{"id":214815,"date":"2026-07-10T18:00:09","date_gmt":"2026-07-10T16:00:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=214815"},"modified":"2026-07-10T18:01:39","modified_gmt":"2026-07-10T16:01:39","slug":"chroniques-01-les-yeux-de-biche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-01-les-yeux-de-biche\/","title":{"rendered":"# Chroniques  | #01 les yeux de biche"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\"><strong>1 &#8211; Le monde<\/strong><br>On nous dit, et voil\u00e0 v\u00e9rit\u00e9, que c&rsquo;est partout d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, d\u00e9boussol\u00e9, d\u00e9cati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons.<br>Mais c&rsquo;est le monde entier qui vous parle, par tant de voix b\u00e2illonn\u00e9es.<br>O\u00f9 que vous tourniez, c&rsquo;est d\u00e9solation. Mais vous tournez pourtant.<br>Edouard Glissant, <em>Trait\u00e9 du Tout-Monde<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\"><strong>2 &#8211; Le carrefour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\">Je me suis post\u00e9e devant la biblioth\u00e8que, ce grand parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de marron face \u00e0 la gare. Deux minutes pas plus. Ceux qui attendent le tram se sont agglom\u00e9r\u00e9s contre le mur du centre commercial, bande de 30 cm d\u2019ombre. L\u2019arr\u00eat lui cuit. Pareil celui des bus. Traverse les rails une poussette \u00e9quip\u00e9e d\u2019un parasol de fortune, un lange tendu que la m\u00e8re a coinc\u00e9 pour prot\u00e9ger le b\u00e9b\u00e9. Femmes couvertes, tr\u00e8s couvertes, aux longues robes et aux foulards fonc\u00e9s, d\u2019autres jupe courte, d\u00e9collet\u00e9 et sandales. Quant aux hommes, ils osent tout, les chaussettes dans les tongs, les shorts, torse nu gros ou sec, sans oublier les lunettes de soleil pour tout le monde. Une voiture grise passe au ralenti. Un bus freine, prend sa cargaison sans s\u2019attarder et d\u00e9marre, vite arr\u00eat\u00e9 au feu rouge d\u00e9sert. La minute s\u2019\u00e9tire et moi je sens la plante des pieds qui chauffe, mes deux pieds s\u2019enfoncent dans le bitume qui fond et me garde prisonni\u00e8re.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3 &#8211; Insomnie<\/strong><br>Il aime se coucher de bonne heure. 21 heures, maxi 22 heures. Il ronfle souvent une grande partie de la nuit. Parfois son propre ronflement le r\u00e9veille. Il se tourne et oublie. Sur le c\u00f4t\u00e9, il se love, jambes pli\u00e9es en position f\u0153tale. Il transpire, non qu\u2019il fasse vraiment chaud mais cette posture lui donne des su\u00e9es. Il tourne, il vire, un coup \u00e0 droite, un \u00e0 gauche jusqu\u2019\u00e0 qu\u2019une crampe f\u00e9roce paralyse son mollet et ses orteils. L\u00e0, il n\u2019en peut plus et se l\u00e8ve. Il arpente le couloir frais pieds nus. La cuisine, une eau p\u00e9tillante bien fra\u00eeche bue au rythme de la marche salvatrice, talon, d\u00e9roul\u00e9 de la plante, orteils allong\u00e9s. Il n\u2019allume pas les pi\u00e8ces qu\u2019il traverse. Son pas maintenant d\u00e9barrass\u00e9 de la crampe est plus fluide. Il&nbsp; va s\u2019asseoir dans le canap\u00e9 du salon. Passe une voiture \u00e9lectrique dans la rue en contrebas, seuls ses phares \u00e9clairent rapidement les murs. Un courant d\u2019air fait frissonner sa peau nue. Coup d\u2019\u0153il au t\u00e9l\u00e9phone portable : 4h30, il ne s\u2019\u00e9tait pas tromp\u00e9. Il pense \u00e0 sa compagne qui maintenant doit occuper le milieu du lit laiss\u00e9 libre, voire aussi sa place, elle aime au petit matin s\u2019y \u00e9tendre dans un demi-sommeil qu\u2019elle dit propice \u00e0 la venue des r\u00eaves. La lune \u00e9claire la grande pi\u00e8ce d\u2019un blanc cru, il pourrait m\u00eame cette fois-ci lire un livre. T\u00e9l\u00e9phone en main, il \u00e9gr\u00e8ne les nouvelles du monde, abattu. Le camion de pompiers, sir\u00e8ne hurlante, traverse \u00e0 tombeau ouvert le carrefour. Silence, \u00e0 nouveau une crampe, c\u00f4t\u00e9 droit cette fois-ci, re-marcher, re-boire. Il jette un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la bienheureuse endormie, il sourit de la voir \u00e9tal\u00e9e \u00e0 sa place. Il retourne au salon, la lune a fui, seul le petit jour sans trop s\u2019affirmer \u00e9merge d\u2019entre les draps rose bleut\u00e9. Un merle solitaire pousse ses notes et r\u00e9p\u00e8te inlassablement sa chanson. Ah oui, il est l\u2019heure du ramassage des ordures. Poubelles ouvertes, renvers\u00e9es, vid\u00e9es dans un fracas bien r\u00e9gl\u00e9 o\u00f9 chaque \u00e9boueur conna\u00eet sa partition. Le jour se l\u00e8ve comme tous les matins, lui seul sur son canap\u00e9.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4 &#8211; autoportrait&nbsp;?<\/strong><br>J\u2019aime marcher dans la ville. Les itin\u00e9raires ne m\u2019int\u00e9ressent pas. Je regarde tellement les nuages, les joufflus, en \u00e9dredon, les esseul\u00e9s, les r\u00eaveurs\u2026 que je me casse la figure. Quand je dors, je ne ronfle pas, enfin pas trop. Le m\u00e9tro m\u2019a toujours fascin\u00e9e, petite, je demandais \u00e0 ma m\u00e8re d\u2019aller jusqu\u2019au bout de la ligne. Dans le m\u00e9tro, j\u2019aime \u00e9tudier la forme des cr\u00e2nes et je me propulse des milliers d\u2019ann\u00e9es plus tard, quand des apprentis arch\u00e9ologues fouilleront nos restes et analyseront leurs trouvailles. Deux des mes amies, quand le temps est beau, ont cette expression l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9e \u00ab&nbsp;c\u2019est d\u00e9licieux&nbsp;\u00bb. J\u2019aime le vent, il m\u2019aide \u00e0 tenir debout et me fait avancer quand je suis trop fatigu\u00e9e. Au petit matin, je me r\u00e9veille au piaillement des moineaux, amplifi\u00e9 des ricanements des corneilles, puis cl\u00f4t par le roucoulement des pigeons ramiers. J\u2019aime \u00eatre dans l\u2019eau, sous l\u2019eau, sur l\u2019eau et j\u2019aime la boire, je suis eau.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5 &#8211; animaux sauvages<\/strong><br>C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, on se prom\u00e8ne dans les bois avec les filles d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es. On longe la Meuse, on la suit de m\u00e9andre en m\u00e9andre, nous en surplomb et bien au frais, elle sous le soleil br\u00fblant d\u2019apr\u00e8s-midi. Les filles sont contentes de d\u00e9couvrir l\u2019escalade et nous heureux de profiter de cet endroit \u00e0 cheval sur deux pays, dans une for\u00eat o\u00f9 les fronti\u00e8res sont d\u00e9finitivement an\u00e9anties. Nos regards embrassent les arbres contre lesquels nous faisons parfois halte, levant bien haut les pieds pour ne pas chuter sur leurs racines, appr\u00e9ciant l\u2019ombre perc\u00e9e de l\u00e9gers coups de soleil, d\u00e9nichant quelques minuscules fraises sauvages que les filles \u00e9crasent sur leurs l\u00e8vres pour mieux les savourer et garder leur jus en guise de maquillage. Nous avan\u00e7ons le nez a vent, le sous-bois est dense et odorant, on admire des fleurs sans conna\u00eetre leur nom, mais qu\u2019importe on go\u00fbte le plaisir des d\u00e9couvertes. Regarde, regarde, viens voir, comme c\u2019est beau\u2026 On invente des histoires d\u2019escalade quand on croise un ch\u00eane imposant, alors par o\u00f9 tu passerais pour arriver l\u00e0-haut&nbsp;? Cache-cache derri\u00e8re les rochers. Je vise un beau promontoire tout en courbes grimpantes. Id\u00e9al. Derri\u00e8re une biche est l\u00e0, tranquille, cherchant quelque herbe \u00e0 d\u00e9guster et moi, j\u2019arrive. Regard d\u2019\u00e9tonnement r\u00e9ciproque, elle s\u2019enfuit, magnifique. De cet instant qui n\u2019a dur\u00e9 qu\u2019une petite seconde, voire une fraction de seconde, je garde l\u2019image de ces yeux de biche qui me regardent et que je regarde.&nbsp;<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 &#8211; Le mondeOn nous dit, et voil\u00e0 v\u00e9rit\u00e9, que c&rsquo;est partout d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, d\u00e9boussol\u00e9, d\u00e9cati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons.Mais c&rsquo;est le monde entier qui vous parle, par tant de voix b\u00e2illonn\u00e9es.O\u00f9 que vous tourniez, c&rsquo;est d\u00e9solation. Mais vous tournez pourtant.Edouard Glissant, Trait\u00e9 du Tout-Monde 2 &#8211; Le carrefour Je me suis <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-01-les-yeux-de-biche\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># Chroniques  | #01 les yeux de biche<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":413,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8134],"tags":[],"class_list":["post-214815","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-01-semaine-1"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/214815","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/413"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=214815"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/214815\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":214827,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/214815\/revisions\/214827"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=214815"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=214815"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=214815"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}