{"id":215021,"date":"2026-07-17T19:50:47","date_gmt":"2026-07-17T17:50:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=215021"},"modified":"2026-07-17T22:46:37","modified_gmt":"2026-07-17T20:46:37","slug":"chroniques-02-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-02-5\/","title":{"rendered":"#chroniques #02 | Comment, l\u00e0, apr\u00e8s, avant"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>4 | Je suis d&rsquo;\u00e9quipe de matin ce samedi. Je rencontre pour la premi\u00e8re fois une coll\u00e8gue transf\u00e9r\u00e9e pour remplacer au pied lev\u00e9 une absence. Je me rappelle d&rsquo;une discussion o\u00f9 j&rsquo;avais appris qu&rsquo;elle \u00e9tait connue pour sa plastique hors du commun et qu&rsquo;elle avait du franc-parler &#8211; \u00e0 son arriv\u00e9e, r\u00e9cente, elle avait eu quelques embrouilles avec des coll\u00e8gues et avait s\u00fb faire face. Je suis pris d&rsquo;un malaise en la rencontrant puisque contrairement \u00e0 d&rsquo;autres caract\u00e9ristiques physiques telle que la taille, il semble clair que sa figure est l&rsquo;objet de travail, d&rsquo;investissements multiples, de r\u00e9alisations concr\u00e8tes et pourtant je ne peux rien questionner, \u00e9bruiter de mon impression, faire correspondre l&rsquo;affect et l&rsquo;expression (me viennent les images de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s am\u00e9ricaines et autres figures hypersexualis\u00e9es). Je suis surpris et fascin\u00e9 de l&rsquo;association de ce corps et cet esprit qui se d\u00e9voile en trois temps. Je saisis dans un premier temps une pr\u00e9sentation de soi volontaire, arrangeante, serviable. R. Jaccard avait un titre qui me revient <em>\u00ab\u00a0L&rsquo;influence des talons aiguilles sur les intellectuels<\/em> \u00a0\u00bb . Contrairement aux talons aiguilles, qui supposent un choix circonstanci\u00e9, s&rsquo;hypersexualiser concr\u00e8tement par la chirurgie suppose un imaginaire qui ne souffre pas de la contradiction, de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 ou du d\u00e9corum. Je me saisis \u00e0 faire semblant de ne pas voir. Je ressens avec violence ce que l&rsquo;on pourrait appeler mon <em>male gaze<\/em>. Je ressens une certaine violence \u00e0 ne pas pouvoir me mouvoir comme d&rsquo;habitude dans mes regards absents, yeux \u00e0 demi-clos, me p\u00e2mer dans mon asexualit\u00e9, dans la fatigue d\u00e9sexualisante du soin des autres, dans mes soupirs r\u00e9sign\u00e9s dans l\u2019ascenseur, dans le confort et l&rsquo;anonymat de l&rsquo;humiliation salariale. Je me rappelle avec bonheur qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que de huit heures. Je fais tout de m\u00eame sa connaissance entre de long silences o\u00f9 je cherche \u00e0 m&rsquo;oublier dans un \u00e9cran, une porte de placard, quelques carreaux de carrelage, un paysage \u00e0 travers une fen\u00eatre. Je vois qu&rsquo;elle \u00e9crit sur son portable. J&rsquo;organise un peu les termes d&rsquo;une discussion \u00e0 trois sur l&#8217;emploi, le salaire, fait monter les enjeux, distribue les bons points, valorise et questionne. Je d\u00e9couvre dans un second temps une personnalit\u00e9 revancharde, parano\u00efaque, plaisant \u00e0 dominer l&rsquo;autre dans les affaires, dans les relations de travail avec ses sup\u00e9rieurs. Elle mentionne avoir un ami RH, un ami avocat et un autre, juge. Je r\u00e9ponds ne pas saisir les relations par le droit ou la menace de son utilisation. Elle rench\u00e9rie et me convint de v\u00e9rifier mes heures, mes fiches de paie, etc&#8230; Dans un troisi\u00e8me temps, quand elle pr\u00e9tend que nous travaillions beaucoup, je l\u2019interroge \u00e0 qui elle pense quant elle dit \u00ab\u00a0<em>Contrairement \u00e0 d&rsquo;autres<\/em>\u00ab\u00a0. Je d\u00e9couvre l&rsquo;existence d&rsquo;un copain militaire qu&rsquo;elle a suivie dans trois villes et qui \u00ab\u00a0<em>se fait chier toute la journ\u00e9e au r\u00e9giment<\/em>\u00ab\u00a0. L&rsquo;association avec un militaire va d\u00e9sormais de soi. Sa personnalit\u00e9 m&rsquo;apparait soudain dans son rapport \u00e0 l&rsquo;autre sous l&rsquo;aune de la fascination, de la provocation, de la d\u00e9fiance et la m\u00e9fiance. Je crois saisir ainsi son jeu et son plaisir. Quelques minutes plus tard, je r\u00e9fute un peu plus durement leurs arguments sur l&rsquo;absence de salaire et le passage \u00e0 l&rsquo;usine &#8211; par frustration d\u00e9plac\u00e9e puis c&rsquo;est l&rsquo;heure de rentrer. Je suis bless\u00e9 de ne pouvoir trouver un m\u00e9tier qui pourrait se d\u00e9fendre de ce genre de comparaison. Je suis bless\u00e9 d&rsquo;avoir envie d&rsquo;elle, honteux d&rsquo;avoir encore envie de s\u00e9duire une femme, peur d&rsquo;\u00eatre le tiers excitant d&rsquo;une moiti\u00e9 jalouse, virile, potentiellement castratrice, meurtri\u00e8re par profession. J&rsquo;\u00e9coute Baudrillard sur la s\u00e9duction et la virilit\u00e9 de l&rsquo;hypersexuel, du transsexuel, la perte du f\u00e9minin le soir venu sans \u00eatre convaincu mais bien s\u00e9duit par son d\u00e9tachement \u00e0 lui. Quelques jours plus tard, je saisis au d\u00e9tour d&rsquo;une course en ville la tristesse du corps au quotidien, sa fragilit\u00e9 et crois saisir un peu de notre \u00e9poque dans ma consolation. Je pense \u00e0 David Le Breton, au passage de l&#8217;embellissement de l&rsquo;\u00e2me \u00e0 celui du corps. Je soupire un peu de ma solitude, de ma libert\u00e9, de l&rsquo;exc\u00e8s de nos moyens et de la m\u00e9diocrit\u00e9 de nos vues communes. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 | Comment \u00e9crire sans id\u00e9es? Comment \u00e9crire avec des id\u00e9es? Comment \u00e9crire avec des id\u00e9es sur une autre chose que ce que l&rsquo;on \u00e9crit actuellement? Comment se frayer un chemin jusqu&rsquo;\u00e0 quelque chose d&rsquo;\u00e9crivable? Comment \u00e9crire sans passion prenante? Comment \u00e9crire de fa\u00e7on neutre? Comment maintenir l&rsquo;attention assez longuement? Comment \u00e9crire avec, pour et parmi d&rsquo;autres? Comment \u00e9crire sans se nicher dans une alc\u00f4ve? Comment \u00e9crire parmi les flots des jours? Comment \u00e9crire sans se faire un petit pr\u00e9 carr\u00e9 de th\u00e9matiques? Comment \u00e9crire sans se diffuser dans l&rsquo;incons\u00e9quence propre \u00e0 la sp\u00e9culation g\u00e9n\u00e9rale? Comment \u00e9crire avec densit\u00e9 mais sans un projet ? Comment s&rsquo;approprier sans d\u00e9plaisir la contrainte? Comment \u00e9crire \u00e0 temps? <br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2 | Je veux saisir Kunihiko Mamiya l\u00e0, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis o\u00f9 il entre dans la fluidit\u00e9 des paroles animales. Parmi les livres sur la dissociation, la transe et le mesm\u00e9risme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je veux saisir Kunihiko Mamiya l\u00e0, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis o\u00f9 il entre dans l&rsquo;indiff\u00e9renci\u00e9. Ce nulle part chaque fois diff\u00e9rent. L\u00e0 en pull en laine marron sur la plage. L\u00e0 dans la p\u00e9nombre d&rsquo;une cuisine, d&rsquo;un bureau dans un commissariat, d&rsquo;un table \u00e0 ausculter dans un h\u00f4pital psychiatrique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je veux saisir Kunihiko Mamiya l\u00e0, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis o\u00f9 il entre en lui et l&rsquo;autre. L\u00e0 regardant le paysage d&rsquo;une face. L\u00e0, les v\u00e9rit\u00e9s et trahisons d&rsquo;une posture. L\u00e0 o\u00f9 la couleur vive de la f\u00ealure brille \u00e0 travers les interstices de la carapace.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je veux saisir Kunihiko Mamiya l\u00e0, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis o\u00f9 il sort du syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 humain. L\u00e0, saisissant un verre, un briquet, un ustensile en m\u00e9tal. L\u00e0, dans un \u00e9tat de r\u00e9ceptivit\u00e9, silencieux, plein comme une barrique. L\u00e0 s&rsquo;oubliant dans un environnement mat\u00e9riel fait de possibilit\u00e9s sonores, s\u00e9mantiques, pragmatiques. L\u00e0, s&rsquo;\u00e9ventrant, coulant, en remontant les signes dans les sens parfois avenants, parfois inverses au sens commun. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je veux saisir Kunihiko Mamiya l\u00e0, \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 il vacille et supervise la d\u00e9stabilisation; L\u00e0 o\u00f9 par une formule incoh\u00e9rente, une question r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, une incommunicabilit\u00e9 strat\u00e8ge se cr\u00e9e encore une br\u00e8che. L\u00e0 ouvrant vers du numineux. L\u00e0, avant qu&rsquo;il y int\u00e8gre ses obsessions, sa misanthropie, sa folie propre. L\u00e0, cette faille de l&rsquo;instant. L\u00e0 avant que l&rsquo;autre soit une personne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>3 | O\u00f9 es-tu partie \u00e0 cet instant, entre deux regards vers moi, dans cette feuille, la main tendue vers la feuille de ton cahier couvert de fourrure rose? O\u00f9 partiras-tu de commun et de singulier au fur et \u00e0 mesure que tu apprends \u00e0 tenir ce stylo rose de mani\u00e8re de plus en plus nonchalante dans ton adolescence? Quels souvenirs, sensations, b\u00e9vues viendront former tes haines, curiosit\u00e9s et amours au fur et \u00e0 mesure que ton \u00e9criture et ton trait s&rsquo;habilitent \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte? Quels \u00e9tapes, quels obstacles, quelles \u00e9preuves pourras-tu raconter avec brio \u00e0 l&rsquo;age de la maturit\u00e9 ? Quelles difficult\u00e9s t&rsquo;attribuera-t-on la vieillesse venue? Quelles v\u00e9rit\u00e9s nous auras-tu \u00e9pargn\u00e9es \u00e0 notre mort?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>4 | Je suis d&rsquo;\u00e9quipe de matin ce samedi. Je rencontre pour la premi\u00e8re fois une coll\u00e8gue transf\u00e9r\u00e9e pour remplacer au pied lev\u00e9 une absence. Je me rappelle d&rsquo;une discussion o\u00f9 j&rsquo;avais appris qu&rsquo;elle \u00e9tait connue pour sa plastique hors du commun et qu&rsquo;elle avait du franc-parler &#8211; \u00e0 son arriv\u00e9e, r\u00e9cente, elle avait eu quelques embrouilles avec des coll\u00e8gues <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-02-5\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#chroniques #02 | Comment, l\u00e0, apr\u00e8s, avant<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":688,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8147,1],"tags":[],"class_list":["post-215021","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-02-semaine-2","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215021","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/688"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=215021"}],"version-history":[{"count":27,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215021\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":216149,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215021\/revisions\/216149"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=215021"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=215021"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=215021"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}