{"id":216165,"date":"2026-07-18T03:40:04","date_gmt":"2026-07-18T01:40:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=216165"},"modified":"2026-07-18T04:49:22","modified_gmt":"2026-07-18T02:49:22","slug":"chroniques-01-ferula-asafoetida","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-01-ferula-asafoetida\/","title":{"rendered":"#chroniques #01 | Ferula asafoetida"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1 | DU MONDE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un monde qui massacre ses femelles m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par toute la vie sauvage comme dans Le ventre de la jungle de Vilar Madruga<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2 | LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je sors du laboratoire. J&rsquo;\u00e9tais le num\u00e9ro 498. Je passe devant le restaurant libanais. Le rideau est \u00e0 moiti\u00e9 lev\u00e9. Je vois dans la vitrine r\u00e9frig\u00e9r\u00e9e le taboul\u00e9 dans un grand cabaret. Je longe la rue. Je passe devant le march\u00e9. Je demande \u00e0 une vieille couronn\u00e9e de deux grosses tresses sans un seul cheveu blanc si elle vend de l&rsquo;asa-foetida. Elle dit qu&rsquo;elle ne conna\u00eet pas, qu&rsquo;elle ne vend pas \u00e7a. J&rsquo;insiste. Je dis f\u00e9tida. Elle r\u00e9p\u00e8te f\u00e9tida. Un homme \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s comme agac\u00e9, dit clairement en cr\u00e9ole que je trouverai ce que je cherche dans une boutique avant la poste. J&rsquo;insiste. A-t-il bien compris ce que je cherche? La boutique? C&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9picerie (je la connais elle est tenue par des Ha\u00eftiens comme eux) l\u00e0 o\u00f9 on vend du riz et de l&rsquo;huile? Je cherche une \u00e9pice, l&rsquo;asa-foetida, ma grand-m\u00e8re mettait \u00e7a dans les pois rouges. Il r\u00e9p\u00e8te : la boutique avant la poste. Je traverse le carrefour. La priorit\u00e9 pour les voitures est \u00e0 droite. En bas il y a le rond-point aux chevaux face \u00e0 la mer. Ils sont quatre. Ils sont gris. Ils hennissent leurs pattes avant lev\u00e9es. Je traverse sur les grands traits blancs qui parent le bitume regardant \u00e0 peine si une voiture vient. Je demande \u00e0 la dame \u00e0 la caisse de la boutique. On ne vend pas \u00e7a. C&rsquo;est plus loin le magasin avant la poste. Avant la poste il y a un magasin plein de bougies, de lampes de sel, de pierres et de cristaux, d&rsquo;encens, de chapelets, de livres de pri\u00e8res pour gu\u00e9rir de la maladie, de la malchance et de la poisse. Ils sont deux \u00e0 la caisse. Un homme aux grands yeux dans un visage maigre. Une femme avec une perruque. Elle s&rsquo;occupe des photocopies. Avec les livres sur l&rsquo;archange Gabriel, on peut faire des photocopies ou envoyer par mail les documents qu&rsquo;on souhaite imprimer. Le paquet d\u2019asa-foetida co\u00fbte 5,50&nbsp;euros. J&rsquo;insiste. Est-ce que je peux cuisiner avec? Non. C&rsquo;est pour br\u00fbler. La dame des photocopies me dit que je peux en trouver \u00e0 la pharmacie celle devant le MacDo. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;elle en a achet\u00e9. On peut aussi en mettre dans un verre d&rsquo;alcool si on veut. Je longe la rue. De nouveau le restaurant libanais. Le rideau est presque totalement lev\u00e9. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 du taboul\u00e9 il y a maintenant des barquettes en plastique transparent de houmous. Je passe devant le laboratoire. Il est vide. Ils ont arr\u00eat\u00e9 de donner des tickets au num\u00e9ro 501. Je demande \u00e0 la pharmacie. On me vend un petit flacon sans posologie. La vendeuse ne sait pas, la pharmacienne non plus. Il faut demander \u00e0 Marie-Claude. Mais elle ne sait pas non plus. Tout ce qu&rsquo;on sait, c&rsquo;est que c&rsquo;est tr\u00e8s amer l&rsquo;asa-foetida. Quand je repasse devant le restaurant pour aller dans ma voiture parqu\u00e9e devant le palais du Conseil G\u00e9n\u00e9ral, le rideau est totalement lev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3 | \u00c9CRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne reste qu&rsquo;\u00e0 \u00e9crire. \u00c9crire pour coudre le trou au milieu de la poitrine parce que \u00e7a br\u00fble, parce que \u00e7a creuse comme pour l&rsquo;avaler, comme si un siphon \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur l\u2019aspirait pour la vider comme on vide l&rsquo;\u00e9vier. Elle prend des comprim\u00e9s pour dormir quand elle sent qu&rsquo;elle ne va pas y arriver. S&rsquo;endormir ou se r\u00e9veiller, ce sont des moments p\u00e9rilleux, des seuils \u00e0 franchir. Le seuil le plus facile avec l&rsquo;aide des comprim\u00e9s, c\u2019est celui de l\u2019endormissement. Elle peut tomber. Elle tombe de toutes les fa\u00e7ons. Elle a beau faire. La douleur du milieu reste, tenace. Elle tombe. Elle doit s&rsquo;efforcer de penser \u00e0 respirer. \u00c0 gonfler la poitrine. Parfois les comprim\u00e9s n&#8217;emp\u00eachent rien. Elle ne dort pas. Elle compte les respirations. La main sur la poitrine, elle exag\u00e8re l&rsquo;inspire comme l&rsquo;expire. Rien n&rsquo;efface le feu du milieu. Elle est mang\u00e9e depuis plus d&rsquo;un an par un feu du milieu. Avant, il la terrassait. Elle se trainait et suppliait le ciel en pleurant de faire partir la douleur. Maintenant c&rsquo;est plus supportable. Elle n&rsquo;a plus \u00e0 se trainer par terre \u00e0 genoux. Elle conna\u00eet la douleur. Elle endure. Elle attend dans la nuit. Elle est devenue l&rsquo;amie du vent. Il lui tient compagnie dans la nuit. Parfois elle se met m\u00eame \u00e0 la fen\u00eatre pour mieux voir la conversation que le vent tient avec les arbres, avec les feuilles, avec la nuit. Elle veille. Si les ruminations sont trop harassantes, elle peut sortir de la chambre et entrer dans la nuit pour converser toute seule, parler aux arbres, aux \u00e9toiles, compter le nombre de cigarettes qu\u2019elle aura fum\u00e9 avant de retourner se coucher et faire de mauvais r\u00eaves. Elle n\u2019aura d\u2019autre choix que de franchir le seuil du r\u00e9veil pour recommencer \u00e0 attendre que le feu du milieu s\u2019\u00e9teigne. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4 | DE SOI-M\u00caME, ET D\u2019\u00c9CRIRE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;\u00e9cris m\u00eame quand je n&rsquo;\u00e9cris pas. Je me promets depuis des mois de m&rsquo;occuper du gazon. Je crois que je dois lire beaucoup avant d&rsquo;\u00e9crire. J&rsquo;ai recouvert la table de la salle \u00e0 manger de livres \u00e0 lire. Les listes m\u2019apaisent. Les s\u00e9ries am\u00e9ricaines aussi. C&rsquo;est comme retrouver des gens que je connais. Dire que j&rsquo;ai fait le deuil de mon p\u00e8re en regardant les huit saisons de Game of throne. Je n&rsquo;ai pas fait le deuil de mon p\u00e8re. J&rsquo;\u00e9cris \u00e7a aussi, du moins pour l&rsquo;instant, je ne l&rsquo;\u00e9cris pas. J&rsquo;ai peur d&rsquo;\u00e9crire. J&rsquo;ai peur de devenir une autre personne que moi si l&rsquo;\u00e9criture prend la place, si je le fais vraiment pour de vrai, tous les jours, s&rsquo;il n&rsquo;y a plus que \u00e7a, les mots \u00e9crits. J&rsquo;attends une permission. Je ne me donne pas la permission de faire le deuil de mon p\u00e8re. Je regarde des s\u00e9ries am\u00e9ricaines et c&rsquo;est comme si j&rsquo;avais une famille. Je fais comme si. Je me promets un jardin. Je me promets des romans et j&rsquo;attends que mon p\u00e8re vienne me chercher \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. C&rsquo;est toujours ma m\u00e8re qui vient. Lui ne vient jamais. Un jardin et des livres et des s\u00e9ries am\u00e9ricaines pour ne plus penser que mon p\u00e8re est mort. L&rsquo;\u00e9criture prendra toute la place, sinon je suis trop seule et \u00e7a fait trop mal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5 | \u00c0 VOUS LA CANTONADE !<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce matin j&rsquo;ai mis le pied sur un nid de fourmis rouges. Elles ont commenc\u00e9 \u00e0 monter sur ma cheville et je me suis donn\u00e9 de grandes tapes pour les d\u00e9loger. Je n&rsquo;avais pas r\u00e9alis\u00e9 et le mouvement avait \u00e9t\u00e9 instinctif. Je suis plong\u00e9e dans la lecture du roman de Vilar Madruga, Le ventre de la jungle, et je ne vois plus aucun animal comme avant. Ce roman que je n&rsquo;ai pas fini a d\u00e9j\u00e0 eu la puissance de changer mon regard sur la nature. Les fourmis rouges sont l&rsquo;avant-garde qui pourrait me d\u00e9vorer. Une araign\u00e9e est aux avant-postes. Et le rat que j&rsquo;ai vu se faufiler fait lui aussi partie de la garde. La jungle est dans le roman, mais elle est maintenant le gazon que je foule le matin et qui abrite des insectes que je peux \u00e9craser, le hanneton dans la cuisine et le cricket sur la porte de la cabine de douche, l&rsquo;oiseau qui ne sait plus comment sortir de la chambre et tous les arbres autour de moi d\u00e9ploient une arm\u00e9e vivante dont j&rsquo;ignorais tout jusqu&rsquo;\u00e0 la lecture du ventre de la jungle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | DU MONDE Un monde qui massacre ses femelles m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par toute la vie sauvage comme dans Le ventre de la jungle de Vilar Madruga 2 | LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL Je sors du laboratoire. J&rsquo;\u00e9tais le num\u00e9ro 498. Je passe devant le restaurant libanais. Le rideau est \u00e0 moiti\u00e9 lev\u00e9. 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