{"id":213202,"date":"2026-06-27T19:31:15","date_gmt":"2026-06-27T17:31:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=213202"},"modified":"2026-06-27T19:32:05","modified_gmt":"2026-06-27T17:32:05","slug":"construire-sa-bibliotheque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/construire-sa-bibliotheque\/","title":{"rendered":"Livre #4 Construire sa biblioth\u00e8que"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle \u00e9tait entr\u00e9e dans mon existence avec ses livres dans une grosse valise de carton qu\u2019elle tra\u00eenait derri\u00e8re elle partout o\u00f9 elle allait \u2014 il fallait voir les cals dans ses mains \u2014, et quand on s\u2019installa ensemble, elle me demanda de lui construire un meuble o\u00f9 les sortir et o\u00f9 les d\u00e9poser. C\u2019\u00e9tait la plus belle preuve d\u2019amour qu\u2019elle pouvait me donner et je me suis mise au travail, comme je pouvais, avec la force de mes deux bras, c\u2019est-\u00e0-dire rien, ou tr\u00e8s peu, presque rien, et la disette d\u2019outils \u00e0 ma disposition, et j\u2019agen\u00e7ai quatre planches et deux morceaux de carton encore pour faire le fond de la boite, \u00e7a ne ressemblait pas \u00e0 grand chose, c\u2019\u00e9tait tout de travers, sans \u00e9tag\u00e8res faute de bois, mais elle en fut heureuse, et elle entreprit d\u2019organiser les livres dedans, par taille pour faire des alignements \u00e0 peu pr\u00e8s droits, empilant les rang\u00e9es sur les rang\u00e9es, et tout rentra \u2014 il y avait m\u00eame un peu de place encore en haut \u00e0 gauche. Je sugg\u00e9rais de laisser la boite \u00e0 plat sur le sol, comme un bac dans lequel elle aurait pioch\u00e9 selon ses envies, mais non, elle la voulait fi\u00e8rement dress\u00e9e, pour n\u2019avoir pas \u00e0 trop se baisser disait-elle parfois, ou bien pour que la pluie n\u2019y vienne pas disait-elle aussi, mais je savais moi que c\u2019\u00e9tait pour la gloire d\u2019avoir une vraie biblioth\u00e8que, elle qui avait train\u00e9 toute sa vie une valise au bout de son bras. Mais quand elle prenait un livre, sauf s\u2019il \u00e9tait tout en haut, un autre venait parfois glisser dans l\u2019espace lib\u00e9r\u00e9, s\u2019y coin\u00e7ait le plus souvent, l\u2019arrangement se d\u00e9faisait, on assistait \u00e0 un petit \u00e9boulement, et \u00e0 sa suite se produisait r\u00e9guli\u00e8rement une chute de livres, et d\u2019autres \u00e9boulements encore, d\u2019autres chutes, et les jours de malchance (si constants, si opini\u00e2tres), une dizaine de livres se retrouvaient par terre, comme des poissons retir\u00e9s de l\u2019eau qu\u2019on regarde crever sans oser les toucher. Ce d\u00e9sordre la contrariait beaucoup, mon aim\u00e9e, beaucoup, et mes caresses sur ses cheveux n\u2019y changeaient rien, et je lui dis qu\u2019il faudrait mettre la caisse \u00e0 plat, qu\u2019on la recouvrirait d\u2019une b\u00e2che pour la prot\u00e9ger de la pluie, et qu\u2019on pouvait la poser sur une table pour qu\u2019elle n\u2019ait pas \u00e0 se baisser, mais elle ne le voulait pas, mon aim\u00e9e (si constante, si opini\u00e2tre), si bien que je me mis en qu\u00eate de nouvelles planches pour ajouter les \u00e9tag\u00e8res et je regrettai am\u00e8rement ne pas l\u2019avoir fait plus t\u00f4t. Mais elle me dit encore que non, qu\u2019il n\u2019y avait pas besoin, et elle entreprit plut\u00f4t de raccourcir les livres avec un grand couteau et des ciseaux, parce que, disait-elle, quand ils auraient tous la m\u00eame taille, quand elle en prendrait un, elle pourrait le remplacer imm\u00e9diatement par un autre choisi en haut, et pr\u00e9venir ainsi les \u00e9boulements et les chutes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l\u2019ai regard\u00e9e travailler, avec son vieux couteau et ses ciseaux, \u00e9plucher les livres, cisailler le papier, reformater les pages, d\u00e9couper les couvertures. C\u2019\u00e9tait un travail difficile, fastidieux, mal outill\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait, mais elle y tenait, elle voulait que notre biblioth\u00e8que soit parfaite, et elle disait <em>notre<\/em>, sans insister, mais avec beaucoup de satisfaction, et elle s\u2019y mettait le matin, se lassait, et reprenait l\u2019apr\u00e8s-midi, s\u2019arr\u00eatait presque aussit\u00f4t, et recommen\u00e7ait le soir, plus efficacement. Assez vite cependant, il apparut qu\u2019il ne suffirait pas d\u2019avoir taill\u00e9 les livres approximativement sur un m\u00eame gabarit, il aurait fallu le faire de fa\u00e7on plus rigoureuse pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019ils gardent leur \u00e9quilibre, car les d\u00e9coupes qu\u2019elle avait faites \u00e9taient in\u00e9gales et pentues. Elle n\u2019y pouvait rien, elle faisait de son mieux, avec les outils qu\u2019elle avait, et les livres continu\u00e8rent donc \u00e0 tomber, quoique diff\u00e9remment, \u00e0 glisser, \u00e0 s\u2019emm\u00ealer, et si de loin on aurait pu croire \u00e0 un meilleur rangement, on voyait bien de pr\u00e8s que \u00e7a n\u2019allait pas du tout. Elle reprit donc ses efforts, tailla encore, avec plus de soin cette fois, et puis plus tard s\u2019aidant d\u2019un appareil qu\u2019elle eu l\u2019id\u00e9e de fabriquer un jour de pluie, un jour d\u2019orage sombre et violent, une sorte de massicot rudimentaire mais assez efficace, sur la lame duquel elle appuyait de toutes ses forces en ahanant, et parce qu\u2019elle avait obtenu d\u2019un marchand ambulant une pierre \u00e0 aiguiser dont elle frottait la lame assidument.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A chaque coupe, un peu des livres disparaissait, les marges bien s\u00fbr, mais aussi une moisson de lettres noires imprim\u00e9es, et parfois tombaient de plus gros morceaux, plusieurs lignes \u00e0 la fois, des paragraphes entiers, et les rognures de papier s\u2019accumulaient sur le sol, se m\u00ealaient \u00e0 la poussi\u00e8re et le vent les balayait dans les coins de la pi\u00e8ce ou dehors, dans la plaine. Elle taillait sans h\u00e9sitation, si satisfaite quand elle voyait qu\u2019enfin les livres s\u2019emboitaient exactement dans la biblioth\u00e8que, qu\u2019ils y rentraient comme des briques verticales dans un mur, stables. Je craignais cependant ses regrets quand elle prendrait plus tard un livre et d\u00e9couvrirait les trous qui le d\u00e9figuraient, certains de taille r\u00e9duite, il est vrai, d\u2019autres beaucoup plus importants, essentiels m\u00eame. Mais ce n\u2019est pas ce qui arriva, car elle avait de ses livres une connaissance si grande qu\u2019elle \u00e9tait capable de compl\u00e9ter les manques sans difficult\u00e9, certainement pas mot \u00e0 mot (quoique des citations enti\u00e8res lui revenaient parfois), mais l\u2019id\u00e9e principale et m\u00eame des d\u00e9tails, des formulations qui l\u2019avaient marqu\u00e9e. Lorsqu\u2019elle me faisait la lecture le soir, je pouvais admirer la justesse de sa m\u00e9moire, et lorsque celle-ci venait \u00e0 d\u00e9faillir, elle ne s\u2019en plaignait pas, elle disait en riant que si elle avait oubli\u00e9 c\u2019est qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 retenir, et elle brodait alors, elle inventait pour joindre bout \u00e0 bout les deux fragments que la coupe avait disjoints. Et maintenant que la biblioth\u00e8que \u00e9tait termin\u00e9e, elle se passait m\u00eame de plus en plus souvent des livres, craignant peut-\u00eatre si elle les sortait de d\u00e9ranger leur alignement parfait, et elle pouvait rester une heure allong\u00e9e sur le sol \u00e0 se rem\u00e9morer un chapitre pr\u00e9cis d\u2019un livre qu\u2019elle aimait, et si je lui demandai pourquoi elle ne le lisait pas plut\u00f4t, elle me disait seulement, en me montrant la biblioth\u00e8que du doigt : <em>Il est l\u00e0<\/em>, comme si c\u2019\u00e9tait une raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs fois par jour, elle venait se placer devant la biblioth\u00e8que, caressait du dos de la main le dos des livres, avec application, comme s\u2019ils allaient ronronner, sortait un livre et le remettait aussit\u00f4t en place, ou bien elle proc\u00e9dait \u00e0 de petites r\u00e9organisations, \u00e0 des r\u00e9ajustements, et de temps \u00e0 autre elle reprenait son massicot, son couteau, ses grands ciseaux et elle taillait un peu, d\u2019un centim\u00e8tre ou deux, pas plus, pour que les alignements restent tr\u00e8s beaux, et je finis par construire un nouveau meuble parce que le premier \u00e9tait devenu trop grand, et le soir elle me racontait les histoires qui y \u00e9taient contenues, avec toujours la m\u00eame pr\u00e9cision, le m\u00eame plaisir, la m\u00eame g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, aussi longtemps que cela dura.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle \u00e9tait entr\u00e9e dans mon existence avec ses livres dans une grosse valise de carton qu\u2019elle tra\u00eenait derri\u00e8re elle partout o\u00f9 elle allait \u2014 il fallait voir les cals dans ses mains \u2014, et quand on s\u2019installa ensemble, elle me demanda de lui construire un meuble o\u00f9 les sortir et o\u00f9 les d\u00e9poser. 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