{"id":213107,"date":"2026-06-26T20:23:38","date_gmt":"2026-06-26T18:23:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=213107"},"modified":"2026-06-26T20:40:55","modified_gmt":"2026-06-26T18:40:55","slug":"chroniques-00-prologue-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-00-prologue-2\/","title":{"rendered":"#chroniques #00 | Prologue"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 | Liber mundi<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Est-ce que le monde naturel se d\u00e9chiffre comme un grand livre ? <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Moi, je ne sais pas tr\u00e8s bien ce que disent les brindilles saisies dans la glace, les nervures bleut\u00e9es du gr\u00e8s, l\u2019eau qui bouillonne dans les trous du ruisseau. <\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2 | Pr\u00e9paratifs du d\u00e9part (entre 6h30 et 12h30 \u00e0 Munich, Bavi\u00e8re)<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sensation d&rsquo;une pr\u00e9sence qui passe dans la chambre comme une onde. Peur diffuse. Je me l\u00e8ve et vais fermer la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enroul\u00e9e dans du coton, je me souviens du d\u00eener d&rsquo;hier et d&rsquo;I., 13 ans, qui imitait des aventuri\u00e8res russes venues \u00e0 Munich se trouver des \u00e9poux vieux et riches. Elle reproduisait comiquement leurs yeux mi-clos, leurs l\u00e8vres serr\u00e9es par la chirurgie esth\u00e9tique et leur mani\u00e8re de parler, laconique et glac\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bruit des volets \u00e9lectriques. Bruit de la machine \u00e0 caf\u00e9 De&rsquo;Longhi. Bruits m\u00e9caniques des engins de construction. D\u00e8s 7 heures, c&rsquo;est le chant de la modernit\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve. Les humains ne sont pas des oiseaux discrets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cessez-le-feu fragile. Narcotrafic. Retour du bison. Gaza d\u00e9truite. DD l&rsquo;intouchable. Menaces trumpiennes. Rumeurs du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fatalit\u00e9 de la beaut\u00e9. Le destin tragique de Tadzio, h\u00e9ros de La Mort \u00e0 Venise. Il a inspir\u00e9 les bish\u014dnen des mangakas c\u00e9l\u00e8bres. La beaut\u00e9 r\u00e9veille des pulsions mauvaises, des envies de saccage, sombres et sauvages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Discussion sur l&rsquo;ayahuasca, les psych\u00e9d\u00e9liques et leur utilisation performative par les technocapitalistes. La caf\u00e9ine me rend volubile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La discussion continue. S. parle du couvent de Bigorio o\u00f9 il se rendra cet \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> L&rsquo;innovation allemande est stopp\u00e9e par l&rsquo;exc\u00e8s de Bedenken, dit S. Bedenken&nbsp;: on va y r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Corian blanc lumineux. Senteur d&rsquo;huile parfum\u00e9e. Douche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Valise faite. V\u00e9rifier. Ne rien oublier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revue de l&rsquo;agenda de juillet. Je r\u00e9capitule mes disponibilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Divertissement des r\u00e9seaux sociaux. Encore la d\u00e9ferlante des violences sexuelles. Dans les EHPAD, cette fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai contact\u00e9 une sp\u00e9cialiste du myc\u00e9lium. Elle ne me conna\u00eet ni d&rsquo;\u00c8ve ni d&rsquo;Adam. On se connecte, comme des humains du XXI\u1d49 si\u00e8cle&nbsp;: par mail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je cherche un morceau de Notorious B.I.G. Introuvable. Je cherche le chant d&rsquo;un oiseau. Un chip chip lent et monotone. Il m&rsquo;\u00e9chappe aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Jardin extraordinaire est une chanson queer. C&rsquo;est vrai quand on y pense.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me sens d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e. Angoisse diffuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Retour aux tableaux de Hopper. Retour en f\u00e9vrier 2013. Retour \u00e0 Maison-Blanche. D\u00e9but du prologue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut bient\u00f4t partir. Frissons d\u00e9sagr\u00e9ables dans les jambes. Le jour dehors est radieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La petite acc\u00e9l\u00e9ration du d\u00e9part. Embrassades.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au revoir. Au revoir. Nous nous reverrons fin ao\u00fbt, \u00e0 Nice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux Afghans dans le tram. L&rsquo;un lit \u00e0 l&rsquo;autre un papier administratif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Station Rosenheimer Platz. Je pense \u00e0 Rosencrantz. Je descends l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3 | <em>Sun in an Empty Room<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En f\u00e9vrier 2013, j&rsquo;\u00e9tais de passage \u00e0 Paris. Je suis all\u00e9e voir l&rsquo;exposition Edward Hopper au Grand Palais. Voir une exposition \u00e9tait un passage oblig\u00e9 de l&rsquo;expatri\u00e9e chinoise que j&rsquo;\u00e9tais alors (ah&nbsp;! la \u00ab richesse de la vie culturelle \u00e0 Paris \u00bb). Mais en d\u00e9ambulant lentement dans les salles du Grand Palais, j\u2019attendais aussi que les visites soient autoris\u00e9es dans l&rsquo;unit\u00e9 de soins psychiatriques de Maison-Blanche o\u00f9 se trouvait ma m\u00e8re. Ce jour de f\u00e9vrier \u00e9tait un jour blanc, mat et glac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la boutique du mus\u00e9e, j\u2019ai achet\u00e9 trois cartes postales reproduisant des tableaux ou des gravures de Hopper pour les lui offrir. L&rsquo;une des cartes postales figurait le dernier tableau de Hopper, <em>Sun in an Empty Room<\/em>. \u00c0 cette \u00e9poque, le cerveau de ma m\u00e8re \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s ab\u00eem\u00e9 par des ann\u00e9es d&rsquo;alcool. Pourtant, elle eut un moment de fulgurante lucidit\u00e9 (elle me rappelait le Consul d\u2019<em>Au-dessous du volcan<\/em>, autre grand alcoolique lucide) : le monde \u00e9tait soudain mis \u00e0 nu, \u00e9clair\u00e9 comme cette chambre vide du tableau de Hopper.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a regard\u00e9 les cartes postales, puis s\u2019est tourn\u00e9 vers moi et tendue l&rsquo;image de chambre vide \u00e9clair\u00e9e par le soleil. Elle n&rsquo;en voulait pas. L\u00e0 o\u00f9 je percevais une lumi\u00e8re, une disponibilit\u00e9 (c&rsquo;est ainsi que je commentais ce que j\u2019y voyais), elle refusait cette b\u00e9ance insoutenable. \u00ab Je d\u00e9teste le vide \u00bb, a-t-elle dit en guise d\u2019explication. Puis, apr\u00e8s quelques secondes, elle m\u2019a regard\u00e9e avec attention et a ajout\u00e9 : \u00ab Tu es quand m\u00eame assez m\u00fbre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette phrase m\u2019est rest\u00e9e. Je les ai interpr\u00e9t\u00e9s comme la reconnaissance du droit qui m\u2019\u00e9tait enfin accord\u00e9 de sauver ma peau, de couper la corde qui me tenait \u00e0 elle et de la laisser partir dans sa chute inexorable. Le tableau, <em>Sun in an Empty Room<\/em> d&rsquo;Edward Hopper (1963) marque la derni\u00e8re fois o\u00f9 je l\u2019ai vue vivante. .<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4 | Frustrations empil\u00e9es<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a plus de papier que d&rsquo;objets sur ma table de travail. Les objets sont en petit nombre : mon t\u00e9l\u00e9phone portable, retourn\u00e9 face contre plateau ; un arrache-agrafes ; une cl\u00e9 USB ; une cuill\u00e8re ; un verre ; une carafe dans laquelle nagent des feuilles de menthe ramollies ; des crayons ; un vert, un bleu ; une machine \u00e0 calculer ; un double d\u00e9cim\u00e8tre ; un jeu de tarot de Marseille ; une agrafeuse ; un carnet aux pages arrach\u00e9es. \u00a0Il y a bien s\u00fbr mon ordinateur, sur lequel je travaille \u00e0 l\u2019instant. Il est pos\u00e9 sur un gros livre de portraits (textes et photographies) publi\u00e9s par <em>Lib\u00e9ration<\/em>, <em>Portraits, 1994-2009<\/em>. En couverture, il y a une vignette de Michel Houellebecq, Kate Moss et deux personnes que je ne reconnais pas imm\u00e9diatement. L&rsquo;un est un acteur, il est chauve. Je crois que s&rsquo;appelle Bruce Willis. Le dernier, je ne parviens pas \u00e0 m\u2019en rappeler. C&rsquo;est un homme noir assis dans un <em>diner<\/em> am\u00e9ricain portant un bob. Je regarde la quatri\u00e8me de couverture et je vois qu&rsquo;il s&rsquo;agit de Screamin&rsquo; Jay Hawkins. Est-ce que cet oubli signifie quelque chose ? C\u2019est possible (\u00e0 ma grande honte). Bref, ce livre de portraits me sert d&rsquo;appui pour mon ordinateur,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019espace des objets est relativement restreint. Car il y a autour de moi, des piles de papiers et des pochettes <em>Exacompta<\/em> de couleur. Il y en a une bleue, une rouge, une verte, une orange, une grise et une d&rsquo;un rose indien que j&rsquo;aime bien. Ce sont des dossiers. Des dossiers mal faits, parce que toutes les feuilles ne sont pas dans ces pochettes : elles d\u00e9bordent, il y a des cahiers en dessous. Tout cela repr\u00e9sente, en gros, les projets sur lesquels je travaille en ce moment. Les <em>patients<\/em>, les <em>champignons<\/em>, les <em>lignes rouges<\/em>, la <em>c\u00f4te d\u2019ivo<\/em>ire. Aucun de ces projets, bien que document\u00e9s et avanc\u00e9s dans leur conception, la formalisation de leur intention et de leur d\u00e9roul\u00e9 ne s\u2019est encore concr\u00e9tis\u00e9 cette ann\u00e9e. Cela repr\u00e9sente mon travail et toute ma ma frustration.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">5 | Je ne supporte pas<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette proposition d\u2019\u00e9criture me vient de Jacques Serena quand nous avons travaill\u00e9 ensemble en 2021 autour d\u2019<em>Indociles !<\/em> au Th\u00e9\u00e2tre Ch\u00e2teauvallon-Libert\u00e9 \u00e0 Toulon. Le texte d\u2019inspiration est une page de <em>Nouvelles et Textes pour rien<\/em> de Samuel Beckett. Je ne sais pas s\u2019il s\u2019agit d\u2019une fiction ou d\u2019un journal. Peu importe, au fond. La situation est simple : pour \u00e9viter tout malentendu avec sa nouvelle logeuse, le narrateur entreprend de dresser la liste de tout ce qu\u2019il ne supporte pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vous invite donc \u00e0 \u00e9crire une liste, en commen\u00e7ant chaque phrase par <em>\u00ab Je ne supporte pas\u2026 \u00bb<\/em>. \u00c9vitez les grandes indignations \u2014 la guerre, le racisme, l\u2019injustice\u2026 Non qu\u2019elles soient sans importance, bien s\u00fbr, mais parce qu\u2019elles risquent de produire des discours convenus. Cherchez plut\u00f4t les irritations du quotidien, les petits frottements avec le r\u00e9el, les col\u00e8res minuscules ou immenses qui surgissent sans pr\u00e9venir. Les d\u00e9tails qui vous mettent hors de vous. Les gestes, les mots, les attitudes, les situations, les objets, les sons, les odeurs, les habitudes, les absurdit\u00e9s qui vous h\u00e9rissent. C\u2019est dans ces points de friction avec le monde que quelque chose de singulier affleure. Ne cherchez pas \u00e0 \u00eatre raisonnable ni coh\u00e9rent. Accumulez. Exag\u00e9rez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plaisir de la liste, \u00e9tincelles de v\u00e9rit\u00e9 \u2026et jubilation garantie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | Liber mundi Est-ce que le monde naturel se d\u00e9chiffre comme un grand livre ? 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