{"id":213706,"date":"2026-06-30T21:30:50","date_gmt":"2026-06-30T19:30:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=213706"},"modified":"2026-06-30T21:31:12","modified_gmt":"2026-06-30T19:31:12","slug":"ground-four","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ground-four\/","title":{"rendered":"Livre #7 Ground Four"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Ground Four, je me trouvai si d\u00e9munie, si us\u00e9e dans mon \u00eatre, que je crois que je ne me rappelais m\u00eame plus mon nom, ou bien une syllabe de mon nom et c\u2019est tout, ou bien la premi\u00e8re lettre seule, c\u2019est possible, je ne sais plus, et je suis all\u00e9e me recroqueviller sous l\u2019une des grandes tonnelles o\u00f9 l\u2019on accueillait les \u00e9trangers de passage comme moi, et je me suis endormie aussit\u00f4t dans cette position. Cette nuit-l\u00e0, j\u2019ai r\u00eav\u00e9, je me souviens tr\u00e8s bien, de Becky, ce qui n\u2019avait rien de singulier, mais d\u2019une Becky plus \u00e2g\u00e9e que celle que j\u2019avais connue&nbsp;: elle cherchait un livre qu\u2019elle avait perdu, fouillant dans des piles de livres poussi\u00e9reux, ouvrant des malles qui semblaient sans \u00e2ge, et elle essayait de m\u2019expliquer (si du moins c\u2019est \u00e0 moi qu\u2019elle s\u2019adressait) de quel livre il s\u2019agissait, et elle peinait \u00e0 trouver ses mots, \u00e0 tenir des propos coh\u00e9rents, et elle ne parvenait qu\u2019\u00e0 r\u00e9p\u00e9ter inlassablement une phrase qui se trouvait dans le livre, <em>La for\u00eat s\u2019est lanc\u00e9e sur ses trousses, la for\u00eat s\u2019est lanc\u00e9e sur ses trousses<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je passai les jours suivants dans un \u00e9tat de somnolence presque total, ne m\u2019\u00e9veillant que pour avaler les repas que les hommes et les femmes de Ground Four nous apportaient sous les tonnelles dans des couverts en plastique, mais la phrase ne me quittait pas, et cette expression incorrecte, ou inconnue, me tracassait comme s\u2019il s\u2019agissait de rectifier quelque chose \u2014 sans m\u00eame parler de l\u2019image effrayante d\u2019une for\u00eat qui se mettait en mouvement pour poursuivre quelqu\u2019un, mais qui ? Et alors quoi ? Que se passerait-il quand elle l\u2019aurait rattrap\u00e9 sinon le mettre en pi\u00e8ce ? Un jour, cependant, je parvins \u00e0 solliciter (\u00e9tait-ce une semaine plus tard ou bien plus tard encore) l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la biblioth\u00e8que centrale de Ground Four, et l\u2019on me conduisit devant une large console bleu clair, un peu bruyante, dont l\u2019\u00e9cran s\u2019\u00e9teignait par moment tr\u00e8s bri\u00e8vement comme s\u2019il clignait de l\u2019\u0153il. Je recherchai la phrase de Becky, et apr\u00e8s une longue computation le terminal m\u2019apprit qu\u2019elle provenait d\u2019un livre dont le titre \u00e9tait <em>Libellules <\/em>et l\u2019auteure Becky Granger. J\u2019ignorais \u00e9videmment que Becky (si c\u2019\u00e9tait bien elle) avait \u00e9crit un livre, que son nom de famille (si c\u2019\u00e9tait bien elle) \u00e9tait Granger. Cela sonnait un peu faux, comme un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre, mais je ne me sentais pas \u00e0 ce moment la force de perturber la pi\u00e8ce, et j\u2019en vins \u00e0 lire le livre sur l\u2019\u00e9cran, toutes les pages, ce qui me prit un temps consid\u00e9rable car les mots ne me venaient pas facilement, ils ne m\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 faciles, jamais familiers comme \u00e0 Becky, ma si merveilleuse Becky.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le livre racontait l\u2019existence vagabonde d\u2019un <em>je<\/em>, que j\u2019identifiais imm\u00e9diatement \u00e0 Becky (rien de donnait \u00e0 croire le contraire), entre ruines malsaines, plaines d\u00e9sol\u00e9es, villes bourbeuses et centrales nucl\u00e9aires ; dans un premier temps, Becky (si c\u2019\u00e9tait bien elle) \u00e9tait accompagn\u00e9e d\u2019une jeune femme du nom d\u2019Ad\u00e8le Abakta, puis, \u00e0 la mort d\u2019Ad\u00e8le dans des circonstances obscures, elle cheminait seule, rong\u00e9e par le chagrin et la folie. Le r\u00e9cit devenait alors plus onirique, plus lacunaire, comme si l\u2019errance \u00e9tait devenue litt\u00e9raire autant que g\u00e9ographique. Le plus troublant pour moi \u00e9tait que je reconnaissais la voix de Becky dans les mots que je lisais, ses intonations, ses obsessions, ses anglicismes, je croyais entendre l\u2019interminable monologue d\u2019une femme que j\u2019avais perdue bien des solstices plus t\u00f4t. Je reconnaissais au d\u00e9tour d\u2019une page ou d\u2019une phrase des lieux que nous avions travers\u00e9s ensemble comme on traverse des \u00e9preuves, des ciels que nous avons observ\u00e9s ensemble comme on observe un silence. Mais quelque chose me manquait, je le savais bien, un \u00e9l\u00e9ment m\u2019\u00e9chappait, que je pressentais terrible, et dont je n\u2019osais approcher de peur de m\u2019\u00e9garer dans un labyrinthe assassin.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je revenais jour apr\u00e8s jour \u00e0 la console bleu clair, incapable de quitter le livre de Becky et de la perdre encore, je me laissais bercer par sa voix famili\u00e8re, je souriais \u00e0 ses expressions \u00e9tranges, je revivais les moments de notre vie commune qui paraissaient si faciles \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019ils \u00e9taient devenus des mots. L\u2019irruption r\u00e9guli\u00e8re du personnage d\u2019Ad\u00e8le Abakta me surprenait toujours, car je n\u2019avais aucune m\u00e9moire d\u2019elle, absolument aucune, et je pr\u00e9f\u00e9rais parfois les pages qui suivaient sa disparition, quand bien m\u00eame elles ne m\u2019\u00e9voquaient plus rien de bien pr\u00e9cis, des sensations plut\u00f4t, des impressions, des visions. Le soir, la nuit, j\u2019essayais douloureusement de comprendre pourquoi Becky m\u2019avait oubli\u00e9e dans son r\u00e9cit, et je m\u2019endormais avec un sentiment \u00e9trange d\u2019irr\u00e9alit\u00e9, comme si je ne pouvais pas pleinement exister si je n\u2019existais pas dans le livre, comme si ce qui \u00e9chappait au livre en viendrait \u00e0 dispara\u00eetre peu \u00e0 peu, et pas seulement moi-m\u00eame, mais Ground Four aussi, et les tonnelles, et tant de souvenirs que Becky n\u2019\u00e9voquait pas, d\u2019endroits o\u00f9 nous n\u2019\u00e9tions pas all\u00e9es ensemble, de rencontres que nous n\u2019avions pas faites ensemble.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour freiner le d\u00e9litement, je m\u2019accrochais \u00e0 certains mots de son r\u00e9cit, comme le mot <em>ombre<\/em>, qu\u2019elle employait souvent et par lequel Becky d\u00e9signait peut-\u00eatre mon ombre, ou l\u2019ombre d\u2019une partie de mon corps, c\u2019\u00e9tait possible, toutes les ombres se ressemblent, ou le mot <em>bruit <\/em>dans lequel ma voix pouvait toujours entrer. Lorsque Becky parlait de <em>brise l\u00e9g\u00e8re<\/em> ou de <em>courant d\u2019air<\/em>, j\u2019imaginais, je ne sais pas pourquoi, qu\u2019elle parlait de moi, parce que c\u2019\u00e9tait moi qui l\u2019aurait caus\u00e9 par un d\u00e9placement ou un geste, et que c\u2019\u00e9tait ainsi qu\u2019elle rendait compte de ma pr\u00e9sence. Je cherchais ici et l\u00e0 des indices qu\u2019elle aurait laiss\u00e9s \u00e0 mon usage seul, des formulations un peu \u00e9nigmatiques qui auraient \u00e9t\u00e9 pu \u00eatre d\u00e9cod\u00e9es par moi, mais comment\u00a0? Je n\u2019en avais plus aucune m\u00e9moire, ni m\u00eame que Becky et moi-m\u00eame n\u2019ayons jamais eu recours \u00e0 de telles pratiques, qui paraissaient si contraires \u00e0 nos caract\u00e8res. Le livre \u00e9tait une for\u00eat dans laquelle je me perdais, m\u2019\u00e9corchais les pieds, me meurtrissais les mains et les genoux \u00e0 chaque fois que je tombais. Toutes mes ruses maladroites pour y trouver une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 mon existence \u00e9taient d\u00e9risoires. C\u2019\u00e9tait lutter contre un mouvement in\u00e9luctable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis rest\u00e9e encore une saison \u00e0 Ground Four. J&rsquo;avais cess\u00e9 de me nourrir et mes \u00e9tats de veille et de sommeil se m\u00e9langeait curieusement. Je r\u00eavais souvent de Becky, ou bien la croisais-je\u00a0? Mais comment cela \u00e9tait-il possible\u00a0? Les couloirs et les salles baignaient dans une brume blanch\u00e2tre. Parfois je traversais un mur sans m\u2019en rendre compte et m\u2019excusais. Mais on ne pr\u00eatait plus attention \u00e0 moi depuis longtemps. Le matin, je montais au sommet des tonnelles pour regarder les \u00e9toiles s\u2019\u00e9teindre. Quand je me d\u00e9cidai de sortir de Ground Four, le monde avait cess\u00e9 d\u2019exister.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Ground Four, je me trouvai si d\u00e9munie, si us\u00e9e dans mon \u00eatre, que je crois que je ne me rappelais m\u00eame plus mon nom, ou bien une syllabe de mon nom et c\u2019est tout, ou bien la premi\u00e8re lettre seule, c\u2019est possible, je ne sais plus, et je suis all\u00e9e me recroqueviller sous l\u2019une des <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ground-four\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Livre #7 Ground Four<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":717,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8020,8102],"tags":[],"class_list":["post-213706","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-livre-comme-fiction","category-le-livre-comme-fiction-07-borges-le-livre-perdu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/213706","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/717"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=213706"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/213706\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":213712,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/213706\/revisions\/213712"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=213706"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=213706"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=213706"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}