{"id":214414,"date":"2026-07-11T16:41:23","date_gmt":"2026-07-11T14:41:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214414"},"modified":"2026-07-11T16:54:53","modified_gmt":"2026-07-11T14:54:53","slug":"chroniques01-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques01-2\/","title":{"rendered":"chroniques#01"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 Un monde qui d\u00e9rape \u00e7a fait de la poussi\u00e8re. Irrespirable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2 Carrefour de la rue de Belleville, de la rue Tourtille et de la rue Rampal. Entre 20h05 et 20h08. Chemise blanche. Pantalon de toile bleu. Il attend. L\u2019air tranquille. Il se balance d\u2019une jambe sur l\u2019autre. Peut-\u00eatre pour se faire un peu d\u2019air. Puis les deux mains derri\u00e8re la nuque, les coudes bien ouverts ; le geste d\u00e9tendu. On dirait qu\u2019il prend du plaisir. Elle descend la rue d\u2019un bon pas, t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 l\u2019oreille, sourire aux l\u00e8vres. Un pigeon arrive derri\u00e8re moi. Vol rasant. Il se pose sur le toit du PMU. Il pi\u00e8te. Une fille \u00e0 v\u00e9lo tourne devant moi. Robe rose en coton l\u00e9ger. Fines bretelles. Pas de soutien-gorge. Les ar\u00e9oles affleurent sous le tissu. Une poubelle municipale verte. Couvercle jaune. Elle d\u00e9borde de plastiques en tous genres. Un homme verrouille un v\u00e9lo sur une borne devant l\u2019\u00e9choppe du couple d\u2019indiens. C\u2019est chez eux que j\u2019ach\u00e8te souvent, le soir, une canette de bi\u00e8re de 50 cl \u00e0 1\u20ac50. Trois adolescents. Bermudas, t-shirt larges, baskets. Ils s\u2019arr\u00eatent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du carrefour. Ils parlent fort, rigolent et se s\u00e9parent. Chacun part dans une direction diff\u00e9rente. Un homme tr\u00e8s maigre, cr\u00e2ne ras\u00e9, lunettes de vue. Chemise en jean. Pantalon beige. Il entre dans la boulangerie. Il ressort avec un gobelet en carton, sans doute un caf\u00e9. Il s\u2019assoit \u00e0 l\u2019une des quatre tables qui longent la vitrine. Je le reconnais. Abdellatif Kechiche. Le panneau municipal fait d\u00e9filer des images. Sur l\u2019une d\u2019elles, une phrase inscrite en tr\u00e8s gros caract\u00e8res : \u00ab&nbsp;Quand tu tries, t\u2019as tout compris&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3 J&rsquo;ai soif. Quand je me r\u00e9veille au milieu de la nuit, ma bouche est ouverte. J&rsquo;ai soif. J&rsquo;ouvre les yeux, en grand. Noir. Je ne distingue rien. Tout est absorb\u00e9 par le noir. J&rsquo;ai soif. O\u00f9 suis-je ? \u00c0 Paris ? \u00c0 la campagne ? En Angleterre? Dans ma chambre d&rsquo;enfant ? D&rsquo;adolescente ? De femme mari\u00e9e ? De femme divorc\u00e9e ? Sur terre ? Quel jour ? Enfin&#8230; quelle nuit ? J&rsquo;ai soif. Je m&rsquo;assois au bord du lit. Je me retourne. Personne dans le lit. Personne \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Je suis seule. Une inqui\u00e9tude m\u00eal\u00e9e de tristesse m&rsquo;envahit. Angoisse. Et soudain, joie. Je suis en vie. J&rsquo;ai soif. Joie. Ce n&rsquo;est pas encore fini. Joie. Un air frais glisse sur ma nuque. Une odeur de fleurs coup\u00e9es me fait sourire. Au loin, une ambulance. Joie. Ce n&rsquo;est pas pour moi. Je n&rsquo;ai mal nulle part. Joie. Je suis juste l\u00e0. Seule, dans le noir et j&rsquo;ai soif. Mes doigts caressent le draps : douceur. Ma main effleure ma cuisse : douceur. Mes pieds s&rsquo;enfouissent dans le tapis : douceur. Dans les toilettes, le vent siffle derri\u00e8re le vasistas. Je sursaute. Dans le salon, un volet claque. Je sursaute. Dans la cuisine, le ronronnement du r\u00e9frig\u00e9rateur. Je sursaute. Le monde est l\u00e0. Moi aussi. J&rsquo;ai soif. Me servir un verre d&rsquo;eau glac\u00e9e. M&rsquo;abreuver. Me d\u00e9salt\u00e9rer. Laisser le froid traverser ma bouche, ma gorge, mon corps. Me rassasier de fra\u00eecheur. Apaiser cette soif. Me satisfaire. Je bois lentement. Je suis vivante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4 Le bruissement de la mouche sur le carreau ferm\u00e9 commence \u00e0 m&rsquo;agacer. Je ne me souviens plus de l&rsquo;histoire de\u00a0<em>Du vent dans les branches de Sassafras<\/em>, seulement de son titre. Mon ami Yann ne supporte pas qu&rsquo;on mette des cheveux dans les toilettes. Un tapis \u00e9lim\u00e9 me rassure davantage qu&rsquo;un tapis neuf. Sur une photographie, je porte une chemise \u00e0 petits carreaux noirs et blancs ; mon fr\u00e8re en porte une \u00e0 grands carreaux noirs et blancs. Certaines femmes ont huit enfants avec le m\u00eame homme. Je n&rsquo;aurais pas aim\u00e9 appartenir \u00e0 une famille imp\u00e9riale. Le plastique des sacs Monoprix devient translucide sous la pluie. Quand j&rsquo;\u00e9coute le\u00a0<em>Concerto pour clarinette<\/em>\u00a0de Mozart, je pense moins \u00e0 Mozart qu&rsquo;\u00e0 mon oncle. Cette maison a \u00e9t\u00e9 construite en 1776. Une petite fille demande \u00e0 sa grand-m\u00e8re : \u00ab Est-ce que tu \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 n\u00e9e, mamie ? \u00bb Mon fr\u00e8re est mort avant certains arbres. J&rsquo;ai longtemps cru que les adultes savaient o\u00f9 ils allaient. J&rsquo;entre plus facilement dans une maison que dans une conversation. Mon fr\u00e8re connaissait le nom des oiseaux mieux que moi.\u00a0Je reconnais quelqu&rsquo;un \u00e0 sa fa\u00e7on de dire \u00ab bonjour \u00bb. Je regarde les fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es sans imaginer la vie des gens. Les maisons vieillissent plus lentement que les souvenirs.\u00a0J&rsquo;attends mon tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">5 Hier, \u00e0 minuit, nous nous sommes baign\u00e9s dans la piscine de la maison de famille. Ma s\u0153ur Sophie avait apport\u00e9 une lampe de chevet pour nous \u00e9clairer. La sc\u00e8ne \u00e9tait absurde et heureuse. Nous flottions dans une lumi\u00e8re de chambre. Notre neveu nous faisait rire en racontant la soir\u00e9e d&rsquo;anniversaire de son fr\u00e8re. Nous n&rsquo;avions aucune envie que cette nuit se termine. Lorsque nous d\u00e9cidons enfin d&rsquo;aller nous coucher, chacun ramasse ses affaires. Nathan me montre l&rsquo;abat-jour de la lampe. Un gros insecte y est pos\u00e9. Corps jaune ray\u00e9 de noir. Un frelon. Un \u00e9norme frelon. Un gros con de frelon. J&rsquo;approche la main pour le chasser. Il se retourne aussit\u00f4t. Il me pique. Je hurle. La douleur est imm\u00e9diate, aigu\u00eb. Je ne suis plus que douleur. Je hurle, je hurle, je hurle. Je le maudis. Je l&rsquo;insulte. Je crie. Je ne contr\u00f4le plus rien. Animale. Je redeviens sauvage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Un monde qui d\u00e9rape \u00e7a fait de la poussi\u00e8re. Irrespirable. 2 Carrefour de la rue de Belleville, de la rue Tourtille et de la rue Rampal. Entre 20h05 et 20h08. Chemise blanche. Pantalon de toile bleu. Il attend. L\u2019air tranquille. Il se balance d\u2019une jambe sur l\u2019autre. Peut-\u00eatre pour se faire un peu d\u2019air. 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