{"id":21521,"date":"2019-12-21T19:15:10","date_gmt":"2019-12-21T18:15:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=21521"},"modified":"2019-12-21T19:25:48","modified_gmt":"2019-12-21T18:25:48","slug":"ugo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ugo\/","title":{"rendered":"UGO"},"content":{"rendered":"\n<p>Il a un visage vieux, une moumoute de Sib\u00e9rie sur la t\u00eate qui le durcit et ses lunettes sont givr\u00e9es. On monte ensemble \u00e0 son deuxi\u00e8me \u00e9tage. Le froid a r\u00e9duit ses traits comme gel\u00e9s et rapetiss\u00e9s. Pas engageant du tout. Seule une petite fossette au bout du menton me le rend plus abordable.<br><br>Il se regarde dans la longue et \u00e9troite glace de son armoire. Il rit, plisse les yeux. Il a une tension de chaque cot\u00e9 des yeux, une tension maligne, comme on dit oh le petit malin \u00e0 un enfant. Et il parle, parle, ne s&rsquo;arr\u00eate plus, pour me retenir ? Tout \u00e0 coup il \u00e9clate de rire. Ah je suis beau comme \u00e7a. Une petite distance est tenue. Ne pas se montrer tout de suite. Il me regarde et son visage devient un livre. Je sens qu&rsquo;il a beaucoup de choses \u00e0 me dire.<br><br>Il me regarde \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, il ne surveille pas, il regarde, extrapole ce que je vais dire ou pas, faire ou pas. Son oeil de c\u00f4t\u00e9 est d\u00e9rangeant, il me laisse une trace persistante, qui survient souvent, \u00e0 un moment o\u00f9 il t\u00e9l\u00e9phone, quand j&rsquo;arrive \u00e0 l&rsquo;improviste dans une pi\u00e8ce, quand on travaille l&rsquo;un \u00e0 cot\u00e9 de l&rsquo;autre, une fa\u00e7on de m&rsquo;observer, indirecte, une r\u00e9sistance \u00e0 ma pr\u00e9sence, il a peur d&rsquo;\u00eatre surpris, d&rsquo;\u00eatre d\u00e9masqu\u00e9, de ce qu&rsquo;il va dire ou de ce que je vais r\u00e9pondre. En lui, quelque chose me regarde. Lui si solide parait d\u00e9muni. Il est Autre, je suis Autre.<br><br>Viens, regarde! Sur la photo qu&rsquo;il me montre il est assis au bureau d&rsquo;une salle de classe, pour un sketch lors d&rsquo;une f\u00eate de village. Le cadrage le montre lui et juste un bout de tableau rempli \u00e0 la craie, il a un bonnet d&rsquo;\u00e2ne sur la t\u00eate. Seuls ses yeux rient tout seuls, il m\u00e2chonne un crayon. Tu vois, je suis un homme ordinaire, je n&rsquo;ai pas fait de longues ni de bonnes \u00e9tudes, ne me mets pas sur un pi\u00e9destal. Vois celle-ci, avec mon petit-fils de cinq ans, on est all\u00e9 au  jardin ferroviaire, \u00e0 Chatte, C&rsquo;est dans l&rsquo;Is\u00e8re, je vois un immense parc de trains miniatures avec passages \u00e0 niveaux, maisons, personnages, montagnes et je le vois lui, tr\u00e8s grand \u00e0 cot\u00e9 du petit gar\u00e7on, ses yeux sa t\u00eate tr\u00e8s concentr\u00e9s . me donnent \u00e0 sentir toute la sc\u00e8ne. Il est l\u00e0 enti\u00e8rement, avec sa main sur l&rsquo;\u00e9paule de son petit-fils, pench\u00e9 en avant. Tu vois, je lui fait des souvenirs pour plus tard. Et celle-l\u00e0, je dois avoir douze ans, avec mon beau costume et mon brassard de communiant. Il porte la t\u00eate fi\u00e8re, d\u00e9j\u00e0 il est solide, sa coiffure en brosse des ann\u00e9es 50- 60 d\u00e9gage son visage volontaire, confiant. Je suis pr\u00e9tentieux, l\u00e0, imbu de moi-m\u00eame il dit. Je vais de la photo \u00e0 son visage actuel, m\u00eame yeux rieurs, de naissance ou de par son regard sur le monde, l&rsquo;exploration des gens, volont\u00e9 tr\u00e8s forte et le parti de rire pour compenser ses d\u00e9boires, qu&rsquo;il a eu beaucoup, ses oublis, pour obtenir l&rsquo;amiti\u00e9, l&rsquo;amour.<br><br>Vif, rapide, il voit. Sur la terrasse, tous assis au soleil, entre voisins, Marie-Th\u00e9r\u00e8se au milieu,  Alzheimer depuis deux ans. Il la regarde intens\u00e9ment, tout entier rassembl\u00e9 : Marie-Th\u00e9r\u00e8se, chante-la donc, tu la connais et tu sais que tu peux. Son regard est en elle, il l&rsquo;appelle \u00e0 \u00eatre hors d&rsquo;elle, comme un commandement non dit, elle aussi le fixe, c&rsquo;est un moment dans l&rsquo;infini, il la lib\u00e8re et elle re\u00e7oit ses mots. Ce jour-la, il laissera en moi une trace ind\u00e9l\u00e9bile, une r\u00e9v\u00e9lation, un humain en face d&rsquo;un autre humain, une magie qu&rsquo;il cr\u00e9e et qu&rsquo;elle re\u00e7oit, une circulation, l\u00e0, comme \u00e7a, avec le soleil et tous les autres autour.<br><br>J&rsquo;ai vu son visage, il regardait le mien, il me regardait comme jamais je ne l&rsquo;avais \u00e9t\u00e9, avec attention, intensit\u00e9, mes yeux dans les siens, les siens que, plus tard je m&rsquo;en rendrai compte, j&rsquo;ai vu bleus, transparents, lumineux -il les a marrons- J&rsquo;ai vu ses cheveux blonds en bataille -il les a gris- j&rsquo;ai vu un visage immortel, tout entier l\u00e0 concentr\u00e9 dans ses yeux. Il me relie \u00e0 moi, \u00e0 lui, il nous emporte un instant vers le sacr\u00e9. Il scrute, mais plut\u00f4t interroge, et il a un regard qui donne.<br><br>Il est ce que je ne suis pas, je m&rsquo;approche, je voudrais qu&rsquo;il me donne ce qu&rsquo;il est, mes yeux l&rsquo;interrogent lui demandent sans paroles comment fais-tu pour me relier au monde, tu m&rsquo;ouvres au monde, ton visage est un appel, tes yeux laissent une trace en moi, ind\u00e9l\u00e9bile, et toi, tu restes toi-m\u00eame, je ne t&rsquo;entamerais pas, dans ton regard je lis une r\u00e9sistance totale \u00e0 la prise et une pr\u00e9sence enti\u00e8re. Dans ce regard \u00e9chang\u00e9 longuement se trouve un point inaccessible, il est l&rsquo;Autre, je suis l&rsquo;Autre.<br><br><br><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il a un visage vieux, une moumoute de Sib\u00e9rie sur la t\u00eate qui le durcit et ses lunettes sont givr\u00e9es. On monte ensemble \u00e0 son deuxi\u00e8me \u00e9tage. 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