{"id":215058,"date":"2026-07-13T18:16:13","date_gmt":"2026-07-13T16:16:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=215058"},"modified":"2026-07-14T17:27:11","modified_gmt":"2026-07-14T15:27:11","slug":"chroniques-02-chambre-361","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-02-chambre-361\/","title":{"rendered":"#chroniques #02 | Chambre 361"},"content":{"rendered":"\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-02-Chambre-361-1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 chroniques #02 - Chambre 361.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-341b6b06-28e5-4d32-8b9d-e2f5f2450da2\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-02-Chambre-361-1.pdf\">chroniques #02 &#8211; Chambre 361<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-02-Chambre-361-1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-341b6b06-28e5-4d32-8b9d-e2f5f2450da2\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 | DU MONDE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">COMMENT VIVRE SANS TOI<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>2 | LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL \u2013 EFFONDREMENT D\u2019UN MONDE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceci d\u00e9crit la derni\u00e8re chambre o\u00f9 v\u00e9cut une femme. Aucune image, aucune note, rien n\u2019en reste. Tout est reconstitu\u00e9 ici, \u00e0 partir de la m\u00e9moire de la narratrice qui la d\u00e9crit depuis le lit o\u00f9 elle est morte. L\u00e0, chaque jour, pendant presque deux mois, elle a vu la baie vitr\u00e9e qui occupe tout le mur de droite. Dans le coin avec le mur du fond, elle a vu la petite table o\u00f9 elle d\u00e9posait le plateau-repas apr\u00e8s avoir peu mang\u00e9, puis plus, et la chaise o\u00f9 s\u2019asseyait son compagnon quand il passait. Sur le mur du fond, en hauteur, elle a vu une t\u00e9l\u00e9vision qui est rest\u00e9e \u00e9teinte durant tout le s\u00e9jour \u2013 rectangle noir \u2013 et un distributeur de gel hydroalcoolique. Dans un renfoncement, elle a vu la porte de la chambre qui ouvre sur le couloir et une autre porte qui donne acc\u00e8s aux toilettes. En continuant \u00e0 faire circuler son regard depuis le lit sur la gauche, elle voyait chaque jour la table de lit \u00e0 roulettes qu\u2019elle laissait le plus souvent pos\u00e9e contre le mur, m\u00eame quand elle mangeait, elle s\u2019asseyait alors au bord du lit, face au mur, dos \u00e0 la baie vitr\u00e9e, droite, l\u00e9g\u00e8re, solide et faible. Elle voyait sur la table son t\u00e9l\u00e9phone, lien avec le dehors. Zoom arri\u00e8re: au coin du mur \u00e0 gauche de la porte qui donne sur les toilettes, il y a une valise rouge. Plus tard, comme chaque jour, elle regarde la baie vitr\u00e9e, les rideaux sont lev\u00e9s, comme toujours, sur la table le plateau-repas est en attente du passage des femmes de service (parfois, c\u2019est l\u2019\u00e9quipe des Blanches, parfois, c\u2019est l\u2019\u00e9quipe des Noires, elles ne travaillent jamais ensemble), elle regarde la chaise, impatiente qu\u2019il y soit assis, la t\u00e9l\u00e9 est l\u00e0, rectangle noir, le gel hydroalcoolique. La valise rouge n\u2019est plus l\u00e0. Elle est rang\u00e9e dans le placard. Sur la table de nuit, il y a un carnet, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel sont rang\u00e9es quelques lettres qu\u2019il lui porte, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du carnet, quelques livres, du parfum, pour elle, Chanel n\u00b05 et pour la chambre dont elle n\u2019aime pas l\u2019odeur, un pulv\u00e9risateur d\u2019huiles essentielles. Dans la table de nuit, on ne voit pas ce qu\u2019il y a. Dans le placard non plus. Mais l\u2019on se doute que dans le placard, il y a, vid\u00e9e, les v\u00eatements rang\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res au-dessus, la valise rouge. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s bon signe. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s bon signe non plus de ne plus voir l\u2019ordinateur portable, son MacBook Air, sur la table de lit \u00e0 roulettes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>3 | \u00c9CRIRE CARTOGRAPHIE D\u2019UN ARCHIPEL<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceci d\u00e9crit l\u2019exploration d\u2019un archipel. Il avait fallu une mort pour qu\u2019il apparaisse et que naisse le d\u00e9sir de le parcourir. D\u2019abord, la mort a permis de cartographier des \u00eeles. Puis, pour accompagner la morte, une foule est venue de ces \u00eeles, le c\u0153ur plein de souvenirs et de chagrins. La mort rassemblait, la morte reliait. L\u2019exploration a commenc\u00e9 d\u00e8s apr\u00e8s les obs\u00e8ques. Des courants se sont form\u00e9s, des flottilles se sont constitu\u00e9es et ont appareill\u00e9. Les g\u00e9ographes avaient eu une intuition. Il y avait bien eu quelques pr\u00e9mices. Mais rien ne permettait d\u2019identifier les \u00eeles qui d\u00e9sormais affleuraient partout dans l\u2019oc\u00e9an. Il y avait des \u00eeles montagneuses mais aussi des \u00eeles dans la montagne, des \u00eeles abritant des humains et des \u00eeles-humaines, des \u00eeles d\u00e9sertiques et d\u2019autres aux for\u00eats luxuriantes, des \u00eeles-po\u00e8mes et des \u00eeles de po\u00e8tes, des \u00eeles-lettres et des lettres post\u00e9es depuis les \u00eeles \u00e9loign\u00e9es, ou proches (d\u2019autres continuaient \u00e0 s\u2019\u00e9crire depuis tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9). Il a \u00e9t\u00e9 dit que la morte \u00e9tait l\u2019eau, que c\u2019\u00e9tait elle qui faisait voguer les navires, qu\u2019elle portait, conduisait, qu\u2019elle produisait les courants qui menaient aux criques abrit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>4 | DE SOI-M\u00caME, ET D\u2019\u00c9CRIRE PERSISTANCE DE LA PUISSANCE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceci d\u00e9crit le passage d\u2019une porte sur laquelle est fix\u00e9 le num\u00e9ro 361. Il ne sait pas combien de fois il a franchi la porte. Mais je veux d\u00e9crire le moment exact o\u00f9 il la franchissait, quand d\u2019abord il l\u2019ouvrait, si elle \u00e9tait ferm\u00e9e. Il frappait deux coups, tr\u00e8s l\u00e9gers, actionnait la poign\u00e9e. Son regard se portait sur elle, au centre de la chambre, dans son lit, le plus souvent couch\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, tourn\u00e9e vers la porte, c\u2019est-\u00e0-dire vers lui. Dans l\u2019instant o\u00f9 il la voyait, leurs sourires et leurs regards s\u2019entrem\u00ealaient. Il ne sait plus ce qu\u2019il disait quand il entrait. Il a tout oubli\u00e9, sauf les images. Je veux d\u00e9crire exactement comment son corps entrait, pr\u00e9cautionneusement, comment il se sentait gauche, malgr\u00e9 le franchissement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 du pas de la porte. Je veux d\u00e9crire comment il posait son sac sur le rebord de la baie vitr\u00e9e, puis comment il allait se laver les mains. Elle \u00e9tait faible, elle craignait d\u2019attraper une salet\u00e9. Il sortait de la salle d\u2019eau, toujours souriant, les mains mains propres, elle lui souriait aussi. Elle lui demandait comment \u00e7a va mon coeur, \u00e7a va, et toi. Il s\u2019approchait, d\u00e9posait un baiser sur son front. Je veux d\u00e9crire les d\u00e9tails qu\u2019il voyait en entrant et indiquaient que quelque chose avait chang\u00e9, par exemple le jour o\u00f9 la porte ne s\u2019est pas ouverte sur la valise rouge. Il a pos\u00e9 son sac sur le rebord de la baie vitr\u00e9e, il s\u2019est lav\u00e9 les mains, il l\u2019a embrass\u00e9e sur le front, il s\u2019est dit que si la valise \u00e9tait rang\u00e9e, c\u2019est qu\u2019elle devrait rester un peu plus longtemps que pr\u00e9vu. Je veux raconter ces d\u00e9tails, les restes du repas qu\u2019elle laissait pour lui sur la table de nuit, les coupelles de pruneaux, les biscottes, les parts individuelles de confiture qu\u2019il emportait. Il lui en reste encore. Je peux raconter les d\u00e9tails mais je laisse de c\u00f4t\u00e9 les faits qui n\u2019en sont pas des d\u00e9tails, qui au contraire \u00e9taient des bombes silencieuses, comme le jour o\u00f9 il a ouvert la porte sur un d\u00e9ambulateur, au pied du lit. Ce jour-l\u00e0, il n\u2019a pas crois\u00e9 son regard de suite, elle avait les yeux ferm\u00e9s. Elle les a ouverts, n\u2019a pas souri. C\u2019est lui qui a parl\u00e9 le premier comment \u00e7a va mon coeur, \u00e7a va, je suis fatigu\u00e9e. Il est all\u00e9 se laver les mains sans poser son sac, pour pouvoir pleurer, se mouiller le visage, essuyer ses lunettes, oublier le choc du d\u00e9ambulateur et du plateau-repas intact sur la petite table au coin de la chambre. Je veux d\u00e9crire comment il rentrait quand, sur la fin, la porte restait ouverte et qu\u2019il la fermait derri\u00e8re lui, comment il entrait comme on entre dans une chapelle ou dans un r\u00eave, sans faire de bruit pour ne pas r\u00e9veiller la dormeuse. Il n\u2019entrait pas de suite. Il restait un moment sans bouger, la porte ferm\u00e9e derri\u00e8re lui, le petit corps endormi face \u00e0 lui, front pliss\u00e9, joues creus\u00e9es, une main \u00e0 plat sur le drap, l\u2019autre pendante au bord du lit. Il s\u2019approchait silencieusement, disait bonjour mon coeur en chuchotant, d\u00e9posait quelque chose sur la table de nuit, une lettre, une photo, un pr\u00e9sent, quelque chose. Je l\u2019ai vu d\u00e9poser chaque jour un pr\u00e9sent, oui, c\u2019est le mot qui me vient. Il rapportait le linge lav\u00e9, pli\u00e9, le rangeait dans le placard, au-dessus de la valise rouge, rang\u00e9e droite sous la penderie. Il ressortait alors sans l\u2019avoir r\u00e9veill\u00e9e et revenait plus tard. Il ouvrait la porte (il la fermait toujours quand il partait), d\u00e9licatement, et leurs regards et leurs sourires s\u2019entrem\u00ealaient, encore, puis plus. Mais il entrait quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>5 | \u00c0 VOUS LA CANTONADE !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab N\u2019\u00e9crire que la moiti\u00e9 de ce qu\u2019on voulait \u00e9crire \u00bb, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rable, \u00e7a ferait des tonnes de papier, des dizaines de milliers de pages, des millions de mots et \u00e7a ne ferait jamais que la moiti\u00e9 de ce qu\u2019on voulait dire, de ce qu\u2019on voulait laisser l\u00e0, pour que la vie continue et que des histoires la racontent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | DU MONDE COMMENT VIVRE SANS TOI 2 | LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL \u2013 EFFONDREMENT D\u2019UN MONDE Ceci d\u00e9crit la derni\u00e8re chambre o\u00f9 v\u00e9cut une femme. Aucune image, aucune note, rien n\u2019en reste. Tout est reconstitu\u00e9 ici, \u00e0 partir de la m\u00e9moire de la narratrice qui la d\u00e9crit depuis le lit o\u00f9 elle est morte. 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