{"id":214592,"date":"2026-07-09T20:04:23","date_gmt":"2026-07-09T18:04:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214592"},"modified":"2026-07-09T20:04:24","modified_gmt":"2026-07-09T18:04:24","slug":"chronique-01-du-temps-et-des-vivants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chronique-01-du-temps-et-des-vivants\/","title":{"rendered":"chronique #01| du temps et des vivants"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"585\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/Sans-titre1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-214603\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/Sans-titre1.jpg 800w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/Sans-titre1-420x307.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/Sans-titre1-768x562.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1.<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Un monde qui privil\u00e9gie l\u2019homme \u2013 esp\u00e8ce et genre \u2013 <\/em><br><em>ne condamne-t-il pas les autres vivants&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>2. Bus stop<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cinq minutes \u00e0 attendre. Ombre trompeuse de l\u2019abribus vitr\u00e9\u00a0que le soleil transforme en bouilloire. Derri\u00e8re, \u00e0 l\u2019ombre des arbres qui bordent la voie ferr\u00e9e, deux en attente. Arr\u00eat\u00e9es au feu rouge, six voitures, deux blanches, une rouge, une grise, une camionnette marqu\u00e9e du logo de la r\u00e9gion. Derri\u00e8re l\u2019abribus, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la voie \u00ab\u00a0partag\u00e9e\u00a0\u00bb pi\u00e9tons v\u00e9los, un panneau \u00e9lectronique affiche en vert sur fond noir date, heure et nombre de v\u00e9los ayant emprunt\u00e9 la voie ce jour\u00a0: 269. Arrive une trottinette \u00e9lectrique. Le gars ralentit \u00e0 peine et slalome entre les deux personnes debout sur la voie. Le panneau ne l\u2019a pas enregistr\u00e9. Une jeune femme en v\u00e9lo, coiff\u00e9e d\u2019un casque audio qui transforme ses oreilles en boules duveteuses. Elle acc\u00e9l\u00e8re, slalome entre les voyageurs en attente sans leur jeter le moindre regard. Le panneau marque 270. Un bus passe, dans l\u2019autre sens. \u00c0 l\u2019approche du carrefour, il d\u00e9clenche une sonnette. Sur ses flancs on a imprim\u00e9 en grand \u00ab\u00a0Jules Verne\u00a0\u00bb. Un homme, la cinquantaine\u00a0; \u00e0 son c\u00f4t\u00e9, robe d\u2019\u00e9t\u00e9 fleurie \u00e0 volants, chapeau de paille, jambes nues et sandales, silhouette de jeune fille, trottine celle qui doit \u00eatre sa m\u00e8re et semble lui faire la le\u00e7on\u00a0; il p\u00e9dale tout doucement afin de rester \u00e0 sa hauteur. Le panneau marque 271. Sonnette en approche. Odeur d\u2019huile chauff\u00e9e. Le bus s\u2019arr\u00eate dans un froissement de freins.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>3. \u00c9couter la nuit<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9veil \u00e0 2h 23, parfois \u00e0 3h 23. C\u2019est souvent 23, allez savoir pourquoi. Impression d\u2019\u00eatre pleinement r\u00e9veill\u00e9, d\u2019avoir \u00ab&nbsp;fait sa nuit&nbsp;\u00bb, comme on le dit des b\u00e9b\u00e9s. Ce que c\u2019est que d\u2019avoir voulu se coucher de bonne heure. Les fils du r\u00eave s\u2019effilochent, se d\u00e9font, ses derni\u00e8res images vacillent et s\u2019\u00e9vanouissent, malgr\u00e9 tous les efforts (ou \u00e0 cause d\u2019eux?) pour retrouver la tapisserie du songe o\u00f9 il \u00e9tait si int\u00e9ressant d\u2019\u00e9voluer. D\u2019infimes craquements&nbsp;; les bois des planchers sans doute. Ou peut-\u00eatre le voisin s\u2019est-il lev\u00e9&nbsp;? La nuit est calme. Pas de claquement de volets, ni de sir\u00e8nes. Essayer de se rendormir, en vain&nbsp;: la machine \u00e0 moudre des pens\u00e9es est en marche. Se retourner. \u00c9couter la nuit. Il y a deux, non trois ans, on entendait ululer une chouette. Elle nichait dans les arbres du minuscule square au bout de la rue. Mais elle a disparu. \u00c9cho lointain et intermittent de voitures passant sur le boulevard. Roulement \u00e9touff\u00e9 et r\u00e9gulier d\u2019un train, il est donc 3h 11. Allumer la liseuse, reprendre la lecture en cours. Le sommeil ne vient pas. Le carillon dans le noisetier tinte. Un chant d\u2019oiseau, une grive, peut-\u00eatre. La nuit est encore noire. Se lever, grignoter une tartine avec une tasse de th\u00e9. Se recoucher, en chien de fusil sur le c\u00f4t\u00e9 droit. La liseuse \u00e0 droite est pos\u00e9e sur l\u2019oreiller, allum\u00e9e. Par-dessus les lignes et les signes, le fil du dernier r\u00eave se tisse et se renoue\u2026 Au r\u00e9veil, il est huit heures.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>4. Chronique d\u2019\u00e9criture<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Projet&nbsp;: \u00e9crire les vies de ceux, de celles qui n\u2019\u00e9taient rien, ces invisibles, manouvri\u00e8res, journali\u00e8res, ouvri\u00e8res, soldats, manants, qui ne savaient pour la plupart ni lire, ni \u00e9crire et n\u2019ont laiss\u00e9 aucun t\u00e9moignage direct.<br>Recueillir des faits, rassembler des donn\u00e9es&nbsp;: noms, dates. \u00c9tablir les filiations. V\u00e9rifier. Rectifier. Faire des fiches, des listes, des feuilles de calcul, des tableaux. Reporter minutieusement les donn\u00e9es dans un logiciel de g\u00e9n\u00e9alogie.<br>Enqu\u00eater, recouper, reprendre, creuser. Changer de voie. Revenir en arri\u00e8re. Aller aux archives. D\u00e9pouiller des documents, des pages et des feuilles poussi\u00e9reuses, parfois couvertes de boue s\u00e9ch\u00e9e et de champignons. Se salir les mains. &nbsp;Revenir bredouille. Retourner aux archives. S\u2019assurer des faits. Consulter des ouvrages historiques. Prendre des notes et faire des fiches.<br>\u00c9crire. Sous quelle forme&nbsp;? Ni celle du r\u00e9cit romanc\u00e9, ni celle du faux journal&nbsp;: comment faire \u00e9crire un r\u00e9cit \u00e0 qui ne savait pas \u00e9crire&nbsp;? Et comment se serait-il, ou elle, procur\u00e9 papier et encre, alors qu\u2019il ou elle n\u2019a pas de quoi acheter son pain&nbsp;? Et en quelle langue \u00e9crire&nbsp;? le picard qu\u2019ils parlaient n\u2019a pas grand-chose \u00e0 voir avec le fran\u00e7ais d\u2019aujourd\u2019hui. Donc \u00e9crire des chroniques, \u00e0 la mani\u00e8re des vies parall\u00e8les, celles de deux femmes n\u00e9es au m\u00eame endroit, \u00e0 peu pr\u00e8s en m\u00eame temps. La vie de Marguerite Lancel, \u00e9pouse de Charles Dumont laboureur et fr\u00e8re du cur\u00e9 de la paroisse, en parall\u00e8le avec celle de Marguerite Cauroy, servante de ferme. Les vies de Jeanne Vaillant, \u00e9pouse de laboureur et d\u2019Anne Le Doux, \u00e9pouse d\u2019un manouvrier. Les registres de la paroisse de Warvillers indiquent qu\u2019elle s\u2019est mari\u00e9e en 1699 et qu\u2019elle est morte en 1738 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 64 ans. Elle est donc n\u00e9e vers 1674. (on ne dispose des registres qu\u2019\u00e0 partir de 1694). La date doit \u00eatre exacte \u00e0 une ann\u00e9e pr\u00e8s, si l\u2019on en juge par les autres actes de d\u00e9c\u00e8s et de mariage de la m\u00eame \u00e9poque&nbsp;: le cur\u00e9 de 1738 disposait des registres du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, disparus au cours des guerres qui ravagent cette r\u00e9gion depuis si longtemps. Anne est mon a\u00efeule \u00e0 la neuvi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration. &nbsp;J\u2019ai suivi un fil t\u00e9nu, allant de F\u00e9licit\u00e9 Bauduin \u00e0 sa m\u00e8re Marie Louise Bl\u00e9ry, puis \u00e0 Pierre Bl\u00e9ry, son p\u00e8re. C\u2019est en recherchant l\u2019 acte de naissance de Pierre que j\u2019ai trouv\u00e9, presque par hasard, son acte de d\u00e9c\u00e8s, puis son acte de mariage et \u00e9tabli ensuite la liste de ses enfants morts, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, de 1700 \u00e0 1709&nbsp;: sept naissances, un seul survivant. Tous baptis\u00e9s \u00e0 la maison \u00ab&nbsp;par n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;\u00bb, tous morts dans les heures ou les jours qui suivent leur venue au monde. Deux exceptions&nbsp;: Pierre, n\u00e9 en 1703, qui meurt en 1707, tr\u00e8s probablement d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie qui fauche de nombreux petits enfants des villages du plateau, et Pierre, le survivant. Comment \u00e9crire le malheur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>5. Le <em>Wild<\/em> n\u2019est jamais loin<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il neige sur Central Park depuis le premier de l\u2019an. Courant janvier, les employ\u00e9s ont d\u00e9couvert des empreintes. La photo est publi\u00e9e dans le NY Times\u00a0: c\u2019est le d\u00e9but d\u2019un feuilleton qui durera tout l\u2019hiver. Pour certains, pas de doute\u00a0: ce sont les empreintes d\u2019un loup. Pour d\u2019autres, c\u2019est un fake. Quelques jours plus tard, une cam\u00e9ra thermique enregistre son image. C\u2019est un loup. Peut-\u00eatre un coyote. Ou un hybride. Loup ou non, il est l\u00e0, dans le centre de la Ville. Sauvage comme un enfant m\u00e9fiant, il ne se laisse pas approcher\u00a0; discret, furtif, il ne se laisse ni voir ni photographier. On le prot\u00e8ge des curieux\u00a0; comme pour le couple d\u2019aigles qui viendra nicher au printemps, on ne r\u00e9v\u00e8le pas le secteur du parc o\u00f9 il g\u00eete. Comment est-il arriv\u00e9\u00a0? probablement par le pont Washington sur l\u2019Hudson, que les pi\u00e9tons peuvent traverser. Ensuite\u00a0? tapi dans l\u2019ombre le jour, il aura couru de sa foul\u00e9e dansante les rues de New York sans \u00eatre remarqu\u00e9, \u00e9chappant aux patrouilles et aux cam\u00e9ras de surveillance. Peut-\u00eatre, comme ses cousins italiens des Abruzzes, s\u2019est-t-il r\u00e9gal\u00e9 de restes de spaghettis bolognese\u00a0? Sauvage, oui sauvage, il se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart,\u00a0moins dangereux que les loups qui hantent Wall Street et les golfs de Floride.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Un monde qui privil\u00e9gie l\u2019homme \u2013 esp\u00e8ce et genre \u2013 ne condamne-t-il pas les autres vivants&nbsp;? 2. Bus stop Cinq minutes \u00e0 attendre. Ombre trompeuse de l\u2019abribus vitr\u00e9\u00a0que le soleil transforme en bouilloire. Derri\u00e8re, \u00e0 l\u2019ombre des arbres qui bordent la voie ferr\u00e9e, deux en attente. 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