{"id":213872,"date":"2026-07-02T21:53:04","date_gmt":"2026-07-02T19:53:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=213872"},"modified":"2026-07-02T21:53:04","modified_gmt":"2026-07-02T19:53:04","slug":"chroniques-00-prologue-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-00-prologue-6\/","title":{"rendered":"#chroniques #00 | Prologue"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1. Du monde<\/strong><br>Restera-t-il quelques oiseaux ? Silencieuse, la ronce avance sur le monde. Elle colonise les jach\u00e8res, lance loin devant sur les terres us\u00e9es des rejets qui font racines. L\u2019entrelacs de ses tiges d\u2019\u00e9pines, un abri. Restera-t-il quelques oiseaux pour picorer les grains noirs de ses fruits\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2. Le r\u00e9el<\/strong><br>Sur le plateau du semi-remorque, les fers \u00e0 b\u00e9ton attach\u00e9s d\u2019un lien d\u2019une \u00e9l\u00e9gante couleur parme. Une pens\u00e9e pour le pilier de pierre, autrefois dress\u00e9 au milieu la route pour soutenir la canalisation de la conduite forc\u00e9e, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit lors de la derni\u00e8re r\u00e9novation. Le gris brillant des sacs poubelles gonfl\u00e9s. Le grincement du compresseur, dans les tuyaux trois tonnes de granul\u00e9s de bois livr\u00e9s pour passer l\u2019hiver. Les brins d\u2019herbe en d\u00e9sordre, le tr\u00e8fle blanc bruni. Cross caddy en lettres noires sur la porti\u00e8re arri\u00e8re de la voiture immobilis\u00e9e. Campagne de gravillonnage, odeur chaude du goudron tout juste coul\u00e9. Les freins \u00e0 disque du cycliste dans la descente. Le vent chaud dans la vall\u00e9e. Zone bleue, tricher sur l\u2019heure d\u2019arriv\u00e9e. Sensation de trouver un nouveau souffle en entrant dans le magasin climatis\u00e9. L\u2019envergure de l\u2019homme debout au milieu de l\u2019all\u00e9e, les mains pos\u00e9es sur les hanches, ses coudes pointus. L\u2019enfant sursaute, se retourne brusquement. Ce n\u2019est pas lui qu\u2019on appelle. Le ciel d\u2019un bleu muet, neige sur les sommets lointains. Les roches en bord de route emball\u00e9es de filets m\u00e9talliques. Les berces robustes au-dessus des prairies. Le chien n\u2019a pas boug\u00e9. Le bruit de l\u2019eau de la fontaine. Une goutte du citron me gicle dans l\u2019oeil.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3. Chronique<\/strong><br>Le mot bourgeois, lu dans la chronique de Clarice Lispector, fait surgir en moi le tableau de Caillebotte, les raboteurs de parquet que j\u2019ai longtemps nomm\u00e9 racleurs de parquet. Racleur de parquet, le m\u00e9tier de mon grand-p\u00e8re avant la guerre. Malade et fatigu\u00e9 apr\u00e8s des ann\u00e9es de captivit\u00e9, il \u00e9tait devenu laveur de vitres mais avait gard\u00e9 ses entr\u00e9es dans les m\u00eames maisons bourgeoises. Il \u00e9tait fier de me les montrer quand on se promenait dans le quartier de Montchat. On s\u2019approchait des portails aux grilles ouvrag\u00e9es pour les voir les b\u00e2tisses cach\u00e9es derri\u00e8re des murs. Au printemps, elles sentaient la glycine et le lilas. A l\u2019automne, la vigne vierge d\u00e9bordait les limites des propri\u00e9t\u00e9s et lan\u00e7ait sur le trottoir et jusqu\u2019\u00e0 nos pieds des lianes souples aux feuilles rouge vif.\u00a0<br>Il m\u2019a fallu bien plus tard d\u00e9couvrir le tableau de Caillebotte pour me repr\u00e9senter la posture de ces artisans au travail, mon grand-p\u00e8re, \u00e0 genoux, \u00e0 quatre pattes, suant sur le parquet bourgeois, tirant \u00e0 lui le racloir pour\u00a0\u00e9corcher\u00a0le vernis.\u00a0Les torses musculeux, les bras gonfl\u00e9s par l\u2019effort.\u00a0<br>Je n\u2019ai connu mon grand-p\u00e8re que le bas du dos et le ventre tenus par une ceinture de flanelle qu\u2019il enroulait chaque matin autour de son corps us\u00e9. Mais toujours pr\u00eat \u00e0 prendre son v\u00e9lo et grimper sur l\u2019escabeau pour aller faire briller les vitres aux fen\u00eatres des belles maisons bourgeoises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4. De soi-m\u00eame, d\u2019\u00e9crire<\/strong><br>Un coin de table que je d\u00e9barrasse avant d\u2019installer mon ordinateur portable. A son c\u00f4t\u00e9, un stylo, extra smooth gel bleu ou noir, qu\u2019importe pourvu que la pointe glisse sans effort. Et une pile de feuilles de brouillon. Les faces imprim\u00e9es barr\u00e9es et retourn\u00e9es. Sur le dessus la page vierge. Une pile de papier pour griffonner. Non pas \u00e9crire mais griffonner. Quand les mains restent suspendues au dessus des touches du clavier, ou se posent en coupe sous le menton pour soutenir une t\u00eate lourde, mieux vaut occuper les doigts. Alors je griffonne. Je trace des cercles, des ellipses. Leur adosse des triangles aux angles vifs comme des cris d\u2019enfants en mal d\u2019espace. Tangente des rectilignes h\u00e9rit\u00e9es de terres plates gorg\u00e9es de silence. A grands traits je hachure, donne volume, marque cadence, creux se creusent et bosses s\u2019enflent. Une g\u00e9ographie de chaos d\u00e9borde le bureau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Du mondeRestera-t-il quelques oiseaux ? Silencieuse, la ronce avance sur le monde. Elle colonise les jach\u00e8res, lance loin devant sur les terres us\u00e9es des rejets qui font racines. L\u2019entrelacs de ses tiges d\u2019\u00e9pines, un abri. Restera-t-il quelques oiseaux pour picorer les grains noirs de ses fruits\u00a0? 2. 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