{"id":214778,"date":"2026-07-10T16:15:13","date_gmt":"2026-07-10T14:15:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214778"},"modified":"2026-07-10T17:30:16","modified_gmt":"2026-07-10T15:30:16","slug":"chroniques-01-semaine-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-01-semaine-1\/","title":{"rendered":"#chroniques | semaine #01"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 | N\u00e9on dans la nuit<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>The World Is Not Yours<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Dans le film Scarface un n\u00e9on \u00ab\u00a0The World Is Yours\u00a0\u00bb tourne et clignote dans le vestibule d\u2019Al Pacino mais tout finit tr\u00e8s mal. Alors le contraire, peut-\u00eatre&#8230; <\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2 | &nbsp;<strong>Carrefour du Levraut<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La route foresti\u00e8re est large, plate, d&rsquo;un blanc poussi\u00e9reux. Elle d\u00e9bouche sur une vaste esplanade sablonneuse d&rsquo;o\u00f9 partent quatre chemins. L\u2019une des voies est aussi large que celle par laquelle je suis arriv\u00e9e et semble en prolonger le trac\u00e9 en s&rsquo;infl\u00e9chissant vers la droite. Deux autres chemins, plus \u00e9troits, s&rsquo;enfoncent dans la for\u00eat sur la gauche et dessinent presque aussit\u00f4t une fourche. Le quatri\u00e8me chemin repart en \u00e9pingle et s\u2019enfonce dans le bois, formant un angle aigu avec de la voie que j\u2019ai emprunt\u00e9 pour arriver \u00e0 ce carrefour forestier. Un gros rocher. Deux bancs. Une \u00e9trange construction de bois mort pos\u00e9e au sol, un carr\u00e9 irr\u00e9gulier qui \u00e9voque les premiers \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;un cabanon. Je ne sais pas s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une cabane d&rsquo;enfant d\u00e9mantel\u00e9e, d&rsquo;un tas de branches mortes d\u00e9plac\u00e9 par des forestiers ou d&rsquo;autre chose. L&rsquo;\u00e9corce des pins est orang\u00e9e, presque rouge dans la lumi\u00e8re du soir. Je suis seule \u00e0 ce carrefour. Munie d&rsquo;un \u00e9lastique, je fais quelques exercices de gymnastique. Je me sens un peu ridicule \u00e0 me contorsionner ainsi dans le calme de cette for\u00eat de pins. J&rsquo;enlace le tronc d&rsquo;un arbre. Son \u00e9corce rugueuse, chauff\u00e9e par le soleil des derniers jours, est ti\u00e8de comme une peau. Je per\u00e7ois dans le liber une pulsation sourde. Ce n\u2019est sans doute que le battement de mon propre sang.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3 | Haute insomnie&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le refuge est en pierres grises. A plus de 2 500 m\u00e8tres d&rsquo;altitude, il surplombe le lac de Rabuons, entour\u00e9 de sommets qui d\u00e9passent les 3 000 m\u00e8tres. Quand je suis arriv\u00e9e en fin de journ\u00e9e, le ciel \u00e9tait tourment\u00e9. Des bourrasques de vent jetaient des grains de pluie par poign\u00e9es. L&rsquo;orage approchait. J&rsquo;ai attendu l&rsquo;heure du d\u00eener dans la petite salle du refuge en buvant beaucoup d&rsquo;eau. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 longue et chaude. La nuit est tomb\u00e9e. Le vent avait forci, froid et mauvais. Dans le dortoir, une dizaine de randonneurs \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s sur les ch\u00e2lits sommaires, dans leurs sacs de couchage, parfois sous les lourdes couvertures du refuge. Je me suis install\u00e9e \u00e0 mon tour. \u00c9videmment, j&rsquo;ai eu envie d&rsquo;uriner. J&rsquo;ai essay\u00e9 de me retenir. Je n&rsquo;avais aucune envie de sortir, ni de d\u00e9ranger mes voisins dont le souffle r\u00e9gulier indiquait le sommeil. Mais plus je r\u00e9sistais, plus le besoin devenait pressant. Je me suis finalement lev\u00e9e avec une infinie pr\u00e9caution. Je suis sortie centim\u00e8tre par centim\u00e8tre de mon couchage, j&rsquo;ai allum\u00e9 ma lampe frontale en cachant son faisceau de la main, ouvert doucement la porte du dortoir, descendu les escaliers. Dehors, la nuit \u00e9tait noire et hostile. Le ciel, encore tr\u00e8s charg\u00e9, \u00e9tait \u00e9clair\u00e9 par une lune froide. Je me suis soulag\u00e9e pr\u00e8s d&rsquo;une mare o\u00f9 quelques linaigrettes tremblaient, la t\u00eate courb\u00e9e. En revenant, le contraste entre le froid vif de l&rsquo;ext\u00e9rieur et la chaleur du dortoir m&rsquo;a fouett\u00e9 le sang. Je me suis rallong\u00e9e, le c\u0153ur battant, incapable de retrouver le sommeil. J&rsquo;entendais les autres respirer, remuer, se retourner avec des bruits calmes d&rsquo;animaux. Moi, je restais les yeux ouverts, immobile avec un l\u00e9ger mal de t\u00eate. J&rsquo;\u00e9tais \u00e9nerv\u00e9e de ne pas pouvoir bouger librement, allumer une lumi\u00e8re, lire. La vie collective dans un refuge de haute montagne impose une discipline stricte apr\u00e8s le couvre-feu. C&rsquo;est la r\u00e8gle du jeu. Je suis rest\u00e9e longtemps ainsi, en me r\u00e9p\u00e9tant que, m\u00eame sans dormir, je me reposais. Mes jambes \u00e9taient agit\u00e9es de picotements, cons\u00e9quence de l&rsquo;effort de la journ\u00e9e. L&rsquo;attente s&rsquo;est prolong\u00e9e. J&rsquo;ai de nouveau eu envie d&rsquo;uriner et je suis ressortie. Le temps s&rsquo;\u00e9tait calm\u00e9. Le lac de Rabuons brillait d&rsquo;un \u00e9clat noir..<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4 | Autoportrait par les bords<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les bruits m\u00e9caniques me sont p\u00e9nibles. Les machines \u00e0 caf\u00e9, les aspirateurs, les tondeuses, les tron\u00e7onneuses. Je poss\u00e8de tr\u00e8s peu d&rsquo;appareils m\u00e9nagers \u00e0 cause de leur niveau sonore. Je m&rsquo;invente parfois des vies parall\u00e8les en miroir des actualit\u00e9s. Je travaille dans l&rsquo;\u00e9quipe de maintenance de la Patrouille de France. J&rsquo;entra\u00eene l&rsquo;\u00e9quipe de foot B de Garches ou de Gonesse. J&rsquo;ai la fabulation b\u00e9nigne. Dormir l&rsquo;apr\u00e8s-midi me rend heureuse. Me baigner dans un lac aussi. Marcher dans une rue vide sous un soleil violent \u00e9galement. J&rsquo;ai quelque chose d&rsquo;un ruminante. Je mange beaucoup de salade et d&rsquo;herbes aromatiques. J&rsquo;aime aussi les plats qui cuisent longtemps. Je prends vite des habitudes. Dans les pays, o\u00f9 j&rsquo;ai v\u00e9cu, je fais mon nid comme un animal explore son territoire. J&rsquo;ai peu d&rsquo;amis mais je leur t\u00e9l\u00e9phone souvent. Une conversation commenc\u00e9e il y a des ann\u00e9es se poursuit. Aujourd&rsquo;hui, je peux rester plusieurs jours sans parler \u00e0 personne. Les personnes m&rsquo;int\u00e9ressent, mais elles ne me manquent plus. Je me lasse rarement des paysages. J&rsquo;ai eu peur de devenir alcoolique parce que ma m\u00e8re l&rsquo;\u00e9tait. Ce n&rsquo;est pas arriv\u00e9. On m&rsquo;a donn\u00e9 beaucoup de surnoms. Ils sont les toponymes de mon parcours de vie. J&rsquo;ai besoin d&rsquo;\u00e9puiser mon corps. Les courbatures me rassurent. Ce que les autres pensent de moi me surprend toujours. Je me crois intransigeante, agressive et sans humour. Ils me disent volontiers facile \u00e0 vivre, patiente et d\u2019humeur joyeuse. Je me trouve ordinairement moche. Je n&rsquo;aime pas mes mains, mes pieds, mes \u00e9paules, mon nez, mes paupi\u00e8res ni ma l\u00e8vre sup\u00e9rieure. Mon sourire me sauve. J&rsquo;aime mes os : mes m\u00e2choires, mes avant-bras, mes tibias, mes chevilles, mes clavicules. Je dors mal avec quelqu&rsquo;un. Les hommes prennent trop de place. J&rsquo;ai connu quelques instants de bonheur absolu. Ils tiennent dans une poign\u00e9e d&rsquo;heures. Le monde court \u00e0 la catastrophe. Une partie de moi accompagne cette chute avec volupt\u00e9 et jouit de son impuissance. Je la d\u00e9teste. Je ne remplis jamais mon r\u00e9frig\u00e9rateur. J&rsquo;ach\u00e8te pour demain. Parfois pour apr\u00e8s-demain. Je gaspille peu. Je pr\u00e9vois peu. Je me sens incapable de bien gagner ma vie. Cette incapacit\u00e9 ne m&rsquo;a jamais emp\u00each\u00e9e de vivre. Je suis une femme de mon temps. Je ne sais pas ce que cela signifie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5 | La laie souveraine<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je marchais au col de Vence. Le sentier suivait le flanc de la colline, taill\u00e9 dans un pierrier o\u00f9 poussaient, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, quelques touffes d&rsquo;herbe s\u00e8che. Le paysage \u00e9tait presque enti\u00e8rement min\u00e9ral. Quelques l\u00e9zards couraient entre les pierres. Tout \u00e0 coup, je l&rsquo;ai entendue avant de la voir. Un bruit de pas rapide, r\u00e9gulier. Puis elle est apparue, fon\u00e7ant droit sur moi. C&rsquo;\u00e9tait une laie. Elle avan\u00e7ait \u00e0 vive allure, sans doute plus de quinze kilom\u00e8tres \u00e0 l&rsquo;heure, la t\u00eate basse, les \u00e9paules engag\u00e9es, avec cette fa\u00e7on obstin\u00e9e de courir propre aux suid\u00e9s. Derri\u00e8re elle, presque invisibles tant leur robe se confondait avec les pierres grises et brunes, trois petits marcassins la suivaient. J&rsquo;ai imm\u00e9diatement compris qu&rsquo;elle ne d\u00e9vierait pas de sa trajectoire. Avec ses petits, elle pouvait devenir dangereuse. Je distinguais son corps massif lanc\u00e9 \u00e0 pleine vitesse. Si elle me percutait, elle me renverserait sans difficult\u00e9. Je ne faisais clairement pas le poids. J&rsquo;ai quitt\u00e9 le sentier et commenc\u00e9 \u00e0 grimper le pierrier pour mettre une quinzaine de m\u00e8tres entre elle et moi. La pente \u00e9tait raide. Les pierres roulaient sous mes pieds. J&rsquo;ai pos\u00e9 les mains au sol pour trouver de meilleurs appuis et gagner un peu de hauteur. Une fois au-dessus du chemin, je me suis arr\u00eat\u00e9e et je l\u2019ai regard\u00e9 passer comme un bulldozer, sans ralentir, sans m\u00eame tourner la t\u00eate vers moi. Les trois marcassins couraient derri\u00e8re elle, exactement dans sa trace. Je garde un souvenir vif de cette rencontre. De la perception tr\u00e8s nette de sa puissance. Elle avan\u00e7ait avec une d\u00e9termination tranquille. J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;intruse sur ce sentier. Je n&rsquo;avais qu&rsquo;\u00e0 m&rsquo;\u00e9carter. Il n&rsquo;y avait rien de cruel dans cette \u00e9vidence. Seulement l&rsquo;autorit\u00e9 souveraine d&rsquo;une laie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | N\u00e9on dans la nuit The World Is Not Yours Dans le film Scarface un n\u00e9on \u00ab\u00a0The World Is Yours\u00a0\u00bb tourne et clignote dans le vestibule d\u2019Al Pacino mais tout finit tr\u00e8s mal. Alors le contraire, peut-\u00eatre&#8230; 2 | &nbsp;Carrefour du Levraut La route foresti\u00e8re est large, plate, d&rsquo;un blanc poussi\u00e9reux. 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