{"id":21614,"date":"2019-12-22T19:22:40","date_gmt":"2019-12-22T18:22:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=21614"},"modified":"2019-12-30T14:55:28","modified_gmt":"2019-12-30T13:55:28","slug":"compotee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/compotee\/","title":{"rendered":"Comme une orange"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"784\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-784x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-22083\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-784x1024.jpg 784w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-321x420.jpg 321w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-768x1004.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-1176x1536.jpg 1176w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-1567x2048.jpg 1567w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/20191230_103154-scaled.jpg 1959w\" sizes=\"auto, (max-width: 784px) 100vw, 784px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Le sang de l\u2019homme imbibe le tapis dans lequel son corps est roul\u00e9, son cadavre.&nbsp;En r\u00e9ponse, le tapis s&rsquo;incruste dans  le visage de l\u2019homme. Sur la boursouflure de la joue la trame marque son fin quadrillage, ses alv\u00e9oles r\u00e9guli\u00e8res. La teinture noire de la laine a laiss\u00e9 une trace oblique en haut du front . Elle ne dispara\u00eetra jamais, se confondant avec la coquetterie d\u2019un accroche-c\u0153ur, ou une myst\u00e9rieuse ombre port\u00e9e. Ces cils sont devenus blancs \u2014 ils demeureront ainsi \u2014. Seulement \u00e0 l\u2019oeil droit. Comme les franges du tapis. Au milieu le nez\u2026 le nez seul tient droit, \u00e9cras\u00e9 mais non d\u00e9vi\u00e9, les narines \u00e9largies par l\u2019urgence d\u2019air. Les yeux, il n\u2019y en a pas. Pas m\u00eame des fentes. Les personnages \u00e9vanouis, morts de cette dr\u00f4le de mort des bandes-dessin\u00e9es ont des croix &nbsp;en place des paupi\u00e8res closes. Chasser cette id\u00e9e inconvenante : pas de&nbsp;paupi\u00e8res non plus. Tout d\u2019une pi\u00e8ce molle, douloureuse, tourment\u00e9e de zones sombres et p\u00e2les, comme si la t\u00eate \u00e9tait couverte d\u2019un bas couleur chair. Les t\u00e2ches noir\u00e2tre font croire \u00e0 des yeux ici et l\u00e0. Les touffes de cheveux manquantes laissent de petites clairi\u00e8res rouges qui semblent autant de bouches b\u00e9antes dans une barbe noire et poisseuse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La Soigneuse a \u00e9mis l\u2019hypoth\u00e8se suivante :  c\u2019est peut-\u00eatre gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9 scrupuleuse des seconds couteaux qui l\u2019avaient roul\u00e9 si serr\u00e9 dans le tapis, que Selim a pu rester en vie. Cet ultime garrotage tenant ensemble tout ce qu\u2019ils avaient au pr\u00e9alable consciencieusement \u00e9clat\u00e9, bousill\u00e9, massacr\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur tandis qu\u2019ils d\u00e9figuraient sa belle jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour dans une rue de Londres, une femme voit arriver, marchant sur le m\u00eame trottoir qu\u2019elle, un homme dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange. Elle n\u2019en croit pas ses yeux et plus l\u2019homme se rapproche, plus sa curiosit\u00e9 \u00a0s\u2019accro\u00eet. Ses l\u00e8vres br\u00fblent de la question comment, d\u2019o\u00f9 vient et pourquoi. Elle ose \u00e0 peine le regarder mais ses yeux ne quittent pas le visage incongru, la peau jaune tirant sur le rouge, \u00e9paisse, rugueuse et lisse, v\u00e9rol\u00e9e et brillante. Quand il parvient \u00e0 sa hauteur, l\u2019homme, dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange, l\u2019arr\u00eate et lui prenant le bras : Allez-y ! Pardon, monsieur ? s\u2019\u00e9crie la femme \u00e9berlu\u00e9e. Allez-y : vous me d\u00e9visagez depuis que j\u2019ai tourn\u00e9 l\u2019angle de la rue. Moi non pas du tout enfin si je suis d\u00e9sol\u00e9e mais\u2026 Mais ? C\u2019est que votre t\u00eate \u00e0 la forme\u2026 d\u2019une orange. Vous voudriez savoir comment, d\u2019o\u00f9 vient, pourquoi ? Non, dit elle, la femme anglaise, tr\u00e8s anglaise. Bon, dit l\u2019homme dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange, sur le point de s\u2019en aller. Et puis si ! Si, dit la femme anglaise, tr\u00e8s anglaise, je voudrais le savoir. Pourquoi ne pas simplement me le demander ? Oui, c\u2019est vrai, vous avez raison. Alors demandez-le moi. Je vous le demande. Que me demandez-vous ? Eh bien\u2026 Je vous demande, enfin je me demande \u00a0comment, d\u2019o\u00f9 vient, pourquoi votre t\u00eate a-t-elle cette forme ? Quelle forme ? La forme\u2026 d\u2019une orange . Vous aimeriez le savoir ? J&rsquo;en meurs d\u2019envie. Suivez-moi, alors. Nous prendrons une tasse de th\u00e9 et je vous raconterai mon histoire. <br>La femme h\u00e9site \u00e0 peine, mais tout ce qui ne concerne pas cet homme et surtout sa t\u00eate en forme d\u2019orange l\u2019indiff\u00e8re soudain, avec douceur, comme on pense \u00e0 des lanternes c\u00e9lestes dans la nuit oc\u00e9anienne. \u00c0 son bras, elle marche dans les rues de Londres. Les passants les regardent \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e. L\u2019homme est majestueux avec sa t\u00eate en forme d\u2019orange. Bien qu\u2019ils n\u2019\u00e9changent aucune parole, elle sent confus\u00e9ment une profonde connexion entre eux. Ensemble, ils entrent dans une petite maison de th\u00e9 qu\u2019elle n\u2019avait jamais remarqu\u00e9e dans un quartier qu\u2019elle croyait conna\u00eetre.\u00a0<br>Elle se sent tr\u00e8s gaie, elle pense : il m\u2019arrive quelque chose. L\u2019homme l\u2019entra\u00eene dans le fond de la petite boutique. L\u00e0, l&rsquo;obscurit\u00e9 est tr\u00e8s douce : des bougies sont allum\u00e9es, une lumi\u00e8re tr\u00e8s chaude souligne les ors des tapis et les objets de cuivres qui s\u2019entassent sur les \u00e9tag\u00e8res. Vous voulez toujours savoir comment, d\u2019o\u00f9 vient et pourquoi ma t\u00eate \u00e0 la forme d\u2019une orange ? Dans cette lumi\u00e8re la ressemblance avec le fruit est plus frappante encore. L\u2019homme a \u00f4t\u00e9 son chapeau. Sa t\u00eate flamboie. On leur sert du th\u00e9 \u00e0 la bergamote. Voil\u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9. Un jour, j\u2019\u00e9tais jeune et sans le sous \u00e0 cette \u00e9poque, j\u2019avais tra\u00een\u00e9 mes gu\u00eatres jusqu\u2019\u00e0 une plage et j\u2019errais sans trop savoir quelle direction prendre. Je suis tomb\u00e9, par distraction, par fatigue et ma t\u00eate a cogn\u00e9 un objet creux avec un bruit creux, dans le sable. C\u2019\u00e9tait une petite lampe \u2026 Comme celle d\u2019Aladdin ? Oui tout \u00e0 fait comme celle d\u2019Aladdin. Vous la connaissez ? Tout le monde la connait. Oui\u2026 peut-\u00eatre, mais moi, je la tenais entre mes mains. J\u2019ai frott\u00e9 le m\u00e9tal et un g\u00e9nie est sorti de la lampe. Un tr\u00e8s grand g\u00e9nie pour une si petite lampe. Il \u00e9tait tr\u00e8s soulag\u00e9 de pouvoir s\u2019\u00e9tirer : il souffrait d\u2019une crampe dans l\u2019orteil droit depuis plus de 70 ans. En remerciement, il m\u2019a octroy\u00e9 trois v\u0153ux. J\u2019ai d\u2019abord pens\u00e9 \u00e0 les garder par devers-moi, au cas o\u00f9\u2026 mais j\u2019ai vite compris que mon existence tournerait alors au calvaire, que tout serait pes\u00e9 \u00e0 l\u2019aune des possibilit\u00e9s infinies et mesur\u00e9es de ces trois v\u0153ux\u2026 <br>Les yeux de l\u2019homme se perdent dans le vague. La londonienne, avide, lui demande : Qu\u2019avez-vous fait ? J\u2019ai demand\u00e9 la richesse. Et que s\u2019est il pass\u00e9 ? Rien. Mais dans ma poche, il y avait une cl\u00e9 qui ouvrait les portes d\u2019une demeure magnifique partout o\u00f9 je souhaitais me rendre. Dans ma poche il y avait de l\u2019or. Dans n\u2019importe laquelle des poches de n\u2019importe lequel de mes v\u00eatements, il y a de l\u2019or. Et l\u2019homme, dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange, pose sur la table une poign\u00e9e de petites pi\u00e8ces brillantes. Quelqu&rsquo;un vient marier le th\u00e9. La femme avidement demande : Et ensuite ? J&rsquo;ai demand\u00e9 l\u2019amour. Oh ! Pourquoi pas ? Je me suis r\u00e9veill\u00e9 dans l\u2019une de mes maisons, pr\u00e8s de moi dormait encore une femme \u00e0 la tr\u00e8s belle chevelure rousse. Sur la table de nuit, une photo de nos enfants. J\u2019avais cinquante ans tout \u00e0 coup. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s heureux\u2026<br>La femme anglaise boit son th\u00e9 doucement. Ses yeux sont embu\u00e9s des vapeurs de la bergamote. L\u2019homme dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange se tient coi. Pendant un long moment, ils restent ainsi sans rien dire.  Et le troisi\u00e8me voeux ? demande-t-elle finalement, avec pr\u00e9caution. Eh bien, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 ce que ma t\u00eate ait la forme d\u2019une orange.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Quand la grande conteuse rousse dit l\u2019histoire de <em>l\u2019Homme dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange,<\/em> Osmin l\u2019\u00e9coute, toute affaire cessante. Parfois, elle prend tout un jour pour la dire. Elle ne raconte jamais comment l\u2019homme dont la t\u00eate a la forme d\u2019une orange \u00e9tait, avant. Mais elle sais d\u00e9crire en d\u00e9tail les demeures du premier v\u0153ux et la vie de ses enfants. Les d\u00e9tails qu&rsquo;elle donne sur le th\u00e9 donne chaud \u00e0 la bouche. Elle chante aussi des po\u00e8mes sur l\u2019or. Sa voix gomme les ann\u00e9es qui s\u00e9parent Osmin du jour de sa rencontre avec cet homme laiss\u00e9 pour mort dans une maison au bord du d\u00e9sert.&nbsp;C&rsquo;est \u00e0 nouveau le moment o\u00f9 il d\u00e9gage son visage du pan de tapis qui le cache. Les traits en sont si troubl\u00e9s par les contusions et la tum\u00e9faction qu\u2019un instant il croit\u2026 qu\u2019ils sont rest\u00e9s coll\u00e9s sur le velours. Il avait scrut\u00e9 cette t\u00eate sans \u00e2ge au souffle p\u00e9nible jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019homme ait vaguement repris conscience.&nbsp;Il n\u2019y avait plus rien sous ce masque. Il n\u2019y avait pas de pass\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvrir, pas de pr\u00e9sent. &nbsp;Le ge\u00f4lier soul\u00e8ve la couverture pour n\u2019y trouver qu\u2019un traversin&nbsp;imitant la forme du corps du prisonnier.&nbsp; Mais quelque chose viendrait, avec le temps, &nbsp;un homme viendrait.<br><br>Parfois Osmin r\u00e9clame l\u2019histoire \u00e0 la grande conteuse rousse. La plupart du temps elle refuse, &nbsp;tant elle en redoute la fatigue.&nbsp;Mais d\u2019autre fois, elle vient lui dire \u00e0 l\u2019oreille, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il trouve le sommeil et toujours, dans ces cas-l\u00e0, la joueuse de&nbsp;Ney l\u2019accompagne d\u2019un lourd souffle sans note.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 Vienne. Les portes de l\u2019ascenseur s\u2019ouvrent sur le dernier \u00e9tage. \u00c0 Vienne l\u2019ascenseur ne montait pas jusqu\u2019au toit. Mais Osmin est sur le toit. \u00c0 Vienne. Un homme est \u00e9tendu sur le tapis, sous la lune qui brille comme un C. Il ne peut pas voir son visage, mais il sait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il est compot\u00e9. Compot\u00e9 c\u2019est le mot qui vient. Maintenant Osmin voit le visage de tr\u00e8s haut, comme s\u2019il \u00e9tait assis sur la lune, comme s\u2019il \u00e9tait un g\u00e9ant &nbsp;et l\u2019autre un homme couch\u00e9 sur le sol froid. Osmin plonge vers lui. Ce n\u2019est pas le visage de Selim, ce n\u2019est pas de visage. <em>Un cataplasme \u00e0 la moutarde rouge<\/em>. Ceux de la m\u00e8re d\u2019Osmin, \u00e0 tout occasion, dans la for\u00eat, malade. &nbsp;Ils brulaient comme le soleil au z\u00e9nith. Il br\u00fble le visage en pur\u00e9e de piment. \u00c7a vaut la peine. Osmin le d\u00e9colle, s\u00fbr de trouver l\u2019or en dessous. Mais dans sa main pendouille un scalp de chair et au lieu du visage d\u2019or de Selim, du sable.&nbsp;<br>Depuis ce r\u00eave, Osmin ne mange plus rien de hach\u00e9. <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous voulez toujours savoir comment, d\u2019o\u00f9 vient et pourquoi ma t\u00eate \u00e0 la forme d\u2019une orange ? <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/compotee\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Comme une orange<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1591],"tags":[1632,1633,450],"class_list":["post-21614","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-1-visages","tag-cordoliani","tag-orange","tag-serail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21614","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=21614"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21614\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=21614"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=21614"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=21614"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}