{"id":214326,"date":"2026-07-08T10:37:46","date_gmt":"2026-07-08T08:37:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214326"},"modified":"2026-07-08T11:32:58","modified_gmt":"2026-07-08T09:32:58","slug":"cycle-ete-2026-chroniques-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cycle-ete-2026-chroniques-01\/","title":{"rendered":"#chroniques #01 | la nuit m&rsquo;appartient un peu"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1 Comment va le monde\u00a0?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un monde qui fusionne humain et machine oscille entre une puissance accrue et la perte de soi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2\u00a0R\u00e9alit\u00e9 caniculaire\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est vingt heures le bois garde encore toute la chaleur du jour les deux chemins de terre se rencontrent ici l&rsquo;un descend vers la rivi\u00e8re que l&rsquo;on devine plus qu&rsquo;on ne la voit l&rsquo;autre remonte vers la sortie du bois les orni\u00e8res sont dures la poussi\u00e8re s\u00e8che s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sous les pas puis retombe aussit\u00f4t elle n&rsquo;a pas tr\u00e8s envie d&rsquo;aller plus loin, une vieille souche \u00e9clat\u00e9e travaille encore sous la chaleur et craque avec l&rsquo;assurance de quelqu&rsquo;un qui rappelle simplement qu&rsquo;il est toujours l\u00e0, le soleil passe maintenant presque \u00e0 l&rsquo;horizontale il traverse les troncs il trouve le pied d&rsquo;un fr\u00eane le flanc d&rsquo;un \u00e9rable sycomore les rameaux d&rsquo;une aub\u00e9pine monogyne le bord luisant d&rsquo;un houx les feuilles l\u00e9g\u00e8res d&rsquo;un acacia tandis que les branches tomb\u00e9es semblent attendre une utilit\u00e9 qui ne viendra probablement jamais au-dessus des cimes les avions ne cessent de passer leur nombre et leur r\u00e9gularit\u00e9 finissent par devenir une pr\u00e9sence \u00e0 part enti\u00e8re un bruit de fond suspendu entre deux passages le bois r\u00e9cup\u00e8re son silence&nbsp;&nbsp;pas un oiseau ne chante un insecte bourdonne une feuille se retourne toute seule un autre craquement r\u00e9pond au premier et l&rsquo;on reste l\u00e0 sans v\u00e9ritable raison parce qu&rsquo;au milieu de tous ces v\u00e9g\u00e9taux on oublie un instant qu\u2019\u00e0 la sortie du bois le soleil poursuit son travail de br\u00fblure\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3 La nuit m\u2019appartient un peu\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est impossible de savoir depuis combien de temps les yeux sont ouverts. La chambre n\u2019est pas noire. Elle respire une couleur plus dense que le noir, une couleur qui absorbe m\u00eame le bruit. Le drap garde encore un peu de chaleur, mais cette chaleur n\u2019appartient d\u00e9j\u00e0 plus au corps. Elle est devenue une chose d\u00e9pos\u00e9e l\u00e0, comme un objet oubli\u00e9 apr\u00e8s le passage de quelqu\u2019un. Je reste immobile quelques secondes, sans chercher \u00e0 savoir si j\u2019attends le sommeil ou si j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 attendre autre chose. Je tends l\u2019oreille. Rien ne vient. Puis un tuyau travaille quelque part dans le mur avec une patience animale. Un bruit lent, int\u00e9rieur, qui s\u2019interrompt aussit\u00f4t comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait aper\u00e7u qu\u2019on l\u2019\u00e9coutait. La fen\u00eatre est plus p\u00e2le que le reste de la pi\u00e8ce. Derri\u00e8re le verre il n\u2019y a rien \u00e0 voir, seulement une lumi\u00e8re qui h\u00e9site \u00e0 exister. Le r\u00e9veil est \u00e0 port\u00e9e de main. Je pourrais regarder l\u2019heure. Je ne regarde pas. Tant que les chiffres restent cach\u00e9s, le temps n\u2019a pas encore de forme. \u00c0 2 h 17, je finis par allumer la lampe. La lumi\u00e8re ne chasse pas l\u2019obscurit\u00e9. Elle lui donne seulement un autre endroit o\u00f9 rester. Le c\u0153ur frappe sans empressement. Il ne cherche pas \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer la nuit. Il v\u00e9rifie seulement qu\u2019elle est encore l\u00e0. Une plainte tr\u00e8s basse du parquet r\u00e9pond sous mes pieds. La maison semble surprise qu\u2019on la traverse \u00e0 cette heure o\u00f9 elle croyait pouvoir s\u2019abandonner \u00e0 elle-m\u00eame. Dans la cuisine, le verre d\u2019eau est plus froid que pr\u00e9vu. Cela descend dans la gorge avec une nettet\u00e9 qui efface tout le reste pendant quelques secondes. Le r\u00e9frig\u00e9rateur se met \u00e0 bourdonner. Il occupe l\u2019air d\u2019une pr\u00e9sence qui ne demande rien. Lorsqu\u2019il s\u2019arr\u00eate, le silence para\u00eet plus vaste. Le bruit l\u2019avait repouss\u00e9 contre les murs avant de dispara\u00eetre. La tasse re\u00e7oit le caf\u00e9. Une vapeur monte avec une conviction \u00e9trange. Elle para\u00eet \u00eatre la seule chose dans cette maison qui sache o\u00f9 aller. Je garde les mains autour de la tasse. La chaleur ne console pas. Elle dessine seulement les limites des doigts. Une voiture passe tr\u00e8s loin. Elle traverse la rue, puis cette heure. Apr\u00e8s elle, il ne reste presque rien. M\u00eame son souvenir s\u2019efface avant que le bruit ait fini de partir. La nuit n\u2019appartient \u00e0 personne. C\u2019est peut-\u00eatre pour cela qu\u2019elle semble m\u2019appartenir un peu. Pendant quelques heures, rien ne me demande de r\u00e9pondre. Rien ne m\u2019attend nulle part. Je regarde la biblioth\u00e8que. Les livres attendent sans impatience. Aucun ne m\u2019appelle. Ouvrir une page demanderait de croire que les mots savent davantage que la pi\u00e8ce. Le miroir de l\u2019entr\u00e9e renvoie une silhouette qui para\u00eet appartenir \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre. Elle est l\u00e0 parce que la lumi\u00e8re est allum\u00e9e. Rien ne prouve qu\u2019elle existerait dans l\u2019obscurit\u00e9. Je m\u2019assois sur le canap\u00e9. Le tissu garde la fra\u00eecheur de tout ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 depuis longtemps. Il accueille le corps sans le reconna\u00eetre. Un souffle d\u2019air passe sous la porte. Il transporte une odeur de pluie ou de pierre humide. Impossible de d\u00e9cider. Les murs ne sont pas immobiles. \u00c0 force de les regarder, ils avancent imperceptiblement. Ils fabriquent une pi\u00e8ce plus grande que l\u2019appartement. Je ferme les yeux. Les paupi\u00e8res ne produisent aucune nuit suppl\u00e9mentaire. Elles d\u00e9placent seulement l\u2019obscurit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Le t\u00e9l\u00e9phone est pos\u00e9 sur la table. Sa pr\u00e9sence occupe moins de place que son silence. Il pourrait sonner. Il pourrait ne jamais sonner. Dans les deux cas, il garde exactement la m\u00eame forme. J\u2019\u00e9coute les maisons voisines. Une chasse d\u2019eau tombe quelque part. Le bois craque. Quelqu\u2019un tousse derri\u00e8re une cloison invisible. D\u2019autres vies continuent \u00e0 quelques m\u00e8tres. Elles ne sont ni loin ni proches. Elles sont simplement ailleurs. Le caf\u00e9 refroidit. La tasse devient moins n\u00e9cessaire \u00e0 tenir. Les mains se referment l\u2019une sur l\u2019autre. \u00c0 5 h 03, la fen\u00eatre change d\u2019\u00e9paisseur. Ce n\u2019est pas encore le jour. Ce n\u2019est pas encore une lumi\u00e8re. C\u2019est seulement l\u2019obscurit\u00e9 qui consent \u00e0 perdre un peu de son poids.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4 En passant<\/strong><p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm;font-size: medium;, serif;font-style: normal;white-space: normal\"><\/p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm;font-size: medium;, serif;font-style: normal;white-space: normal\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif\"><\/span><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif\">Je travaille \u00e0 un livre intitul\u00e9<span class=\"apple-converted-space\">\u00a0\u00ab\u00a0<\/span><em><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif\">En passant\u00a0\u00bb<\/span><\/em>. J\u2019en ai trouv\u00e9 le titre avant d\u2019en trouver la forme. J\u2019\u00e9cris par fragments parce que je ne crois plus qu\u2019une vie puisse se raconter d\u2019un seul mouvement. Je rassemble des sensations, des paysages, des visages, des gestes, des phrases entendues, des objets oubli\u00e9s. Les d\u00e9tails me semblent plus fid\u00e8les que les souvenirs organis\u00e9s. Je retiens une lumi\u00e8re sur un mur, une mani\u00e8re de marcher, une voix, une absence. J\u2019\u00e9cris des portraits et j\u2019y d\u00e9couvre des parts de moi. J\u2019\u00e9cris des paysages parce que les lieux gardent la m\u00e9moire de ceux qui les traversent. J\u2019\u00e9cris des voyages pour d\u00e9placer mon regard plus que pour aller ailleurs.Je cherche une forme ouverte, o\u00f9 chaque fragment puisse exister seul tout en faisant na\u00eetre, par voisinage, une pr\u00e9sence. Je ne veux pas expliquer une vie ni en construire le r\u00e9cit. Je voudrais laisser appara\u00eetre une conscience en mouvement, fa\u00e7onn\u00e9e par ses rencontres, ses d\u00e9placements et ses \u00e9merveillements. Plus j\u2019avance, plus les fronti\u00e8res s\u2019effacent : un visage devient un paysage, un lieu contient une absence, un souvenir rejoint une \u00e9motion commune.<\/span><\/p><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif;font-size: 16px;white-space: normal\">Je n\u2019\u00e9cris pas pour fixer ce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9, mais pour recueillir ce qui continue de circuler.\u00a0<\/span><em style=\"font-family: Calibri, sans-serif;font-size: 16px;white-space: normal\"><span style=\"font-family: Calibri, sans-serif\">\u00ab\u00a0En\u00a0\u00a0passant\u00a0\u00bb<\/span><\/em><span class=\"apple-converted-space\" style=\"font-family: Calibri, sans-serif;font-size: 16px;white-space: normal\">\u00a0est moins un autoportrait qu\u2019une mani\u00e8re d\u2019habiter le monde. Plus je passe, plus je m\u2019incarne.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5 Bzz<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai longtemps eu peur des abeilles. Il suffisait d\u2019un bourdonnement pour que mon corps recule avant m\u00eame que je r\u00e9fl\u00e9chisse. Je leur pr\u00eatais une menace qui n\u2019existait pas. Elles appartenaient simplement \u00e0 un monde dont je ne connaissais pas les r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puis j\u2019ai rencontr\u00e9 l\u2019homme \u00e0 la voilette, l\u2019apiculteur. Il m\u2019a propos\u00e9 d\u2019entrer dans son territoire. Premi\u00e8re \u00e9tape : une combinaison int\u00e9grale, blanche, avec voile et gants. Je ressemblais davantage \u00e0 un astronaute maladroit qu\u2019\u00e0 une visiteuse du vivant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand la ruche s\u2019est ouverte, j\u2019ai attendu l\u2019attaque. Elle n\u2019est pas venue. Mais quelque chose d\u2019autre est arriv\u00e9 : une pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des milliers d\u2019abeilles ont surgi autour de moi. Un mouvement continu, une rumeur vivante. Elles passaient, revenaient, disparaissaient, me fr\u00f4laient sans vraiment me voir. Elles appartenaient \u00e0 leur propre loi, \u00e0 leur propre m\u00e9moire. Elles \u00e9taient sauvages, non par la violence, mais par cette libert\u00e9 profonde de vivre selon un ordre qui nous \u00e9chappe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019apiculteur parlait doucement. Il montrait les cadres, les cellules, la reine, les butineuses. Mais il ne semblait pas poss\u00e9der ce peuple ail\u00e9. Il savait seulement l\u2019approcher. Il connaissait leurs silences, leurs changements, leurs fragilit\u00e9s. Il vivait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elles, jamais au-dessus d\u2019elles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0, j\u2019ai compris que la peur na\u00eet souvent de ce que nous ignorons. Les abeilles n\u2019\u00e9taient pas un danger, mais la rencontre avec un monde qui existait sans moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis, je regarde autrement les paysages. Je pense aux fleurs oubli\u00e9es, aux sols fatigu\u00e9s, au silence qui pourrait gagner les champs si les abeilles venaient \u00e0 manquer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car leur disparition ne serait pas seulement la fin du miel. Ce serait une conversation interrompue entre les esp\u00e8ces, une langue ancienne du vivant qui peu \u00e0 peu se tairait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Comment va le monde\u00a0? 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