbsp;? Je sais que ma m\u00e8re me lisait des histoires, mais quelles histoires&nbsp;? Celui que j\u2019ai cru retrouver dans cet \u00e9trange \u00e9tat entre veille et sommeil, avait une couverture cartonn\u00e9e, j\u2019y voyais une lionne et son petit dans une for\u00eat. Mais quand j\u2019ai ouvert le livre toutes les pages \u00e9taient blanches. J\u2019ai soudain ouvert les yeux, la vision s\u2019est \u00e9vapor\u00e9e, j\u2019ai pleur\u00e9. Il y avait toujours une boite de mouchoirs en papier sur une petite table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fauteuil. En sortant de la s\u00e9ance, je me suis arr\u00eat\u00e9e devant une petite librairie qui fait office de soldeur de livres invendus. J\u2019ai trouv\u00e9 le rayon enfant, j\u2019ai cherch\u00e9 une couverture de livre qui aurait eu quelque ressemblance avec celle de mon livre fant\u00f4me. J\u2019ai d\u00e9nich\u00e9 un petit format carr\u00e9, on y voyait une lionne, un petit et un lion. Une famille, quoi. Je l\u2019ai ouvert, une histoire dedans \u00e9claboussait mes yeux encore humides, l\u2019histoire d\u2019une famille, une vraie, avec des parents. Je l\u2019ai achet\u00e9, il ne m\u2019a jamais quitt\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 de tous mes d\u00e9m\u00e9nagements. Jamais \u00e9gar\u00e9, jamais perdu. A ma mort, personne ne comprendra pourquoi ce livre au milieu des autres. Moi, je sais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Antigone. Comme j\u2019aimerai retrouver ce livre \u00e0 la couverture rouge sang qui m\u2019a accompagn\u00e9e partout o\u00f9 je suis all\u00e9e pendant une ann\u00e9e de r\u00e9p\u00e9tition de la pi\u00e8ce du m\u00eame nom dans laquelle un ami m\u2019avait embarqu\u00e9 comme on prend le large sans savoir o\u00f9 on va. La petite troupe de com\u00e9diens amateurs avaient d\u00e9cid\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 de jouer la pi\u00e8ce de Jean Anouilh et on m\u2019avait assign\u00e9 le r\u00f4le d\u2019Ism\u00e8ne. Je venais de pr\u00eater serment, je plaidais beaucoup de dossiers la journ\u00e9e et le soir je retrouvais mes confr\u00e8res pour r\u00e9p\u00e9ter. Ce livre \u00e9tait truff\u00e9 de commentaires dans la marge, de rep\u00e8res pour accentuer une phrase, effacer une syllabe. Je me souviens d\u2019avoir griffonn\u00e9, ratur\u00e9, soulign\u00e9, ray\u00e9, gomm\u00e9, entour\u00e9, \u00e9corn\u00e9. Parfois je tombais de fatigue dans mon lit, mais il \u00e9tait l\u00e0 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi et je le retrouvai, le matin, tomb\u00e9 au pied du lit. Je me sentais plus proche d\u2019Antigone mais j\u2019avais d\u00fb prendre parti avec ce r\u00f4le. Sa s\u0153ur. Le parti de la raison, de la soumission \u00e0 l\u2019autorit\u00e9. Je me souviens de cette vaine injonction d\u2019Ism\u00e8ne \u00e0 Antigone <em>Ne tente pas ce qui est au-dessus de tes forces<\/em>. &nbsp;J\u2019ai peut-\u00eatre perdu ce livre apr\u00e8s une premi\u00e8re repr\u00e9sentation en Belgique. J\u2019\u00e9tais terroris\u00e9e. En sortant de sc\u00e8ne, je me suis trouv\u00e9e plus que mauvaise. Nulle. J\u2019ai gagn\u00e9 la conviction que ma place \u00e9tait devant un pr\u00e9toire o\u00f9 le jeu de r\u00f4les est coll\u00e9-serr\u00e9 au r\u00e9el, au factuel, \u00e0 la vraie vie. J\u2019ai trouv\u00e9 il y a peu un exemplaire d\u2019occasion dans une brocante. Les Editions de La table Ronde. Lui aussi avait \u00e9t\u00e9 lu et relu, les pages \u00e9taient jaunies, il sentait un peu le moisi. Je l\u2019ai pris et j\u2019ai souri en relisant \u00e0 la page 29 <em>Ton bonheur est l\u00e0 devant toi et n\u2019as qu\u2019\u00e0 le prendre<\/em>. Il faisait beau et chaud ce jour-l\u00e0. Je respirais un air de libert\u00e9 et de presqu\u2019insouciance. Pendant qu\u2019Antigone gisait au <em>fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d\u2019enfant<\/em>\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A d\u00e9faut d\u2019avoir assez de m\u00e9moire pour \u00e9crire un jour ses m\u00e9moires, on peut prendre un virage radical. D\u2019abord il y a eu le coup de la panne que je me suis inflig\u00e9e \u00e0 un moment o\u00f9 je sentais le trouble de la dangereuse lassitude face \u00e0 ce monde en d\u00e9liquescence envahir tout mon \u00eatre. Neurones, hormones, organes, \u00e9motions se sont pass\u00e9s le message pour \u00e9puiser le peu d\u2019\u00e9nergie qu\u2019il me restait pour accomplir les gestes du quotidien. Il n\u2019\u00e9tait plus question d\u2019\u00e9crire une ligne, un mot. Un matin o\u00f9 depuis plusieurs semaines la fatigue s\u2019installait confortablement d\u00e8s le r\u00e9veil, j\u2019aper\u00e7us d\u2019un \u0153il mi-clos un appel sur mon t\u00e9l\u00e9phone d\u2019un qui, il y a quelques ann\u00e9es, avait voulu que j\u2019\u00e9crive ses m\u00e9moires. J\u2019avais oubli\u00e9, zapp\u00e9, gomm\u00e9, enfoui. En pr\u00e9parant un th\u00e9 matcha, seul breuvage qui me donnait l\u2019impression de me garder relativement \u00e9veill\u00e9e, j\u2019entendis une petite voix, celle d\u2019un <em>pourquoi pas, <\/em>jaillir comme ces petits clowns mont\u00e9s sur ressort qui sortent en gesticulant quand on ouvre le couvercle de la boite qui les tient enferm\u00e9s, comprim\u00e9s, recroquevill\u00e9s. Une petite voix toute guillerette, l\u00e9g\u00e8re, assur\u00e9e, rassurante. Exit la panne d\u2019inspiration, la panne d\u2019\u00e9nergie, la panne de joie de vivre. J\u2019ai rappel\u00e9, on a parl\u00e9, on s\u2019est dit oui. Pour une parution en juillet. C\u2019est court, c\u2019est jouable. On s\u2019est mis au travail. Mon cerveau \u00e0 nouveau irrigu\u00e9, les hormones requinqu\u00e9es, exit les crampes et les maux de t\u00eate, ass\u00e9ch\u00e9s les pleurs pour tout, pour rien. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9, not\u00e9, j\u2019ai questionn\u00e9, not\u00e9, on a ri, j\u2019ai accompagn\u00e9 des longs silences sur certaines tranches de vie. J\u2019ai \u00e9crit, le jour, la nuit. Avec une intense joie. Une intensit\u00e9 joyeuse. Un dimanche, je l\u2019ai invit\u00e9 \u00e0 venir lire, partager, \u00e9changer, corriger, supprimer, refuser, pourquoi pas. Lui, le rigolo de service qui ne s\u2019\u00e9panche sur rien ni personne, a fondu. En larmes. Ne comprenait pas ce qu\u2019il lui arrivait. Sa vie de derri\u00e8re comme sur un grand \u00e9cran devant ses yeux avec des mots touch\u00e9s coul\u00e9s en plein c\u0153ur. Le titre du livre porte son pr\u00e9nom. En lettres majuscules sous ses lunettes jaunes d\u00e9cor\u00e9es d&rsquo;\u00e9toiles multicolores. Il a voulu comme sous-titre <em>ma vie est une escroquerie.<\/em> Adjug\u00e9. Pour ce livre aussi l\u00e9ger qu\u2019un \u00e9t\u00e9 d\u2019apr\u00e8s guerre. Le livre de sa vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tous, je les ai tous perdus. Ma m\u00e8re les avait peut-\u00eatre conserv\u00e9s un temps apr\u00e8s mon d\u00e9part, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-huit ans. Elle ne m\u2019en a jamais parl\u00e9 depuis et \u00e0 sa mort, quand il a fallu vider l\u2019appartement, je n\u2019en ai trouv\u00e9 aucun. Elle avait d\u00fb les faire disparaitre. Comme ma m\u00e9moire les a aussi effac\u00e9. 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