{"id":216096,"date":"2026-07-17T17:11:23","date_gmt":"2026-07-17T15:11:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=216096"},"modified":"2026-07-17T17:11:23","modified_gmt":"2026-07-17T15:11:23","slug":"chroniques-02-fellini-raconte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-02-fellini-raconte\/","title":{"rendered":"#chroniques #02| Fellini raconte"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment dire sans avoir aussi un peu tout oubli\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cam\u00e9ra s\u2019\u00e9tait d\u00e9ploy\u00e9e tournante et enveloppante tout autour de toi assis \u00e0 notre table \u00e0 manger, sorte de longue table de ferme o\u00f9 les invit\u00e9s s\u2019\u00e9taient succ\u00e9d\u00e9s pour laisser place au vide prolong\u00e9 de leurs pr\u00e9sences et de leurs rires. A quoi bon ensuite les avoir imagin\u00e9s, les avoir m\u00eame mim\u00e9s dans mes dialogues d\u2019enfants aux multiples visages de grands et de petits m\u00e9lang\u00e9s ? ( en plus d\u2019avoir souvent mim\u00e9 des chevaux au galop ! )<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cam\u00e9ra avait donc commenc\u00e9 son mouvement rotatoire ; elle avait commenc\u00e9 par subtiliser ton regard sombre et ta chevelure \u00e9paisse couleur cendres ; puis, elle avait frol\u00e9 ton dos solide et l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9;&nbsp; ta main aux veines gonfl\u00e9es avait continu\u00e9 \u00e0 remettre en ordre des m\u00e8ches longues, indisciplin\u00e9es ; ton dos s\u2019etait courb\u00e9 davantage devant la fen\u00eatre du salon donnant sur le jardin; tu avais sorti une cigarette d\u2019un paquet de Marlboro rouge ; et tu l\u2019avais allum\u00e9e \u00e0 l\u2019aide d\u2019une allumette semblant avoir d\u00e9chir\u00e9 l\u2019espace ; tu l\u2019avais ensuite jet\u00e9e dans un cendrier \u00e0 proximit\u00e9 ; ta main droite avait port\u00e9 la cigarette \u00e0 ta bouche de fa\u00e7on presque avide et si concentr\u00e9e, comme si ta vie en d\u00e9pendait ( dans ce mouvement, ta main s\u2019\u00e9tait presque enti\u00e8rement placard\u00e9e contre ton visage) ;&nbsp; apr\u00e8s, tes traits s\u2019\u00e9taient d\u00e9tendus alors que ton expiration en relachant la fum\u00e9e sortant de tes narines s\u2019\u00e9tait amplifi\u00e9e ; tes yeux comme voil\u00e9s&nbsp; s\u2018\u00e9taient ensuite perdus dans le vide ; pour revenir en direction du bois de la table et de ses grosses nervures que tu avais essay\u00e9 en vain de lisser avec un doigt ; de mani\u00e8re persistante\u2026 ; une \u00e9trange impression de bulle acoustique avait paru t\u2019envelopper renforc\u00e9e par le mouvement circulaire de la cam\u00e9ra ; qui s\u2019intensifiait; les bruits du dehors s\u2019enfoncaient \u00e0 l\u2019\u00e9cran dans une sorte de caisson ouat\u00e9 ; cela durait ; \u00e0 nouveau et pour la \u00e9ni\u00e8me fois, ton dos, ton profil, ton visage coul\u00e9s en une unique masse, un unique bloc;&nbsp; tu fermais les yeux et te prenais la t\u00eate dans les mains ; attendant presque que la cigarette s\u2019\u00e9teigne seule; mais, de dos, tu la reprenais in extremis dans le cendrier l\u00e0 o\u00f9 elle avait d\u00e9j\u00e0 laiss\u00e9 l\u2019empreinte d\u2019un fin tunnel gris\u00e2tre et fragile\u2026;&nbsp; apr\u00e8s la derni\u00e8re bouff\u00e9e, tu l\u2019\u00e9teignais alors dans un mouvement tr\u00e8s lent, on aurait dit appliqu\u00e9; gros plan sur ce qui l\u2019en restait;&nbsp; tu avais ensuite disparu de l\u2019\u00e9cran.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Sometimes I even get the idea that it isn\u2019t a film at all, but something else which I\u2019m not yet able to understand, and then it frightens me a little, but I\u2019m immediately comforted by the idea that probably, for me, the film is a pilot, in the sense that it is some sort of bizarre spiritual guide, ushering in other stories, other imaginings; and, in point of fact, when it goes away, unfailingly it leaves me with the film I\u2019m going to make next.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce bref passage sorti de la bouche de Fellini me faisait penser \u00e0 ces th\u00e8mes r\u00e9currents, ces figures, ces trajectoires, ces boucles qui, dans la r\u00e9p\u00e9tition des voyages et des routes \u00e9tablissaient sous la conduite du pilote dans son avion ce qui faisait cr\u00e9er l\u2019\u00e9crivain, le peintre ou le musicien. Les faisait avancer dans un ciel comme dans les lignes ou les dessins ou les partitions de musique. Etait pour eux motif de cr\u00e9ation. Dans ce voyage vers Fellini et ses mondes se cachaient des itin\u00e9raires invisibles comme blottis dans les nuages, dans une sorte de mati\u00e8re si l\u00e9g\u00e8re et lactescente et pourtant pr\u00e9gnante de d\u00e9sirs et de peurs. Si l\u2019uniforme (faussement uniforme) du pilote pouvait cacher diff\u00e9rentes \u00e2mes et recherches int\u00e9rieures, il affichait cependant son statut de guide indiscutable des airs. Dans ce livre, j\u2019avan\u00e7ais \u00e0 l\u2019aveugle ? sur les autoroutes neutres et sans marquage apparent du ciel alors que mon projet sur Fellini et toi suivait par moments des tangentes, des \u00e9vitements, des ascensions et des descentes semblant en fait dict\u00e9s par d\u2019\u00e9tranges et douces programmations ; il pouvait aussi tra\u00e7er des cercles concentriques par temps de temp\u00eates pour emp\u00eacher de brusques atterissages. Comme pour Fellini et son voyage inachev\u00e9, le projet d\u2019\u00e9criture \u00e9tait ce pilote, et toi aussi en certains de mes th\u00e8mes. Dans Le voyage de G. Mastorna, le passager de l\u2019avion crash\u00e9 pr\u00e8s de la cath\u00e9drale avait \u00e9t\u00e9 un film-voyage-pilote (ayant guid\u00e9 en amont ou par la suite le cin\u00e9aste dans la plupart de ses films) interpr\u00e9t\u00e9 par une s\u00e9rie d\u2019acteurs protagonistes \u00e0 l\u2019essai s\u2019\u00e9tant finalement fix\u00e9 sur le choix d\u00e9finitif de l\u2019eternel Mastroiani. Le m\u00eame homme aux mille masques \u00e9tait souvent r\u00e9apparu pour incarner une nouvelle route, un nouveau voyage, un nouveau film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4-<\/strong>Extrait du projet d\u2019\u00e9criture en cours<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">comme l\u2019arr\u00eat promettait d\u2019\u00eatre long, interminable j\u2019avais accept\u00e9 de faire le voyage du retour \u00e0 bord d\u2019une voiture (une station-wagon) conduite par un jeune italien d\u2019origine comorienne qui lui devait se rendre bien plus au sud dans la r\u00e9gion des Pouilles o\u00f9 il aurait travaill\u00e9 comme saisonnier sous-pay\u00e9 dans les champs pendant tout l\u2019\u00e9t\u00e9. Notre voiture avait accueilli beaucoup d\u2019autres personnes seules ou en couples \u00e9galement des petits groupe d\u2019amis qui nous avaient racont\u00e9 leurs vies par bribes ou pans entiers suivant des \u00e9tats aussi proches de l\u2019euphorie que d\u2019une noire m\u00e9lancolie. Loin de ne plus vouloir les \u00e9couter je m\u2019\u00e9tais pourtant mis \u00e0 regarder le paysage en me laissant aller \u00e0 imaginer leurs vies leurs familles leurs entourages leurs destins sans trop les assaillir de questions car ils semblaient&nbsp; \u00eatre port\u00e9s par une sorte de confort de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 les amenant \u00e0 se livrer \u00e0 nous&nbsp; alors \u00e0 l\u2019\u00e9coute et quasiment invisibles et comme en charge de recueillir les confessions les plus intimes et secr\u00e8tes. Parfois leurs phrases auraient \u00e9t\u00e9 coup\u00e9es par un de nos&nbsp; <em>pourquoi<\/em>&nbsp;? ou par des digressions des changements de rythme, des lenteurs&#8230; A mesure que la route d\u00e9filait et que leur destination se rapprochait arrivait fr\u00e9quemment la n\u00e9cessit\u00e9 de dire de leur voix des choses importantes peut-\u00eatre m\u00eame jamais dites et le moment d\u2019ouvrir et de fermer les porti\u00e8res, souvent pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019incroyables aveux, avait parfois \u00e9t\u00e9 mitig\u00e9 m\u00eame contrast\u00e9 par des salutations d\u00e9sinvoltes laissant croire au jeu a posteriori d\u2019une repr\u00e9sentation d\u2019acteurs-passagers&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>There\u2019s a film, I mean the idea, the feeling, the suspicion of a film I have been carrying in my mind for fifteen years and has still not allowed me to get close enough to, trusted me enough, for me to understand what it wants. At the end of every film I make, there it is again, apparently claiming that now it\u2019s his turn; it stays with me for some time, studies me a little, and then disappears. I\u2019m relieved every time it goes away: it\u2019s too serious, committed, uncompromising, not like me at all, who knows which of us would be willing to change. Now that I think about it I\u2019ve never done so much as a sketch for this film, a scrawl; clearly when he makes up his mind he\u2019ll tell me in a different way.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Fellini, le film inachev\u00e9 (Le voyage de G.Mastorna) avait voulu dire cet objet dont il ne pouvait pas faire le tour, un objet qu\u2019il n\u2019avait m\u00eame pas pu manipuler. Un objet qui en quelque en sorte lui avait continuellement \u00e9chapp\u00e9, lui avait gliss\u00e9 des mains. Dans cet effort de l\u2019appr\u00e9hender et de l\u2019apprivoiser, le film s\u2019\u00e9tait d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 lui ne lui offrant la possibilit\u00e9 que de le sussurer, de le crier, de le po\u00e9tiser ou de le m\u00e9taphoriser sans en venir \u00e0 bout. Ou seulement en pointill\u00e9s. En touches impressionistes non cadr\u00e9es, d\u00e9bordant m\u00eame de son support parfois \u00e0 l\u2019image du peintre ou de l\u2019\u00e9crivain cherchant \u00e0 cerner une lumi\u00e8re ou un reflet apte \u00e0 portraiturer un visage ou une douleur dans leur entier de peur (autrement) de se br\u00fbler et de cl\u00f4re un chapitre ?, aussi de trahir ce qui aurait pu repr\u00e9senter un mode de communiquer. Trahir, par exemple, ce qui aurait pu \u00eatre une surexposition \u00e0 des silences, \u00e0 des fronti\u00e8res invisibles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Comment dire sans avoir aussi un peu tout oubli\u00e9 ? 2- La cam\u00e9ra s\u2019\u00e9tait d\u00e9ploy\u00e9e tournante et enveloppante tout autour de toi assis \u00e0 notre table \u00e0 manger, sorte de longue table de ferme o\u00f9 les invit\u00e9s s\u2019\u00e9taient succ\u00e9d\u00e9s pour laisser place au vide prolong\u00e9 de leurs pr\u00e9sences et de leurs rires. 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