{"id":214127,"date":"2026-07-06T13:18:39","date_gmt":"2026-07-06T11:18:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214127"},"modified":"2026-07-06T15:08:22","modified_gmt":"2026-07-06T13:08:22","slug":"chroniques-01-au-carrefour-de-larchipel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-01-au-carrefour-de-larchipel\/","title":{"rendered":"chroniques #01 | au carrefour de l\u2019archipel"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 | DU MONDE<br>un monde qui se glisse entre les lignes et nous observe l\u2019observant, riant de nous<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2 | LE R\u00c9EL<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tristesse d\u2019un carrefour un dimanche de feu\u00a0: pharmacie, ferm\u00e9e\u00a0: boulangeries, ferm\u00e9es\u00a0: tabac, ferm\u00e9\u00a0: coiffeurs, ferm\u00e9s\u00a0: fleuriste, ferm\u00e9\u00a0: opticien, ferm\u00e9\u00a0: <em>Vival<\/em> ouvert\u00a0: l\u00e9gumes et fruits en fa\u00e7ade, ass\u00e9ch\u00e9s, cuits par la chaleur\u00a0: une m\u00e8re y entre avec trois enfants, pour acheter quoi\u00a0: les ai pas vus sortir\u00a0: tout est ferm\u00e9 sauf le <em>Vival<\/em> mais \u00e7a circule\u00a0: trois mecs, des vrais, sur trottinettes puissantes\u00a0: le premier avec casquette, visi\u00e8re \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, AirPods aux oreilles\u00a0: franchissement de feu rouge \u00e0 pleine vitesse\u00a0: deux autres, plus tard, la trentaine, m\u00eame chose\u00a0: les vrais mecs ne ralentissent pas au feu rouge\u00a0: arr\u00eat\u00e9 au feu, un camion de pompier, pr\u00eat \u00e0 les ramasser, plus loin, plus tard, un autre jour\u00a0: plus bas, une croix blanche\u00a0: Elio (2002-2021) \u00a0: Camion UPS gar\u00e9 au feu\u00a0: place mobilit\u00e9 r\u00e9duite libre\u00a0: deux gamins, pr\u00e9-ados, sportwear, l\u2019un Adidas, short et tee-shirt rose, l\u2019autre nike, short et tee-shirt fuchsia, sur un banc \u00e0 l\u2019ombre, deux filles, brunes, tee-shirt rose\u00a0: rose de rigueur au carrefour\u00a0: arrive le bus, 60 \u00a0: une flop\u00e9e de gamins arrive en courant lentement pour l\u2019attraper\u00a0: impression de course, allure de marche ou presque\u00a0: le chauffeur de bus les attend\u00a0: plus rien au carrefour, si\u00a0: un homme arrive en fauteuil \u00e9lectrique, puis plus rien\u00a0: chaleur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3 | \u00c9CRIRE<br>Je l\u2019entends marcher en bas. Il ne montera pas. Il croit que je dors, ne veut pas me r\u00e9veiller. Je regarde la fin de cette s\u00e9rie et j\u2019\u00e9teins. Il me faut dormir, prendre des forces, les prendre partout o\u00f9 je peux en prendre. Je ne l\u2019entends plus, il a d\u00fb se coucher. Dort-il en dessous de moi? Je me remets un \u00e9pisode. L\u2019angoisse monte. La douleur aussi. Il faut que j\u2019attende minuit pour le Doliprane et l\u2019Actiskenan. J\u2019aime cette s\u00e9rie. J\u2019aimerais la partager avec lui. Plus tard, quand j\u2019irai mieux, nous la regarderons ensemble. S\u2019il y a un plus tard. Mon corps se serre sur la douleur, sur mon coeur qui se serre. Mon Alprazolam! Ma soeur, ma petite fille, mes enfants, mes parents, je ne veux pas partir. Mon coeur, monte me voir. Je ne dors pas. J\u2019ai mal. J\u2019ai peur, mon coeur. Tu peux monter, faire craquer les escaliers, tu ne me r\u00e9veilleras pas, je ne dors pas, je ne dors plus. Tu ne le sais pas. Je ne te le dis pas. Tu es assez inquiet comme \u00e7a. Le Doliprane et l\u2019Actiskenan m\u2019apaisent. Malgr\u00e9 l\u2019Alprazolam, j\u2019ai peur. Je te le dirai demain. Mes nuits sont des terreurs. J\u2019aimerais que tu montes que tu me tiennes la main que tu me parles doucement que tu me rassures que tu me parles de ce que nous ferons ensemble, apr\u00e8s. L\u2019ordinateur est ferm\u00e9. J\u2019ai cru pouvoir dormir. La nuit, mes pens\u00e9es sont des peurs. J\u2019ai peur du noir. Je laisse les volets ouverts, pour laisser entrer la l\u00e9g\u00e8re clart\u00e9 de la nuit. Je veux ma petite-fille contre mon c\u0153ur, la nuit. Je veux \u00eatre petite fille dans le lit de mes parents, la nuit. Je veux accueillir mes enfants contre moi, la nuit. Monte mon coeur, monte, avant que je ne m\u2019endorme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4 | DE SOI-M\u00caME, ET D\u2019\u00c9CRIRE<br>C\u2019est la premi\u00e8re fois que je fais mon autoportrait en \u00e9crivain. Je n\u2019\u00e9cris pas. Il m\u2019arrive de penser \u00e0 partager des textes. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait des livres collectifs (celui dont je suis le plus fier est celui que j\u2019ai fait avec In\u00e8s). Je suis n\u00e9 au vingti\u00e8me si\u00e8cle, comme beaucoup de gens. Souvent, je sens comme un vide. Dans mon m\u00e9tier, il faut que j\u2019\u00e9crive pour faire carri\u00e8re. Quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant, j\u2019ai aim\u00e9 la conceptualisation de l\u2019agir instrumental et de l\u2019agir communicationnel d\u2019Habermas. J\u2019\u00e9tais un enfant turbulent. Quand j\u2019\u00e9tais en terminale, j\u2019ai lu <em>Psychopathologie de la vie quotidienne<\/em>, \u00e7a faisait rire mes camarades de classe qui ne lisaient rien, j\u2019ai aussi lu Marx mais je ne me d\u00e9finis pas comme un freudo-marxiste. Je laisse des traces de vie sur des carnets. Plusieurs personnages m\u2019accompagnent depuis plusieurs ann\u00e9es; ils me racontent leur monde, j\u2019apprends plein de choses. Je ne sais pas si j\u2019\u00e9cris ou si je d\u00e9cris. Pendant sa maladie, j\u2019ai \u00e9crit 447 lettres \u00e0 Marie-Emmanuelle qui n\u2019a pas pu lire les derni\u00e8res. L\u2019important n\u2019est pas seulement de d\u00e9noncer, mais de comprendre. J\u2019ai fait de l\u2019halt\u00e9rophilie, j\u2019ai m\u00eame eu une m\u00e9daille de bronze aux Outgames de Montr\u00e9al (je ne sais pas ce que j\u2019en ai fait). J\u2019aimerais rendre la r\u00e9alit\u00e9 inacceptable, \u00e0 ma mani\u00e8re, tout en remerciant Bourdieu et Boltanski d\u2019y avoir travaill\u00e9 d\u00e8s 1976 (j\u2019avais 13 ans). J\u2019\u00e9cris tous les jours. Je me rappellerai toujours du 12 mai 1976 et de la ville de Glasgow. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai fait un atelier d\u2019\u00e9criture, c\u2019\u00e9tait avec R\u00e9gine Detambel, elle m\u2019a appris \u00e0 mettre le monde dans mon stylo. Ce que j\u2019\u00e9cris n\u2019a pas d\u2019importance, mais je l\u2019\u00e9cris. J\u2019ai eu ma p\u00e9riode BD, ma p\u00e9riode science-fiction, je n\u2019ai pas eu de p\u00e9riode bleue. Je ne retrouve pas la phrase de Rousseau dans laquelle il \u00e9crit que tout ou presque a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crit et qu\u2019il faut donc \u00e9crire autrement (mais peut-\u00eatre que ce n\u2019est pas de Rousseau). Je suis une grande personne mais j\u2019aime beaucoup les livres pour enfants. Je lis beaucoup de livres; j\u2019en ach\u00e8te trop. Je r\u00e9colte ce que les autres s\u00e8ment, ou qu\u2019ils jettent (\u00e7a peut toujours servir \u00e0 faire de la po\u00e9sie). Moi aussi j\u2019ai lu <em>Jacques Rogy court deux li\u00e8vres \u00e0 la fois<\/em>, mais \u00e7a ne m\u2019aide pas \u00e0 me concentrer. Un corps est toujours plus qu\u2019un corps. Depuis que Marie-Emmanuelle est morte, je raisonne en archipel. Je marche beaucoup dans les villes, j\u2019y prends des photos aussi. J\u2019ai cru qu\u2019en lisant <em>\u00c9crire<\/em>, je pourrais \u00e9crire. J\u2019ai \u00e9crit beaucoup de blocs de phrases, de paragraphes, de fragments. Parfois, je sens comme un gros chagrin, je ne peux plus rien faire, et puis \u00e7a passe. J\u2019ai 2666 notes en cours, il m\u2019en reste 1125, et donc autant de jours pour les \u00e9crire. J\u2019ai connu un freudo-marxiste, c\u2019\u00e9tait un salaud (c\u2019est toujours un salaud, il n\u2019est pas mort, lui). Je suis nul en image, nul en son, les arts du spectacle me fascinent. Je trouve qu\u2019un objet n\u2019est jamais seulement un objet. Je manuscris beaucoup, je tapuscris aussi. Il est plus dur de savoir que Marie-Emmanuelle n\u2019a pas pu lire mes derni\u00e8res lettres que de savoir que quasiment personne ne lit mes articles acad\u00e9miques (ce dont je me fiche). Aujourd\u2019hui, j\u2019ai \u00e9crit la lettre 123 de l\u2019apr\u00e8s. J\u2019ai \u00e9crit un jour une nouvelle de science-fiction, j\u2019ai bien aim\u00e9 rencontrer tous ces Aliens. J\u2019ai \u00e9crit un article dans la revue <em>Quasimodo<\/em> sur les Aliens, intitul\u00e9 le corps soup\u00e7onn\u00e9, ou quelque chose comme \u00e7a. Je connais des gens qui font des choses avec leur corps, qui font qu\u2019apr\u00e8s ils font peur, mais pas aux enfants. Le syst\u00e8me scolaire m\u2019a d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de la po\u00e9sie, puis j\u2019ai lu des po\u00e8tes. J\u2019aime les cartes du monde, des pays, c\u2019est pratique pour \u00e9crire. Chaque jour, j\u2019\u00e9cris sur plusieurs supports, dans plusieurs dossiers, dans plusieurs fichiers, dans plusieurs recueils. Je connais un photographe professionnel qui critique les personnes qui font des photos avec leur t\u00e9l\u00e9phone, il dit que ce ne sont pas des photos, je l\u2019ai pris en photo. D\u00e9crire le r\u00e9el est la premi\u00e8re \u00e9tape du processus scientifique, de la litt\u00e9rature aussi. Depuis qu\u2019elle est morte, je prononce ou j\u2019\u00e9cris \u00ab&nbsp;Marie-Emmanuelle&nbsp;\u00bb plusieurs fois par jour, et je vais bien. J\u2019aime \u00e9couter les personnes qui font des livres parler de la mani\u00e8re dont ils \u00e9crivent&nbsp;; j\u2019aime surtout les lire. Mes textes sont souvent d\u00e9cousus, j\u2019ai le fil mais je n\u2019ai pas l\u2019aiguille. J\u2019ai lu _Un printemps 76&nbsp;_de Duluc, j\u2019ai beaucoup pens\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re. Avant de mourir, Marie-Emmanuelle m\u2019a dit \u00ab&nbsp;tu as Gabriella&nbsp;\u00bb, elle parlait du livre \u00e0 \u00e9crire. Je me suis laiss\u00e9 d\u00e9border, les 800 signes sont d\u00e9pass\u00e9s, le temps est \u00e9coul\u00e9. Il est temps de tout poser, de tailler dans la masse. J\u2019aime bien tailler les textes, les rendre pointus, me piquer le doigt avec.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">5 | \u00c0 VOUS LA CANTONADE !<br>Tu te regardes dans le miroir, et tu descends dans ton regard, jusqu\u2019au tout premier souvenir que tu as de\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | DU MONDEun monde qui se glisse entre les lignes et nous observe l\u2019observant, riant de nous 2 | LE R\u00c9EL Tristesse d\u2019un carrefour un dimanche de feu\u00a0: pharmacie, ferm\u00e9e\u00a0: boulangeries, ferm\u00e9es\u00a0: tabac, ferm\u00e9\u00a0: coiffeurs, ferm\u00e9s\u00a0: fleuriste, ferm\u00e9\u00a0: opticien, ferm\u00e9\u00a0: Vival ouvert\u00a0: l\u00e9gumes et fruits en fa\u00e7ade, ass\u00e9ch\u00e9s, cuits par la chaleur\u00a0: une m\u00e8re y entre avec trois enfants, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-01-au-carrefour-de-larchipel\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">chroniques #01 | au carrefour de l\u2019archipel<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":171,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8134],"tags":[1770,3610,2802,159],"class_list":["post-214127","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-01-semaine-1","tag-apres","tag-archipel","tag-avant","tag-nuit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/214127","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/171"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=214127"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/214127\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":214154,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/214127\/revisions\/214154"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=214127"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=214127"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=214127"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}