{"id":214066,"date":"2026-07-05T17:56:59","date_gmt":"2026-07-05T15:56:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214066"},"modified":"2026-07-05T19:25:27","modified_gmt":"2026-07-05T17:25:27","slug":"chronique0-prologue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chronique0-prologue\/","title":{"rendered":"#chroniques #00 | prologue"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1004\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/5f75cf54-0108-4967-b304-7cc6abbe23df-1024x1004.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-214074\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/5f75cf54-0108-4967-b304-7cc6abbe23df-1024x1004.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/5f75cf54-0108-4967-b304-7cc6abbe23df-420x412.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/5f75cf54-0108-4967-b304-7cc6abbe23df-768x753.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/5f75cf54-0108-4967-b304-7cc6abbe23df-1536x1505.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/5f75cf54-0108-4967-b304-7cc6abbe23df.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Et le monde (ou ce qu\u2019il en reste) ?<br><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Globalement, il suffoque et nous avec.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le r\u00e9el et encore le r\u00e9el : Canicule.<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur la route, le remous des grands arbres \u00e0 la peine. Sur le b\u00e9ton br\u00fblant, guetter un soup\u00e7on d\u2019air. Les passants aveugl\u00e9s par l\u2019\u00e9clat des pare-brise. Je rentre chez moi, j\u2019ai chaud et mal \u00e0 la t\u00eate. M\u00eame la piscine ti\u00e8de ne me rafra\u00eechit pas. L\u2019\u00e9clat sourd de l\u2019ardoise clignote dans la fournaise. Une suffocante odeur de jasmin qui pourrit. Les chats passent harass\u00e9s. Le pauvre chien somnole. Les poules hurlent de rage, de l\u2019aube au cr\u00e9puscule. Les oiseaux, becs ouverts, attendent la ration d\u2019eau. La journ\u00e9e s\u2019\u00e9tire derri\u00e8re les persiennes closes. Le linge est frais \u00e0 la cave, j\u2019y suis bien. Dans la cuisine, plus tard, la rumeur d\u2019un frelon. Les pommes de terre bouillies, immondes, me collent aux doigts. Les pales du ventilateur, disque nacr\u00e9. Avec le soir revient un semblant de vie. La lampe contre mon bras, \u00e9crire la nuit qui tombe. Le long souffle de l\u2019air, les \u00e9l\u00e8ves, les livres. La clart\u00e9 des chandelles, la rumeur de l\u2019orage. R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la suite, tirer le\u00e7on d\u2019hier. Il est d\u00e9j\u00e0 bien tard, il faut aller dormir. \u00c0 minuit, je sors, accabl\u00e9e de chaleur. Et dehors pas un bruit, les \u00e9toiles, les arbres, moi qui erre d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e avec ma tisane froide. Il n\u2019y a rien, que l\u2019air chaud. <br>Le chaos est silence, anxi\u00e9t\u00e9 et ennui.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9crire avec Clarice Lispector<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Khnopff. F (1891).  <em>I Lock My Door Upon Myself<\/em>. Neue Pinakothek. Munich.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai d\u00e9couvert cette toile alors que j\u2019\u00e9tais au lyc\u00e9e, \u00e0 Tr\u00e9guier. Je venais d\u2019int\u00e9grer en cours de cursus une section litt\u00e9raire mention histoire de l\u2019art. Le programme de l\u2019ann\u00e9e de premi\u00e8re \u00e9tait consacr\u00e9 aux mouvements artistiques du XIXe si\u00e8cle et j\u2019avais \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement enthousiasm\u00e9e par l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des cours. J\u2019abordais donc le symbolisme belge avec app\u00e9tit et curiosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me rappelle tr\u00e8s bien du malaise diffus et de la fascination que j\u2019ai ressentis en observant le tableau. Devant une fa\u00e7ade ind\u00e9termin\u00e9e, celle d\u2019un atelier peut-\u00eatre, entour\u00e9e de fleurs mourantes, une femme rousse \u00e9voquant une muse pr\u00e9rapha\u00e9lite, regarde devant elle, la t\u00eate pos\u00e9e sur ses mains. Le contraste entre la nettet\u00e9 du personnage, le mouvement gracieux de ses poignets et l\u2019arri\u00e8re-plan faussement flou qui l\u2019environne rend la sc\u00e8ne saisissante alors m\u00eame qu\u2019il ne se passe strictement rien : une femme, chez elle, observe le spectateur. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement saisie par son regard, inquisiteur et presque m\u00e9chant, sans rien de triste, contrairement \u00e0 ce que peut \u00e9voquer le titre du tableau : \u00ab Je me renferme sur moi-m\u00eame \u00bb. Et puis il y avait ce buste bleu\u00e2tre au second plan. \u00c9trange avec ses ailes sur le cr\u00e2ne, il d\u00e9tournait son regard de la sc\u00e8ne, \u00e0 la fois mal \u00e0 l\u2019aise et m\u00e9prisant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai interpr\u00e9t\u00e9 la toile \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme un manifeste sans virulence des bienfaits de la solitude, de l\u2019introspection et de l\u2019imaginaire, agissant comme un rappel qu\u2019il existe autre chose, un autre espace, celui sans doute de l\u2019esprit et de l\u2019infini cr\u00e9atif. Le message est clair : je peux choisir de l\u2019ignorer mais ce lieu est l\u00e0, il existe et attend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec du recul, je constate que ce tableau a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent en filigrane dans ma m\u00e9moire, comme infusant lentement \u00e0 travers mes go\u00fbts esth\u00e9tiques, le choix de ma carri\u00e8re ou la mani\u00e8re de diriger mes relations. Ou alors n\u2019\u00e9tait-ce que le pr\u00e9sage de la direction qu\u2019allait prendre ma vie ? Aujourd\u2019hui, j\u2019ai parfois l\u2019impression qu\u2019\u00e0 travers le tourbillon du quotidien, le regret m\u2019observe quelque part, patiente et sardonique. Ses yeux blancs me transpercent avec acuit\u00e9 et me taraudent sans que ne s\u2019entrouvrent les l\u00e8vres closes :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Tu as vraiment cru que ce n\u2019\u00e9tait que \u00e7a, vivre ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sur moi-m\u00eame : ma table de travail.<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusqu\u2019\u00e0 vendredi dernier, ma table de travail principale se trouvait dans ma salle de classe. Ce n\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs pas une table mais le plateau us\u00e9 d\u2019un vaste bahut dont on avait \u00f4t\u00e9 les portes. La moiti\u00e9 des \u00e9tag\u00e8res servait de casiers aux \u00e9l\u00e8ves, le reste contenait du mat\u00e9riel de math\u00e9matiques (abaque, banque num\u00e9rique, calculatrice, jetons multicolores) et de fran\u00e7ais (des stocks de lettres mobiles en capitales, script et cursive, des dictionnaires, des ardoises). Le dessus du meuble se divisait en trois : le premier tiers servait de bureau d\u2019appoint aux \u00e9l\u00e8ves, le second accueillait dans deux grands porte-revues roses travaux et cahiers attendant une correction. Le dernier tiers enfin, m\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9. L\u2019unique espace priv\u00e9 que je m\u2019\u00e9tais r\u00e9serv\u00e9 dans la classe attirait la curiosit\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves. Il illustrait en effet et sans que nul ne le sache mon tiraillement permanent entre le d\u00e9sordre de la vie scolaire et l\u2019appel de l\u2019art et de l\u2019\u00e9criture. L\u2019ensemble de mes affaires tenait dans un organiseur de bureau en carton constitu\u00e9 de quatre bo\u00eetes. La premi\u00e8re, assez grande, \u00e9tait aussi longue que les trois petites r\u00e9unies et plus haute d\u2019environ cinq centim\u00e8tres. Les trois autres constituaient des pots \u00e0 crayons tr\u00e8s pratiques. Les quatre bo\u00eetes s\u2019imbriquaient parfaitement dans un plateau de carton qui permettait de maintenir la coh\u00e9rence de l\u2019ensemble. On y trouvait p\u00eale-m\u00eale perforatrice et post-it, agrafeuse et rouleau de scotch. Il y avait aussi des crayons et des feutres, des stylos de toutes les couleurs mais jamais rouge. C\u2019est cruel le rouge, \u00e7a \u00e9gratigne sans piti\u00e9 les petits essais laborieux. Je corrigeais en rose, en violet ou en bleu clair, c\u2019\u00e9tait plus gai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute l\u2019ann\u00e9e, je tenais \u00e0 port\u00e9e de main un \u00e9ventail pour l\u2019\u00e9t\u00e9 et, bien cach\u00e9es au fond de la plus grande bo\u00eete, des pastilles pour la gorge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une paire de grands ciseaux, un cutter, de la colle. Une figurine de Tigrou un peu us\u00e9e que j\u2019utilisais pour les le\u00e7ons, des piles, usag\u00e9es ou non. Pr\u00e8s des bo\u00eetes, la chicor\u00e9e, indispensable, et ma tasse pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, en c\u00e9ramique et orn\u00e9e de fleurs d\u00e9su\u00e8tes. Rarement loin, le t\u00e9l\u00e9phone. Dans un dispositif Ulis, il se manifeste souvent : sms des \u00e9ducateurs ou des orthophonistes, appels des parents, fil WhatsApp de l\u2019\u00e9cole. Si en classe ordinaire, il est banni (du moins, c\u2019\u00e9tait mon usage), en deux ans d\u2019Ulis, impossible de m\u2019en d\u00e9barrasser. Le quotidien \u00e9tait mouvant, impr\u00e9visible et le train-train toujours susceptible de d\u00e9railler. Le t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait un supplice n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre les porte-revues et l\u2019organiseur, ce jour-l\u00e0, exceptionnellement, deux carnets. Le premier servait de journal de travail. J\u2019y notais en vrac le compte rendu des r\u00e9unions, des pistes pour de futurs projets, les fournitures manquantes, des observations sur les \u00e9l\u00e8ves. J\u2019y collais invariablement les dessins offerts. Je gardais toujours \u00e0 port\u00e9e de main cette extension de ma m\u00e9moire infiniment pr\u00e9cieuse. Le second carnet, plus confidentiel, \u00e9tait mon d\u00e9versoir \u00e9motionnel matinal. On y retrouvait mon humeur du moment, mes derni\u00e8res lectures, des observations ou des r\u00e9flexions plus personnelles. Il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement rang\u00e9 dans mon cartable et je ne l\u2019en extirpais que t\u00f4t le matin, avant les cours. Il s\u2019est ce jour-l\u00e0 retrouv\u00e9 sur mon bureau de fortune parce que je souhaitais \u00e9crire un peu sur les sentiments m\u00eal\u00e9s que j\u2019\u00e9prouvais \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9coulait ma derni\u00e8re journ\u00e9e dans cette salle. Je n\u2019en ai finalement pas eu le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce vendredi 3 juillet \u00e0 17h, les \u00e9l\u00e8ves avaient quitt\u00e9 la pi\u00e8ce et mes affaires de l\u2019ann\u00e9e \u00e9taient enfouies dans trois grands sacs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le plateau du bahut \u00e9tait vide et propre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et le monde (ou ce qu\u2019il en reste) ? Globalement, il suffoque et nous avec. Le r\u00e9el et encore le r\u00e9el : Canicule. Sur la route, le remous des grands arbres \u00e0 la peine. Sur le b\u00e9ton br\u00fblant, guetter un soup\u00e7on d\u2019air. Les passants aveugl\u00e9s par l\u2019\u00e9clat des pare-brise. 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