{"id":214402,"date":"2026-07-08T17:24:20","date_gmt":"2026-07-08T15:24:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214402"},"modified":"2026-07-08T17:24:21","modified_gmt":"2026-07-08T15:24:21","slug":"00-chroniques-00-prologue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/00-chroniques-00-prologue\/","title":{"rendered":"#00 chroniques | # 00 prologue"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1 | Le monde et l\u2019impression que rien ne change<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab\u00a0Mais imagine un homme qui sait. Il voit le monde comme il est et il se reporte \u00e0 des milliers d\u2019ann\u00e9es en arri\u00e8re pour comprendre comment c\u2019est arriv\u00e9. Il observe la lente accumulation du capital et du pouvoir et la voit aujourd\u2019hui \u00e0 son apog\u00e9e. L\u2019Am\u00e9rique lui appara\u00eet comme une maison de fous. Il voit des hommes oblig\u00e9s de voler leurs fr\u00e8res pour vivre. Il voit les enfants crever de faim et les femmes travailler soixante heures par semaine pour gagner de quoi manger. Il voit une ann\u00e9e enti\u00e8re de ch\u00f4meurs et des milliards de dollars gaspill\u00e9s, des milliers de kilom\u00e8tres de terres \u00e0 l\u2019abandon. Il voit venir la guerre. Il voit comment, \u00e0 force de souffrir, les gens deviennent m\u00e9chants et laids, et quelque chose meurt en eux. Mais surtout il voit que le syst\u00e8me entier est b\u00e2ti sur un mensonge. Et, bien que \u00e7a soit clair comme le jour, les ignorants vivent avec ce mensonge depuis si longtemps qu\u2019ils ne peuvent pas s\u2019en apercevoir.\u00a0\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Extrait de\u00a0L<\/em>e c\u0153ur est un chasseur solitaire,<em> Carson McCullers,<\/em><br><em>Traduit de l\u2019anglais (\u00c9tats-Unis) par Fr\u00e9d\u00e9rique Nathan, \u00a9\u00a02007, \u00c9ditions Stock pour la pr\u00e9sente \u00e9dition. \u00a9\u00a01940, by Carson McCullers. \u00ae\u00a01967 by Carson McCullers.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2 | Mon r\u00e9el<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Partage : chaque semaine, un extrait du premier jet en cours d\u2019\u00e9criture<br>(je vous prie de faire preuve d\u2019indulgence).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Jos\u00e9phine allait jeter les coupes de l\u2019apr\u00e8s midi lorsqu\u2019elle avait entendu les pas dans le couloir de l\u2019immeuble. Une marche d\u00e9cid\u00e9e et volontaire, le pas de quelqu\u2019un qui vient en d\u00e9coudre. Monsieur Ferri\u00e8re, le pr\u00e9sident du conseil syndical. Quarante ans \u00e0 peine, arriv\u00e9 dans la copropri\u00e9t\u00e9 deux ans plus t\u00f4t avec sa femme, un enfant en bas \u00e2ge et des id\u00e9es sur tout. Il avait fait vot\u00e9 le rafraichissement des parties communes et affich\u00e9 un r\u00e8glement int\u00e9rieur dans le hall. Il descendait r\u00e9guli\u00e8rement v\u00e9rifier les poubelles, l\u2019affichage, le bruit. Un v\u00e9ritable concierge. Jos\u00e9phine avait d\u00e9j\u00e0 crois\u00e9 ces nouveaux venus qui d\u00e9barquaient dans les vieilles copropri\u00e9t\u00e9s l\u2019air triomphant, convaincu qu\u2019ils allaient enfin mettre de l\u2019ordre dans tout ce que les anciens avaient laiss\u00e9 tra\u00eener. Puis, ils vendaient apr\u00e8s quelques ann\u00e9es et disparaissaient aussi vite qu\u2019ils \u00e9taient apparus. Il avait pouss\u00e9 la porte entreb\u00e2ill\u00e9e donnant sur la boutique sans frapper.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Madame Clairet. Les poubelles encore. \u00c7a d\u00e9borde depuis ce matin.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Je sais.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Le r\u00e8glement dit que\u2026<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Je sais ce que dit le r\u00e8glement. Je ferme dans dix minutes, les poubelles seront rang\u00e9es dans un quart d\u2019heure.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que\u2026<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Bonne soir\u00e9e, monsieur Ferri\u00e8re.<\/em><br><em>Il y avait eu un silence. L\u2019homme \u00e9tait rest\u00e9 pantois un instant. Il avait pinc\u00e9 les l\u00e8vres et \u00e9tait reparti le pas cognant encore plus fort contre le sol. Dans l\u2019arri\u00e8re-boutique, Michel avait ri un peu trop fort. Jos\u00e9phine savait ce qu\u2019il y avait derri\u00e8re ce rire. Elle avait \u00e9teint les spots, v\u00e9rifi\u00e9 la climatisation pour maintenir le frais pour les fleurs, not\u00e9 les commandes du lendemain. Elle avait ferm\u00e9es les poubelles en tassant tous les d\u00e9bris et d\u00e9tritus.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Tu aurais pu le laisser finir sa phrase, avait dit Michel.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Il n\u2019avait rien \u00e0 dire que je ne savais pas.<\/em><br>\u2014\u00a0<em>Quand m\u00eame.<\/em><br><em>Elle avait hauss\u00e9 les \u00e9paules. Elle avait enclench\u00e9 la fermeture du rideau de fer. C\u2019\u00e9tait la fin d\u2019une journ\u00e9e de travail.<\/em><br><em>L\u2019escalier de service partait du fond de l\u2019arri\u00e8re-boutique, une porte et douze marches raides, un petit palier, et une autre entr\u00e9e donnant sur la cuisine. Michel \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019appartement. \u00c0 la sixi\u00e8me marche, Jos\u00e9phine s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e. Il y avait de la fatigue, mais ce qui l\u2019avait arr\u00eat\u00e9 se contractait dans sa poitrine, une pression l\u00e9g\u00e8re, m\u00eame pas douloureuse. Elle avait mis la main sur le bois us\u00e9 de la rampe. Elle avait respir\u00e9 lentement. Elle avait attendu que \u00e7a passe. Elle avait repris sa mont\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3 | \u00c9crire \u00e0 partir d\u2019une \u0153uvre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Onze heures <\/strong><strong>du matin<a href=\"#sdfootnote1sym\" id=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis nue pr\u00e8s de la fen\u00eatre ouverte,<br>les coudes sur les cuisses,<br>les pieds dans mes mules.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Dimanche.<br>La lumi\u00e8re trop blanche.<br>La chaleur d\u00e9j\u00e0.<br>Je ne bouge pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes cheveux cachent ce qu\u2019ils peuvent,<br>mon visage ma poitrine,<br>le reste, je ne sais pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Des barreaux invisibles,<br>Froids m\u00eame en juillet.<br>Viscosit\u00e9 de l\u2019air,<br>respiration difficile<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peur de me lever.<br>Peur de la fen\u00eatre ouverte.<br>Peur de lever la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Peur de ce qui se passerait<br>si je quittais le velours du fauteuil bleu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors il reste,<br>les coudes qui p\u00e8sent,<br>les cuisses qui portent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Immobilit\u00e9, solitude et silence,<br>face \u00e0 la fen\u00eatre ouverte sur un dimanche matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est onze heures du matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4 | <\/strong><strong>Le bonheur est un \u00e9tat transitoire.<\/strong><br><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le bonheur est un \u00e9tat transitoire. Es-tu heureuse&nbsp;?&nbsp;Question idiote et malhonn\u00eate qu\u2019on croirait tir\u00e9e du <em>M\u00e9pris<\/em> de Jean-Luc Godard. Vicieuse et silencieuse injonction sous jacente , si tu n\u2019es pas heureuse\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Mauvaise foi et perversion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toujours ce besoin de d\u00e9finir l\u2019autre, de le ranger dans une case bien pr\u00e9cise et de ne plus l\u2019en laisser sortir. Il faut des limites bien concr\u00e8tes pour pr\u00e9senter bien les gens. Des limites imaginaires qui rassurent. Des contours qui disent moi je suis ceci, moi je suis cela, moi je gagne telle somme d\u2019argent, moi je suis m\u00e9decin, avocat,\u2026 avec fiert\u00e9 et d\u2019autres qui disent \u00e0 peine, moi je lave les petits vieux dans un Ehpad, je ramasse les poubelles, je me l\u00e8ve \u00e0 5&nbsp;h pour tenir la caisse d\u2019un supermarch\u00e9 \u00e0 deux heures de chez moi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Quand a-t-on oubli\u00e9 de s\u2019adresser \u00e0 la personne\u00a0?<br>Quand a-t-on cesser de voir l\u2019humain que l\u2019on croisait pour n\u2019en estimer que la valeur ajout\u00e9e\u00a0?<br>Quand les moments de vie sont devenus des instants de production\u00a0?<br>Grande tristesse en vue et l\u2019impression de vivre la fin de quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5| Proposition d\u2019\u00e9criture automatique\u00a0: l\u00e2chez prise\u00a0!<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Faites-vous apporter de quoi \u00e9crire, apr\u00e8s vous \u00eatre \u00e9tabli en un lieu aussi favorable que possible \u00e0 la concentration de votre esprit sur lui-m\u00eame. Placez-vous dans l\u2019\u00e9tat le plus passif ou r\u00e9ceptif que vous pourrez. [\u2026] \u00c9crivez vite sans sujet pr\u00e9con\u00e7u, assez vite pour ne pas retenir et ne pas \u00eatre tent\u00e9 de vous relire. La premi\u00e8re phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu\u2019\u00e0 chaque seconde il est une phrase, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 notre pens\u00e9e consciente, qui ne demande qu\u2019\u00e0 s\u2019ext\u00e9rioriser. Il est assez difficile de se prononcer sur le cas de la phrase suivante\u00a0; elle participe sans doute \u00e0 la fois de notre activit\u00e9 consciente et de l\u2019autre [\u2026].<br>Continuez autant qu\u2019il vous plaira. Fiez-vous au caract\u00e8re in\u00e9puisable du murmure\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Andr\u00e9 Breton, <em>Manifeste du surr\u00e9alisme,<\/em> Gallimard, 1970, p. 42.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En suivant les consignes d\u2019Andr\u00e9 Breton se lancer dans l\u2019\u00e9criture automatique d\u2019un texte pendant 20 minutes sans interruption sans chercher \u00e0 pr\u00e9voir le sujet ni la conclusion, se laisser diriger par la main seule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#sdfootnote1anc\" id=\"sdfootnote1sym\">1<\/a>Pour la proposition 3, vous avez reconnu <em>Eleven am, <\/em>un classique de Hopper. <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | Le monde et l\u2019impression que rien ne change \u00ab\u00a0Mais imagine un homme qui sait. 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